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mercredi 31 mars 2021

1182-CANNES - LE QUARTIER DES ANGLAIS AU MILIEU DU XIX° SIÈCLE-1

 

SOMMAIRE DES ARTICLES DU BLOG ET LIENS DIRECTS


UN ARTICLE ÉCRIT EN COLLABORATION AVEC DIDIER GAYRAUD


DERNIERE MISE A JOUR DE CET ARTICLE : 17/10/2022





CANNES - LE QUARTIER DES ANGLAIS (1835-1870)


La partie ouest de Cannes (Cannes-la-Bocca), située entre les côteaux de la Croix-des-Gardes et la mer, s'est développée au XIX° siècle grâce aux hivernants anglais. Dès les années 1830, la venue de Lord Brougham (dès 1834), de sir Woolfield (dès 1838) et de quelques autres riches anglais a en effet permis, grâce à leurs achats de terrains et à leur politique immobilière, la création de villas, châteaux et lotissements.

Un album de photographies du Midi de la France, prises par Charles Nègre dans les années 1850 et 1860, est conservé au Metropolitan Museum de New York. Il offre, parmi une quinzaine de vues de Cannes, une vue de ce quartier des Anglais (1ère vue de l'album - ci-dessous).


 1- NÈGRE Charles (1820-1880), Sans titre,
Cannes, Le quartier des Anglais pris depuis le mont Chevalier, vue sud-est/nord-ouest,
tirage sur papier albuminé d'environ 15x21 cm sur carton de 24,4x29,4 cm,
d'après négatif sur verre au collodion de 18x24 cm, New York, The Metropolitan Museum.


La voie ferrée

Sur cette photographie, le quartier est traversé par un chemin défoncé qui est en fait la réalisation en cours du tracé de la future voie ferrée. Ce tracé suit le rivage (plage de la Bocca) puis, plus à l'est, tourne vers le nord en direction du centre de la ville et franchit l'un des ponts du Riou (images 1 et 13).

La voie sépare les bâtiments resserrés au pied du mont Chevalier des bâtiment plus espacés du second plan. Ces derniers, dont les jardins fleuris complantés d'orangers et d'oliviers font la célébrité, longent en partie la route de Fréjus (actuelle avenue du Dr Raymond Picaud).


2 - NÈGRE Charles (1820-1880), Sans titre (Cannes)
détail montrant, sur la gauche, l'établissement de la ligne de chemin de fer et, sur la droite, l'église protestante écossaise,
tirage sur papier albuminé d'environ 15x21 cm sur carton de 24,4x29,4 cm,
d'après négatif sur verre au collodion de 18x24 cm, New York, The Metropolitan Museum.


La chapelle écossaise

La chapelle protestante écossaise apparaît enserrée entre deux maisons.

Elle a été érigée vers 1855-1856 par l'amiral John Pakenham (1790-1876) et mise à disposition de la colonie écossaise. Elle est citée dans The Illustrated London News du 25 octobre 1856, "A Scotch Church of humbles pretentions was erected in town" (pp 431-432).

En 1857, elle est signalée dans le guide d'Edwin Lee, Notices sur Hyères et Cannes "Tout près se trouve une chapelle protestante, servant pour le culte presbytérien, et fréquentée par les Ecossais, qui depuis deux ans ont été assez nombreux à Cannes" (p 53). 

La chapelle apparaît ensuite sur un plan de 1859 (image 3 - n° 17 du plan ci-dessous). 

Dans cette chapelle, "bâtie par l'amiral Pakenham, on célèbre deux fois par semaine, le dimanche et le mercredi, un service pour les membres de l'Eglise libre d'Ecosse" (Revue Britannique, 1867 p 67).

La maison visible au nord de la chapelle est la maison de François Ramoin (1810-1888), cité à cette adresse dans les recensements de la Ville de Cannes de 1861 (comme "propriétaire") et de 1866 (comme "marchand de bois"). Son nom et sa profession de marchand de bois (citée dès le 22 mars 1862 où il est témoin de mariage) apparaîtront d'ailleurs inscrits sur le mur qui accoste sa maison dans les photographies à partir de 1862, "Frçs Ramoin Md De Bois". Un guide allemand de 1869 cite la chapelle cannoise, "Rue Fréjus (schottische Kapelle) und 23 Route de Fréjus, Maison Ramoin" (Dr Theodor Gsell-Fels & Berlepsch, d-Frankreich Und Seine Kurorte, Hildburghausen, 1869 p 262).

La chapelle est devenue au XX° siècle (statuts de 1944), possession de l'Eglise protestante évangélique libre de France (au 89, rue Georges Clemenceau). 
 


3 - Détail du Plan de Cannes inséré au début de l'ouvrage de GIRARD Jean-Baptiste, 
Cannes et ses environs : guide historique et pittoresque, Paris, 1859,
Paris, BnF (Gallica),
n° 13 : Château St Ursule (sic)
n° 14 : Villa Victoria
n° 15 : Villa Brougham
   n° 16 : Eglise Anglicane
n° 17 : Eglise Protestante Ecossaise. 



La villa Victoria

La vue de Charles Nègre montre au second plan, la chapelle anglicane ou Christ Church et la Villa Victoria, toutes deux érigées par l'architecte Thomas Smith (1798-1875) dans un style néo-gothique anglais (XV° siècle), à la demande de sir Thomas Robinson Woolfield (1800-1888) sur l'un de ses terrains (n° 16 et 14 du plan ci-dessus).


4 - NÈGRE Charles (1820-1880), Sans titre (Cannes)
détail montrant la Christ Church (aux toitures décalées) masquant en partie la Villa Victoria,
tirage sur papier albuminé d'environ 15x21 cm sur carton de 24,4x29,4 cm,
d'après négatif sur verre au collodion de 18x24 cm, New York, The Metropolitan Museum.


Un premier bâtiment de la Villa Victoria semble avoir été construit vers 1852-1853 mais le grand cottage néo-gothique, visible de profil avec ses deux pignons latéraux de façade méridionale, bâti en porphyre de l'Estérel et couvert d'ardoises de Gênes, est plus tardif. 

Le guide de Cannes et ses environs, de 1859 (déjà édité en 1857), écrit par Jean-Baptiste Girard, précise que, "Pour alimenter sa prodigieuse activité, M. Woolfield fait construire aujourd'hui un nouveau monument : c'est la villa Victoria, qui sort, comme par enchantement, d'une corbeille de fleurs" (p 165). 

Un article paru dans L'Avenir de Nice d'octobre 1858 décrit la villa et son jardin.


- Extrait de L'Avenir de Nice du 10 octobre 1858 p 2,
Archives Municipales de Nice.


Victor Petit, dans ses Promenades des Etrangers publiées dans la Revue de Cannes de janvier à mars 1865, précise les dates de la construction : "C'est en 1857 que la villa Victoria fut commencée ; les travaux dirigés avec une entente parfaite et des soins minutieux durèrent deux ans (...) Les salons de la villa Victoria sont le lieu de réunion fort apprécié de la riche et élégante société anglaise qui réside à Cannes" (Revue de Cannes du 11 mars et du 11 novembre 1865 p 3 puis ouvrage, Cannes, Promenades des Etrangers dans la Ville et ses Environs, 1866 et nouvelle édition de 1868 pp 113-114).

La Villa occupe aujourd'hui le n° 5 de l'avenue du Dr Raymond Picaud.


5 - BARESTE Alphonse, Estampe de la Villa Victoria (façade sud) publiée dans l'ouvrage de GIRARD Jean-Baptiste, Cannes et ses environs : guide historique et pittoresque, Paris, 1859, p 152, Paris, BnF (Gallica).

Voir une photographie d'Aleo & Davanne, vers 1868, conservée au Rijksmuseum d'Amsterdam.


La chapelle anglicane

A l'est de la Villa Victoria (image 3 - n° 16 du plan), la chapelle protestante ou Christ Church est envisagée dès l'achat des terrains par sir Woolfield en 1846 (Journal des Villes et des Campagnes du 16 mai 1846 p 4).

La demande d'ouverture d'une chapelle privée, soutenue par Prosper Mérimée, n'est cependant adressée à la préfecture du Var qu'en 1855 (AD06 - 07V 0002). La cérémonie de pose de la première pierre a lieu le 24 mai 1855 et la chapelle est consacrée dès le 27 décembre 1855 (Thomas Robinson Woolfield's Life At Cannes And Lord Brougham's First Arrival, London, 1890 pp 12-13 et 22-23). 

Son existence est signalée dans The Illustrated London News du 25 octobre 1856 : "A beautiful Gothic Church has been erected at Cannes, and was consecrated last winter" (pp 431-432) et The Illustrated London News du 10 janvier 1857 en montre une première vue (ci-dessous).


6 - Protestant Church Recently Erected At Cannes, estampe publiée dans The Illustrated London News du 10 janvier 1857 p 13, vue nord-ouest/sud-est.

Voir une photographie prise par Joseph Contini en 1861 (The Royal Collection).


Edwin Lee dans son guide de 1857 cite, "le nouveau temple protestant, remarquable par la beauté et la simplicité de son architecture, également construit aux frais de M. Woolfield, mais qu'il est devenu nécessaire d'élargir" (Notices sur Hyères et Cannes, 1857 p 53).

Jean-Baptiste Girard signale ensuite le temple en 1859, "la villa Victoria a son temple du même style, où toute la société anglaise se donne rendez-vous pour prier et faire le bien" (pp 165-166).

L'édifice, construit en grès rose de l'Estérel et calcaire blanc, est de petites dimensions et orienté nord-sud. Il est constitué, au nord, d'une nef unique de trois travées et au sud, d'une travée de chœur accostée d'une sacristie et d'une bibliothèque. L'ensemble est voûté et les murs sont rythmés de contreforts. 

Une grande baie brisée (aux remplages néo-gothiques) dominée par un petit oculus (trilobé ou polylobé) est percée tant dans le mur nord (nef) que dans le mur sud (chœur). L'entrée se fait par un porche occidental saillant (voir les estampes ci-dessus et ci-dessous).


7 - Protestant Church At Cannes, estampe publiée dans The Illustrated London News du 29 janvier 1859 p 120, vue sud-nord avec, en haut du chemin, le Château des Tours.



La chapelle s'avère rapidement trop petite. Elle doit être agrandie par deux fois, tout d'abord en 1862 puis en 1866.

L'été 1862, une quatrième travée de nef est ajoutée au nord (près de la route de Fréjus), la façade remontée et la toiture entièrement refaite, les ardoises de Gênes cédant la place aux tuiles de Vallauris (Thomas Robinson Woolfield's Life At Cannes And Lord Brougham's First Arrival, London, 1890 pp 12-13 et 22-23).

Le Panorama de Cannes de Victor Petit, dessiné en 1864 mais édité sous cette forme en 1866, ne montre pas encore l'église profondément modifiée (voir ci-dessous).


8 - PETIT Victor (1817-1871), Panorama de la Ville de Cannes (vue sud-nord), sans date (1864-1866), détail de la partie ouest de la ville, lithographie de 64x107 cm, éditée par Fortuné Robaudy, Libraire-Éditeur, Paris, BnF (Gallica). La date est déduite notamment de la présence, sur l'estampe entière, du Grand Hôtel et du Cercle Nautique érigés sur la Croisette en 1864 et des publicités pour les lithographies de Victor Petit, parues dans La Revue de Cannes dès le 28 janvier 1865 p 4. Enfin, la Bibliographie de la France de 1865 cite le panorama p 563. Victor Petit a en fait dessiné deux Panoramas Ouest et Est de la Ville de Cannes en 1864 et les a édités début 1865 chez le libraire de Cannes, Fortuné Robaudy (qui n'a obtenu son brevet de libraire que le 19 février 1865 mais qui tient une boutique antérieurement). Son ouvrage rassemble ses vues et ses panoramas sous le titre, Album de Cannes, avec notamment une version en couleur (Revue de Cannes du 29 avril 1865 p 2) puis une nouvelle édition, remaniée et en couleur, au plus tard en 1868 (date où elle est citée). Victor Petit a fusionné les deux panoramas en un seul dans la lithographie ci-dessus, éditée en 1866. Le détail du panorama montre le quartier des Anglais avec notamment, le Château Sainte-Ursule (devenu Villa Vallombrosa), la Villa Victoria, la Christ Church (avant son remaniement de 1866) et l'Hôtel du Pavillon. Il est à noter que le Panorama de Cannes, édité par Victor Petit vers 1868, montrera le nouveau bâtiment de la Christ Church surmonté de sa flèche (Collection privée).  



Entre avril et novembre 1866, l'ancien chœur est démoli et reconstruit plus au sud précédé d'un double transept et une haute flèche est érigée au-dessus de la croisée du grand transept. La bibliothèque est transférée dans la maison du pasteur (Thomas Robinson Woolfield's Life At Cannes And Lord Brougham's First Arrival, London, 1890 pp 12-13 et 22-23).

C'est The Illustrated London News du 2 février 1867 qui rend compte de ces aménagements : "Some years ago we published an illustration of the small but elegant church of the English residents at Cannes as it existed up to the year 1862 ; but since the recent enlargement visitors to "sunny Cannes" will scarcely recognise the same building in its present altered form. The magnificence of one individual, Mr. Woolfield, who built the church in 1855 and enlarged it in 1862, has now doubled the accomodation by the addition of a new chancel and transepts, at an expense considerably exceeding  £3000. The new portion is surmonted by a very handsome spire, which forms a striking and proeminent object in all the many beautiful views of Cannes" (p 113).


9 - New English Church At Cannes, France (vue sud-ouest/nord-est), estampe publiée dans The Illustrated London News du 2 février 1867 p 113.

Voir la photographie d'Aleo & Davanne, vers 1868, conservée au Rijksmuseum d'Amsterdam.


L'église, toujours orientée nord-sud, conserve l'ancienne nef de quatre travées, avec sa façade nord et son porche ouest. Elle se voit cependant augmentée d'un transept débordant aux pignons de façade percés d'une rose et d'un chœur polygonal accosté de chapelles rectangulaires latérales qui forment comme un second transept de moindre hauteur. 

La croisée est dominée par un clocher de base carrée, composé d'un étage trapu percé de baies mais surmonté d'une flèche très élancée, recouverte de zinc. 

Les rares photographies antérieures à 1866, comme celles de Joseph Contini (avant l'été 1862) ou de Jean Walburg Debray (vers 1865), ne montrent donc pas la flèche élancée de la Christ Church, contrairement à celles, plus nombreuses, postérieures à cette date, comme les photographies d'Aleo et Davanne (vers 1868).

L'édifice a été démoli en 1951.


10 - NÈGRE Charles (1820-1880), Sans titre (Cannes)
détail montrant la Villa Eléonore-Louise,
tirage sur papier albuminé d'environ 15x21 cm sur carton de 24,4x29,4 cm,
d'après négatif sur verre au collodion de 18x24 cm, New York, The Metropolitan Museum.


La villa Eléonore-Louise

La photographie de Charles Nègre montre au nord-ouest de la Christ Church, la Villa Eléonore Louise de Lord Henry Peter Brougham and Vaux (1778-1868) (image 3 - n° 15 du plan).

Homme politique et écrivain, Lord Brougham est l'inventeur de la colonie anglaise de Cannes. Il y arrive en décembre 1834 et fait construire, dès l'année suivante, la première Villa ou Château du quartier mais également de toute la ville de Cannes, sur un terrain acheté le 3 janvier 1835. La pose de la première pierre a lieu le 31 août 1835 (Archives Municipales de Cannes, 5S7-50).

La Villa, de style italien, est érigée par l'architecte Pierre Louis de Larras de 1835 à 1839 (Thomas Robinson Woolfield's Life At Cannes And Lord Brougham's First Arrival, London, 1890 pp 15) et porte le nom de la fille de Lord Brougham, Eleonora Louisa (1822-1839). Elle est entourée de jardins et possède une fontaine.

A partir de 1844, le bâtiment, constitué d'une partie centrale encadrée de deux tours et de deux ailes asymétriques plus basses, se voit pourvu d'un large portique à colonnes doriques et surmonté d'une terrasse au niveau du premier étage (Alain Bottaro, "La villégiature anglaise et l'invention de la Côte d'Azur", dans In Situ, 2014, pp 28-32). 


11 - The Château Eleonora Louisa, Cannes (façade sud), estampe publiée dans 
The Illustrated London News du 25 octobre 1856 p 431.

Voir la photographie de Joseph Contini, vers 1861, sur Gallica.



Le château des Tours

En haut et à droite de la photographie de Charles Nègre, se remarque également le Château Sainte-Ursule qui domine le ravin du Riou (image 3 - n° 13 du plan). 

Ce château, appelé également Château du Riou puis Château Vallombrosa ou Château des Tours, a été construit par l'architecte Thomas Smith à la demande de sir Thomas Robinson Woolfield, entre 1852 et 1856 (Thomas Robinson Woolfield's Life At Cannes And Lord Brougham's First Arrival, London, 1890 pp 15).


12 - NÈGRE Charles (1820-1880), Sans titre (Cannes)
détail montrant le Château Sainte-Ursule (angle sud-est),
tirage sur papier albuminé d'environ 15x21 cm sur carton de 24,4x29,4 cm,
d'après négatif sur verre au collodion de 18x24 cm, New York, The Metropolitan Museum.


Le Château, d'allure médiévale, est de plan rectangulaire (grands côtés nord et sud), avec une entrée principale côté ouest. Il est hérissé de 8 tours (5 à base quadrangulaire et 3 à base circulaire) crénelées et pourvues de mâchicoulis.

Le château est vendu dès novembre 1856 à Lord Londesborough qui le cède en 1859 à son frère aîné le Marquis Conyngham. Ce dernier le revend en avril 1861 au Duc de Vallombrosa (1834-1903), d'où le nouveau nom de Château ou Villa Vallombrosa. Le duc agrandit le domaine (parc) et réalise la construction d'une chapelle à l'angle nord-ouest, vers 1864 (Revue de Cannes du 4 mars 1865 p 3).


13 - The Château Ste Ursule, Cannes (angle sud-ouest), détail d'une estampe publiée dans 
The Illustrated London News du 21 février 1857 p 162.

Voir une photographie de Joseph Contini, vers 1861, sur Gallica.




DATATION DE LA PHOTOGRAPHIE DE CHARLES NÈGRE


La photographie de Charles Nègre montre la Villa Brougham édifiée dans les années 1830 (1835-1839) mais avec l'adjonction, vers 1844, du portique de façade monumental. Elle montre également plusieurs bâtiments érigés dans les années 1850, comme le Château des Tours (vers 1852-56), la chapelle protestante anglaise (1855) ou encore la chapelle protestante écossaise (vers 1855-56) et laisse entrevoir la Villa Victoria (1857-59). La prise de vue date donc au plus tôt de la fin des années 1850.

Elle révèle d'ailleurs le terrassement en cours de la future voie ferrée Toulon-frontière italienne, décidée par décret impérial du 3 août 1859. Les travaux de la ligne sont retardés par les ouvrages d'art mais se déroulent parallèlement à Cannes, dès juin 1860.

"Les travaux du chemin de fer de Nice à Toulon (...) viennent de commencer à Cannes, à l'entrée de la ville, côté ouest, où sera établi un tunnel de près de 200 mètres, et à l'endroit près duquel doit être construite, côté est, la gare" (Le Messager de Nice du 30 juin 1860). En juillet 1860, le tracé de la ligne est matérialisé par des piquets (Journal de Monaco du 15 juillet 1860). En septembre, côté ouest, "on travaille dans la propriété de M. W... [Woolfield], le riche insulaire auquel Cannes doit tant de jolies constructions" (Journal de Monaco du 30 septembre 1860). 

Les déblais du tunnel vont servir à la construction du chemin de la Croisette dès la fin de l'année (accord du Conseil municipal du 4 novembre 1860 - Mémoires de la Société des Sciences Naturelles, des Lettres et Beaux-Arts de Cannes et de l'Arrondissement de Grasse, 1868-1873, p 282).

Le 13 janvier 1861, le conseil municipal de Cannes examine une proposition de sir Thomas Woolfield qui offre de faire don à la commune de son chemin "devant servir à faire communiquer la route impériale avec le passage que la compagnie du chemin de fer doit livrer au public vers l'embouchure du vallon Provençal, à condition que la Commune fera construire à ses frais les deux murs de clôture qui devront longer ce même chemin"  (Archives Municipales de Cannes - 1D15 folio 118). 

La décision, renvoyée au prochain conseil, est acceptée et le passage de la route de Fréjus à la mer est dénommé "passage Woolfield" par la Mairie en septembre 1866 (Mémoires de la Société des Sciences Naturelles, des Lettres et Beaux-Arts de Cannes et de l'Arrondissement de Grasse, 1868-1873, p 304). Les murs du chemin (actuel Chemin de la Nadine) sont en partie visibles sur la photographie de Charles Nègre, ce qui date la photo au plus tôt de l'année 1861.

En avril 1861, "le souterrain au moyen duquel la ligne passe sous la vieille ville de Cannes est ouvert d'un bout à l'autre" (Le Journal des chemins de fer du 27 avril 1861, vol. 20, p 281) et on a même commencé à poser les rails (Le Messager de Nice du 26 avril 1861). En juin 1862, les cinq constructions de la gare de Cannes sont en voie d'achèvement (Journal de Monaco du 8 juin 1862). Une locomotive teste la ligne Les Arcs-Cagnes le 13 février 1863 et le premier train de voyageurs entre à Cannes le 10 avril suivant. 

Enfin, la photographie de Charles Nègre montre la nef de la Christ Church encore constituée de trois travées (le module de la travée de chœur est multiplié par trois) et pas encore la quatrième travée, bâtie l'été 1862.

Charles Nègre a donc dû prendre cette vue du quartier anglais de Cannes en 1861 ou au premier semestre 1862. Sa présence est notamment attestée à Cannes au début du mois de février 1862 (Portrait du Prince Leopold d'Angleterre, daté du 7 février 1862, The Royal Collection).

A cette époque, Charles Nègre vit à Paris mais vient, lorsque son activité et sa santé le lui permettent, passer des séjours auprès de sa famille dans sa ville natale de Grasse, située à 18 km de Cannes. Il ne s'installera à Nice qu'après sa nomination, le 4 juillet 1863, comme professeur de dessin au Lycée impérial.

D'après des archives privées de Charles Nègre, révélées par James Borcoman en 1976, le photographe compte parmi ses clients les hivernants anglais dont Lord Brougham (notamment vers 1862) et sir Woolfield (notamment vers 1863-1866). Il réalise pour eux des portraits individuels et de groupes et des vues de leur villa (certaines photos sont conservées). Charles Nègre vend un Album de Cannes constitué de 50 vues à sir Woolfield le 7 avril 1864 puis 18 autres exemplaires le 25 mai suivant et il lui livre des photographies de la Villa Victoria et de la chapelle anglicane en février 1865 (James Bocorman, Charles Nègre, 1820-1880, ouvrage en anglais et en français, Galerie Nationale du Canada, décembre 1976 pp 46-47).

Victor Petit, dans un article intitulé, "Préparatifs de Départ", publié dans la Revue de Cannes du 29 avril 1865 (pp 1-2), signale également qu'à la librairie cannoise de Fortuné Robaudy, "on remarque un petit album élégant composé de douze vues de Cannes, au choix des amateurs, par M. Nègre photographe habile".


13 - NÈGRE Charles (1820-1880), Sans titre (Cannes), détail du champ d'oliviers,
avec sur la droite les deux ponts sur le Riou : en bas, le pont de la voie ferrée et en haut, le pont de la route de Fréjus,
tirage sur papier albuminé d'environ 15x21 cm sur carton de 24,4x29,4 cm, 
d'après négatif sur verre au collodion de 18x24 cm, New York, The Metropolitan Museum.


Après avoir noté quelques-uns des bâtiments emblématiques du quartier anglais visibles dans la photographie de Charles Nègre, il semble intéressant d'en signaler un qui en est absent.

Le détail ci-dessus montre un terrain, essentiellement occupé par des oliviers, compris entre la chapelle écossaise au sud, le pont de la route de Fréjus au nord et la Christ Church à l'ouest.

C'est à l'extrémité orientale de ce terrain, limité au nord par la route de Fréjus, à l'est par le cours du ruisseau et au sud par le tracé de la voie ferrée, que va être construit l'Hôtel du Pavillon, en 1864. 

Cet hôtel, visible sur la droite du Panorama de Cannes de Victor Petit de 1864-66 (image 8 ci-dessus) et sur des vues stéréoscopiques de Jean Walburg Debray datant de 1865 (Collection privée), est assez peu documenté. 

L'hôtel est cependant signalé dans la Liste des Etrangers en résidence à Cannes l'hiver 1864-1865 dès la Revue de Cannes du 18 février 1865 (p 3) puis dans la "Promenade" de Victor Petit publiée dans la Revue de Cannes du 11 novembre 1865 (p 3) : "A cent pas au-delà du Pont du Riou qui était ombragé d'une manière pittoresque par de vieux oliviers qui furent abattus lors de la construction du nouvel Hôtel du Pavillon, on remarque sur la gauche une fort belle chapelle et la façade très élégante d'une résidence anglaise appartenant à M. Woolfield et nommée Villa Victoria" (voir également, Cannes, Promenades des Etrangers dans la Ville et ses Environs, édition de 1868 p 113). 

Il est ensuite cité dans de plus nombreux ouvrages et guides, apprécié tout à la fois pour sa situation dans le quartier des Anglais et sa proximité du centre de la ville. L'hôtel est fortement agrandi (long bâtiment oblique) vers 1867-1868, prenant désormais le nom de Grand Hôtel du Pavillon, Victor Petit lui consacrant une lithographie à ce nom en 1869 (actuelle copropriété au 113, rue Georges Clemenceau).


VOIR LA SUITE DE CET ARTICLE



ARTICLES ET OUVRAGES EN LIGNE


-  NÈGRE Charles, Album Midi de la France conservé au Metropolitan Museum de New York : https://www.metmuseum.org/art/collection/search/282737?searchField=All&sortBy=Relevance&ft=Negre+Charles&offset=0&rpp=20&pos=3

- Procès-verbal de pose de la première pierre du Château Eléonore Louise de Lord Brougham, 1835 : http://expos-historiques.cannes.com/a/4395/pose-de-la-1ere-pierre-du-chateau-eleonore-louise-1835-amc-5s7-50/

- Journal des Villes et des Campagnes du 16 mai 1846 p 4 (projet de chapelle anglicane de sir Woolfield) : https://www.retronews.fr/journal/journal-des-villes-et-des-campagnes/16-mai-1846/613/2299203/4

The Illustrated London News du 25 octobre 1856 pp 431-432 (Château Eléonore Louise, chapelle écossaise et chapelle anglicane) : https://books.google.fr/books?id=C4VUAAAAcAAJ&pg=PA431&dq=The+Illustrated+London+News+Cannes+scotch+church&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwiF5PPSuNrvAhVPOhoKHb9MDOM4KBDoATAIegQICBAC#v=onepage&q=The%20Illustrated%20London%20News%20Cannes%20scotch%20church&f=false

The Illustrated London News du 10 janvier 1857 p 13 (chapelle anglicane) : https://books.google.fr/books?id=hMPUPkBWqsEC&pg=PA13&dq=The+Illustrated+London+News+Cannes+scotch+church&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwj0xsecuNrvAhVixoUKHe6dDUs4KBDoATAEegQIAxAC#v=onepage&q=The%20Illustrated%20London%20News%20Cannes%20scotch%20church&f=false

The Illustrated London News du 21 février 1857 p 162 (Château Ste Ursule) https://books.google.fr/books?id=z4VUAAAAcAAJ&pg=PA162&dq=The+Illustrated+London+News+Cannes+ch%C3%A2teau+ste+ursule&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwiuiOSeudrvAhWNyYUKHQF-CIQQ6AEwBnoECAcQAg#v=onepage&q=The%20Illustrated%20London%20News%20Cannes%20ch%C3%A2teau%20ste%20ursule&f=false

The Illustrated London News du 29 janvier 1859 p 120 (Château Ste Ursule et chapelle anglicane) https://books.google.fr/books?id=QCXD_6ihMgkC&pg=PA120&dq=The+Illustrated+London+News+Cannes+ch%C3%A2teau+ste+ursule&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwiuiOSeudrvAhWNyYUKHQF-CIQQ6AEwAXoECAIQAg#v=onepage&q=The%20Illustrated%20London%20News%20Cannes%20ch%C3%A2teau%20ste%20ursule&f=false

The Illustrated London News du 2 février 1867 p 113 (chapelle anglicane) https://books.google.fr/books?id=mlArnuXRtuUC&pg=PA113&dq=The+Illustrated+London+News+1867+Cannes+church&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwj15tLKu9rvAhWNxIUKHXhlAGI4FBDoATAEegQICBAC#v=onepage&q=The%20Illustrated%20London%20News%201867%20Cannes%20church&f=false

- LEE Edwin, Notices sur Hyères et Cannes, 1857  p 53 (nouveau temple protestant) : https://books.google.fr/books?id=XIFaAAAAcAAJ&pg=PA26&dq=E.+Lee+notices+sur+Hy%C3%A8res+et+Cannes&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwiSioHIpdrvAhUjz4UKHdxbA4QQ6AEwAXoECAIQAg#v=onepage&q=E.%20Lee%20notices%20sur%20Hy%C3%A8res%20et%20Cannes&f=false

- GIRARD Jean-Baptiste, Cannes et ses environs : guide historique et pittoresque, Paris, édition de 1859 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6522438d.r=Girard%20Cannes%20et%20ses%20environs?rk=21459;2  et https://books.google.fr/books?id=z6c9AAAAcAAJ&pg=PP9&dq=Girard+cannes+et+ses+environs&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwj1jP2Vo9rvAhVU5uAKHdruA44Q6AEwAHoECAUQAg#v=onepage&q=Girard%20cannes%20et%20ses%20environs&f=false

- Présentation de la proposition de cession du chemin de sir Woolfield au Conseil municipal de Cannes, 13 janvier 1861 : http://expos-historiques.cannes.com/a/2944/proposition-de-terrain-par-sir-woolfield-offre-a-la-commune-13-janvier-1861-1d15-fo-118-/

- Le Journal des chemins de fer du 27 avril 1861 p 281 (Ligne Toulon-Nice) : https://books.google.fr/books?id=ZSk3AQAAMAAJ&pg=PA332&dq=Journal+des+chemins+de+fer+du+27+avril+1861&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwixv-HToNrvAhW3EWMBHfpODJUQ6AEwAHoECAAQAg#v=onepage&q=Toulon&f=false

- PETIT Victor, "Promenades", dans Revue de Cannes du 4 mars 1865 p 3 (Château et chapelle Vallombrosa) : http://archivesjournaux.ville-cannes.fr/dossiers/revue/1865/Jx5_Revue_Cannes_1865_03_04_Page_03.pdf, du 11 mars 1865 p 3 (chapelle anglicane et Villa Victoria) : http://archivesjournaux.ville-cannes.fr/dossiers/revue/1865/Jx5_Revue_Cannes_1865_03_11_Page_03.pdf  et du 11 novembre 1865 p 3 (chapelle anglicane, Villa Victoria et Hôtel du Pavillon) : http://archivesjournaux.ville-cannes.fr/dossiers/revue/1865/Jx5_Revue_Cannes_1865_11_11_Page_03.pdf

PETIT Victor, annonce de son Album de Cannes (Panoramas), dans Revue de Cannes du 29 avril 1865 p 2 (avec l'album de photographies de Charles Nègre) et du 25 décembre 1865 p 4 :  http://archivesjournaux.ville-cannes.fr/dossiers/revue/1865/Jx5_Revue_Cannes_1865_04_29_Page_02.pdf et http://archivesjournaux.ville-cannes.fr/dossiers/revue/1865/Jx5_Revue_Cannes_1865_12_25_Page_04.pdf

- Revue Britannique, 1867 p 67 (chapelle écossaise de l'amiral Pakenham) : https://books.google.fr/books?id=UB0_AQAAMAAJ&pg=RA1-PA67&dq=Revue+Britannique+1867+Pakenham&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwiZl7appNrvAhVx5-AKHVLTATwQ6AEwAHoECAQQAg#v=onepage&q=Revue%20Britannique%201867%20Pakenham&f=false

- PETIT Victor (1817-1871), Panorama de la Ville de Cannes (vue sud-nord), sans date (1865) : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6909542q.r=Panorama%20de%20Cannes%20Petit?rk=21459;2

- PETIT Victor, Cannes, Promenades des Etrangers dans la Ville et ses Environs, nouvelle édition de 1868 pp 112-113 (Hôtel du Pavillon) : https://books.google.fr/books?id=NT1YAAAAcAAJ&pg=PA279&dq=Cannes+promenades+des+%C3%A9trangers+1868&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwjIwrrhptrvAhWGy4UKHbgSDloQ6AEwAHoECAAQAg#v=onepage&q=Cannes%20promenades%20des%20%C3%A9trangers%201868&f=false

- MACÉ A., "Ephémérides cannoises ou Cannes pendant vingt ans (1850-1870)", dans, Mémoires de la Société des Sciences Naturelles, des Lettres et Beaux-Arts de Cannes et de l'Arrondissement de Grasse, 1868-1873, T II, 1870 pp 252-318 (passage Woolfield p 304) : https://books.google.fr/books?id=0SwtAAAAYAAJ&pg=RA1-PA304&dq=M%C3%A9moires+de+la+Soci%C3%A9t%C3%A9+de+Cannes+Woolfield&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwjjmaPEqNrvAhVRzYUKHWGGBO8Q6AEwAHoECAEQAg#v=onepage&q=M%C3%A9moires%20de%20la%20Soci%C3%A9t%C3%A9%20de%20Cannes%20Woolfield&f=false

- WOOLFIELD J. M., Thomas Robinson Woolfield's Life At Cannes And Lord Brougham's First Arrival, London, 1890 (chapelle anglicane pp 12-13 et 22-23 et Villa Eléonore Louise p 15) : https://books.google.fr/books?id=9ygOAAAAYAAJ&pg=PP11&dq=Thomas+Robinson+Woolfield%27s+Life+At+Cannes&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwjpxc3rqNrvAhVyzoUKHdikAhMQ6AEwAHoECAMQAg#v=onepage&q=Thomas%20Robinson%20Woolfield's%20Life%20At%20Cannes&f=false

- BOTTARO Alain, "La villégiature anglaise et l'invention de la Côte d'Azur", dans In Situ, 2014, pp 28-32 (Villa Eléonore Louise) : https://doi.org/10.4000/insitu.11060



SUR CANNES VOIR ÉGALEMENT

Les Allées/Le Cours au milieu du XIX° siècle

Le Port au milieu du XIX° siècle

Photographies anciennes du port de Cannes (1865-1890)



mardi 9 mars 2021

1181-MAIS C'EST QUOI, L'OEUVRE ?

 

SOMMAIRE DES ARTICLES DU BLOG ET LIENS DIRECTS


Cet article a pour but de permettre aux élèves d'Arts plastiques (enseignement de spécialité et enseignement optionnel) de mieux appréhender les œuvres contemporaines et de leur permettre d'acquérir une méthode d'analyse et de réflexion, utile aux épreuves du Baccalauréat et notamment à l'épreuve écrite du Bac de Spécialité intitulée, Analyse méthodique d'un corpus d'œuvres et réflexion sur certains aspects de la création artistique.




- SMIGLA-BOBINSKI Karina (artiste germano-polonaise née en 1967), ADA, 2010,
 une sphère gonflée à l'hélium et hérissée de fusains
est manipulée dans l'espace d'une salle d'exposition 
 par l'artiste ou des danseurs puis les spectateurs.



MAIS C'EST QUOI L'OEUVRE ?

L'œuvre de Karina Smigla-Bobinski, Ada (prénom de l'anglaise Ada Lovelace qui a conçu le premier programme informatique dans la second quart du XIX° siècle), est composée de quatre éléments :

- un objet insolite qui est un ballon plastique gonflé à l'hélium, léger mais monumental et hérissé de fusains : c'est l'outil artistique (sorte de "virus artistique" qui se répand),

- un espace intérieur, aux sol, plafond et murs blancs : c'est le support artistique,

- la mise en mouvement de cette sphère par l'artiste ou des danseurs puis les spectateurs à l'intérieur de cet espace : ce sont les créateurs du dessin,

- les traces graphiques laissées par les fusains qui ont frotté contre sol, murs et plafond, du fait du déplacement de cette sphère : c'est le dessin (in situ).

"Mais c'est quoi, l'œuvre" : l'outil, le support, la participation des spectateurs ou le dessin ?


L'OUTIL 

L'objet se présente comme une forme abstraite et géométrique, une sphère mobile (penser aux œuvres cinétiques), légère et transparente qui grâce à l'hélium peut flotter (penser à certaines œuvres de Martan Pan) et rester suspendue.

L'objet est un ballon monumental (penser aux objets monumentaux de Claes Oldenburg), avec un assemblage insolite de fusains (penser aux objets dadaïstes et surréalistes). 

L'objet intègre des outils graphiques (penser à certaines œuvres de Pascale-Marthine Tayou) et est en quelque sorte une machine à dessiner (penser aux œuvres de Jean Tinguely). 

L'artiste aurait pu choisir d'exposer cet outil artistique qui aurait été "l'œuvre". Son projet est ici différent car son outil artistique peut être réellement utilisé et l'est grâce à l'énergie physique du corps humain et notamment celui du spectateur (penser aux Cyclograveurs de Jean Tinguely). L'outil n'est donc qu'une partie de "l'œuvre".


L'ESPACE ET LE SUPPORT 

L'espace de l'œuvre est celui du musée ou de la galerie et est de dimensions variables, offrant un espace parallélépipédique plus ou moins étroit ou large aux murs blancs (White Box). 

Cet espace institutionnel donne un certain crédit aux actions qui s'y déroulent (relation du corps au lieu) et aux dessins qui s'affichent sur ses surfaces. Vierges au départ, ses murs, sol et plafond se couvrent de graphismes, comme une feuille blanche passée en 3D (sauf dans les angles difficiles à atteindre par la sphère). 

Le lieu est donc doublement essentiel à "l'œuvre" mais n'en est qu'une partie (excluant le rôle de l'objet et du corps).


L'ARTISTE, LES DANSEURS, LES SPECTATEURS 

L'artiste aurait pu choisir d'être la seule à manipuler cet outil graphique. C'est ce qu'elle fait parfois, dans un premier temps, lors d'une performance exécutée lors du vernissage. Elle déambule dans l'espace ciblé, jouant avec la sphère hérissée de fusains, la portant, la dirigeant, la poussant, la faisant rouler, la lançant, la faisant rebondir ou flotter, les traces graphiques ainsi créées dédoublant son travail et révélant son parcours (penser aux performances dessinées de Janine Antoni, Heather Hansen ou Tony Orrico). Son propre corps devient lui aussi un support (traces de fusain sur sa peau et ses vêtements) et un outil (traces et empreintes de son corps sur les murs et le sol) (penser à l'œuvre de Brus Günter, Ana, 1964). 

Cependant, elle intègre ensuite des spectateurs dans sa performance, partageant non seulement avec eux un jeu de ballon (équipe) projeté contre les surfaces mais leur déléguant ensuite ce rôle pour toute la durée de l'exposition.

D'autres fois, la performance inauguratrice de l'exposition peut être déléguée à un ou de nombreux danseurs (parfois vêtus de blanc pour accentuer la notion de corps-support), la déambulation se transformant alors en une véritable chorégraphie (penser à l'œuvre de Nicolas Floc'h, Performance Painting #2, 2005), suivie du jeu participatif des spectateurs (penser aux œuvres des membres du groupe Fluxus, du G.R.A.V., de Robert Morris, du groupe Untel ou de Gabriel Orozco).

La part donnée au spectateur (adultes et enfants) implique davantage pour lui un rôle de créateur que "d'œuvre". Il manipule l'outil et crée en partie le dessin. Cependant le spectateur n'est pas l'artiste mais plutôt l'un de ses assistants. Il s'adapte de plus aux contraintes de l'outil et du lieu proposés et le résultat graphique est en partie prévisible mais incontrôlable. Sa participation amène une part aléatoire dans le résultat (penser à certaines œuvres de Jean Tinguely) due à la façon de manipuler la sphère, le parcours de cette dernière dans l'espace et la pression des fusains exercée sur les surfaces. 

Parfois chaque spectateur n'agit qu'à tour de rôle dans le cadre d'un couloir ou d'une salle étroite mais il agit souvent dans un jeu en équipe (salissant peau nue et vêtements ; les chaussures sont notamment ôtées ou recouvertes de surchaussures) dans le cadre d'une salle large. Dans les deux cas, chacun des spectateurs n'a qu'une petite part dans la création du dessin collectif, à l'image de chacun des crayons qui hérissent la sphère. 

Par contre, chaque spectateur, par son action, se met en scène devant et/ou avec les autres spectateurs, joue un rôle assigné par l'artiste et vit une expérience originale, ludique (jeu de ballon) et artistique (création de traces graphiques dans un lieu muséal). Cette action, ce lien social et ce vécu mémorisés sont le cœur de "l'œuvre" mais n'en sont qu'une partie.


LE DESSIN 

Le dessin in situ se construit peu à peu et se transforme jour après jour (traits, traces, couches formant des bandes plus ou moins denses et noires), grâce à la multiplicité des fusains (qui doivent être renouvelés) et la répétition des gestes créatifs de l'artiste ou des danseurs puis des spectateurs. Le dessin est donc évolutif et se termine avec la fin de l'exposition. 

Pour autant, le résultat individuel, journalier ou final constitue-t-il une "œuvre" ? Il pourrait l'être s'il était conservé dans le lieu et signé par l'artiste mais cela ne semble pas le cas et le dessin ne s'affirme ici que comme une trace éphémère de l'action et ne constitue qu'une partie de "l'œuvre", cette dernière se répétant d'ailleurs dans le cadre d'une nouvelle exposition intégrant le même dispositif.


CONCLUSION

Au final, "l'œuvre", c'est l'ensemble des éléments interdépendants qui la constituent, pensés (projet), réalisés (sphère), exécutés (performance) et mis en place par l'artiste (relation objet/espace/corps).



VOIR LES VIDÉOS DE L'OEUVRE, "ADA", SUR LE SITE DE L'ARTISTE KARINA SMIGLA-BOBINSKI





mardi 2 mars 2021

1180-BAC-SPÉ : ANALYSE MÉTHODIQUE D'UN CORPUS D'OEUVRES ET RÉFLEXION SUR CERTAINS ASPECTS DE LA CRÉATION ARTISTIQUE


SOMMAIRE DES ARTICLES DU BLOG ET LIENS DIRECTS




BAC 2021


ANALYSE MÉTHODIQUE D'UN CORPUS D'OEUVRE ET RÉFLEXION SUR CERTAINS ASPECTS DE LA CRÉATION ARTISTIQUE


L'ÉPREUVE ÉCRITE

Texte du Bulletin Officiel

Première partie de l'écrit (traitée par tous les candidats) notée sur 12 points sur 20 : analyse méthodique d’un corpus d’œuvres et réflexion sur certains aspects de la création artistique.

Le candidat conduit une réflexion argumentée portant sur un aspect de la création artistique, induit par un corpus de 3 à 5 œuvres (reproduites en annexe) et une consigne. 

Les œuvres du corpus, dont une partie est issue des questions limitatives de Terminale, se relient principalement aux questionnements plasticiens et artistiques interdisciplinaires des programmes : Machines à dessiner, protocoles ou programmes informatiques pour générer des dessins (Tinguely, LeWitt, Molnar) - Mise en scène de l'image (Carmontelle, Kruger, Kentridge) - Du projet à la réalisation d'une œuvre monumentale (Monet, Taeuber/Arp/Van Doesburg, Huang Yong Ping).

Précisions complémentaires

La consigne (ou axe de travail) peut être ou non accompagnée d'une phrase explicative, offrant des pistes de réflexion.

Deux des œuvres du corpus sont des œuvres du programme.

L'analyse doit porter au moins sur deux des œuvres du corpus (sur un total le plus souvent de 4 ou 5).


LES SUJETS

Les sujets du Baccalauréat sont proposés en cours d'année par des professeurs de Terminale de Spécialité Arts plastiques et servent tout à la fois en métropole et dans les départements et territoires d'outremer, tant pour la session de juin que celle de septembre.

Les sujets sont liés aux questions limitatives du programme et par conséquent aux sujets de pratique artistique traités pendant l'année de Terminale. Ils permettent donc de mettre en valeur : les connaissances culturelles des candidats, leurs compétences et expériences sensibles (réflexion sur leurs propres productions et sur des œuvres d'artistes lors de visites d'exposition) et leur "capacité à analyser et situer des démarches et des processus".

Les candidats au Baccalauréat sont confrontés pendant l'année scolaire à ce type de sujet écrit (devoir à la maison, devoir en classe, Bac Blanc) et formés à une méthode d'analyse et de réflexion proposée par leur professeur.

La méthode proposée ici peut être légèrement différente mais n'est qu'un pense-bête et une proposition parmi d'autres, l'utilisation d'un vocabulaire spécifique, la qualité d'argumentation ou la précision des références évoquées étant indépendantes de leur place dans le devoir, à la condition que la pensée soit claire et le texte organisé.

Il est bien question d'une "analyse" ET d'une "réflexion", ce qui induit l'étude d'œuvres spécifiques mais également, en relation, d'une réflexion plus globale et plus ouverte.

En début d'épreuve, le candidat doit prendre le temps de découvrir les deux ensembles de sujets proposés. Il doit ensuite choisir l'un des deux, chacun étant constitué :

- d'une Première Partie constituée d'une Analyse méthodique d’un corpus d’œuvres (en annexe) et réflexion sur certains aspects de la création artistique 

- et d'une Deuxième Partie avec au choix, un Sujet A constitué d'un Commentaire critique d’un document sur l’art ou un Sujet B constitué d'une Note d’intention pour un projet d’exposition. 

Il est rappelé que le candidat ne peut pas mixer les sujets entre eux et doit donc traiter l'Analyse méthodique d’un corpus d’œuvres et réflexion sur certains aspects de la création artistique de l'ensemble choisi (Sujet 1 ou Sujet 2).


LA CONSIGNE

La "consigne" ou "axe de travail" donne l'axe majeur du devoir ("question", "problématique"). Comme énoncé plus haut, elle peut être ou non accompagnée d'une phrase évoquant des pistes de réflexion.

A partir de la sélection d’au moins deux œuvres du corpus que vous analyserez, développez une réflexion personnelle, étayée et argumentée, sur l’axe de travail suivant : (Exemple choisi : Place et rôle du spectateur dans  l'œuvre). Vous élargirez vos références à d'autres œuvres de votre choix. X documents en annexe.

Le "corpus", dossier ou regroupement d'œuvres, a été constitué en fonction de cette consigne mais, bien évidemment, d'autres consignes auraient pu être énoncées en rapport à ces mêmes œuvres. Le candidat doit cependant se concentrer sur la consigne donnée (déjà large) et ne pas s'éloigner du sujet précisé par elle.

Le candidat peut cependant se saisir ou non des pistes complémentaires (une, plusieurs, toutes) contenues dans la phrase accompagnant potentiellement la consigne.

Un temps d'analyse de la consigne et de la phrase d'accompagnement (vocabulaire spécifique : "processus", "procédure", "dispositif", "protocole", "représentation", "présentation", "démarche", "constituants plastiques", "matérialité", "sensible", "statut", "modes", "place", "écart", "citation", "regardeur"...) est donc nécessaire, avant de choisir le sujet puis de le traiter.


LE TRAVAIL AU BROUILLON

Le temps imparti à ce type de devoir (2h environ) ne permet pas de faire un brouillon rédigé mais juste de prendre des notes qui permettent ensuite au candidat de rédiger directement. Le travail au brouillon peut se faire dans un ordre différent de celui qui sera adopté dans le devoir.

Il semble intéressant :

- de réfléchir à la consigne, indépendamment des œuvres du corpus,

Exemple choisi : "Place et rôle du spectateur dans l'œuvre". Le spectateur peut être contemplatif (devant l'œuvre, la regardant, l'écoutant voire la sentant) ou actif dans le cadre d'une œuvre interactive ou participative (déambulation/parcours, déclenchement, manipulation, transformation, création ou destruction de l'œuvre [matérielle ou virtuelle], participation à une performance de l'artiste). La spécificité de chacune des œuvres (Présentation : relation matérialité/espace/spectateur) induit une place et un rôle du spectateur différents.

- de noter des œuvres hors corpus en relation à cette consigne,

- de tirer des œuvres dans et hors corpus (appartenant ou non aux questions limitatives), des pistes de réflexion (exemple ci-dessus),

- de définir ensuite un plan en rapport aux pistes trouvées, 

- de choisir des œuvres du corpus en rapport à ces pistes, 

- et enfin de noter les spécificités de chacune des œuvres choisies (points communs et différences).


CONSEILS POUR L'ÉCRIT

Le Baccalauréat de spécialité Arts plastiques est un Baccalauréat Littéraire. Une pensée claire et un style fluide sont attendus, de même que l'utilisation d'un vocabulaire spécifique aux Arts plastiques et des références artistiques précises, "situées dans l'espace et le temps".

-Indiquer sur votre feuille de devoir le sujet choisi (1 ou 2),

-Rédiger au moins 3 pages (sur une base de 8 mots par ligne environ) en suivant un plan clair,

- Ecrire lisiblement, aérer le texte par des passages à la ligne, éviter les phrases trop longues (où le discours devient confus),

-Mettre les noms des artistes en majuscules et souligner les titres des œuvres (bons repères pour le correcteur après sa première lecture),

-Sauter quelques lignes avant de passer à la Seconde Partie de l'écrit (cela vous permettra de faire à cet emplacement des ajouts en fin d'épreuve grâce à d'éventuels renvois par astérisques),

-Se relire en fin d'épreuve et faire si nécessaire des corrections et ajouts.


PROPOSITION DE PLAN DU DEVOIR

Première partie

- Rappel de la consigne. 

- Présentation de l'ensemble des œuvres du corpus par ordre chronologique (coordonnées des œuvres à reformuler et à ne surtout pas paraphraser), permettant de préciser la période, le pays, voire le mouvement artistique des artistes.

Exemple choisi : "TEAM LAB, Flowers and People, installation numérique, 2015" peut être repris comme un environnement numérique génératif et interactif du collectif japonais TEAM LAB (formé de 400 personnes dès 2001 ; informaticiens, mathématiciens, architectes, graphistes), intitulé Flowers and People, créé en 2015 (interactivité - citée dans le titre - avec une nature virtuelle).

Une partie des œuvres du corpus seront issues des artistes au programme de Terminale, ces derniers seront donc bien connus des candidats. Il y aura cependant une partie d'œuvres issues d'artistes hors programme, artistes de la période contemporaine (XIX°-XXI° siècle) ou de périodes plus anciennes (préhistorique, antique, médiévale ou moderne), la question concernant la création plastique (consigne) ayant traversé les siècles.

Les œuvres (dont d'éventuels dessins, plans, croquis) sont étudiées à partir de photographies et il est nécessaire de le préciser dans le devoir, d'autant que la découverte d'œuvres du corpus non étudiées dans l'année, se fait uniquement par le biais de ce médium. Quand une même œuvre est représentée par deux photographies, il faut s'interroger sur les raisons de ce choix et sur les apports de chacune des photographies (point de vue différent sur l'œuvre et/ou moment différent de l'œuvre).

- Annonce du plan avec les axes de réflexion (c'est un vrai plus, à condition que le plan annoncé soit respecté tout au long du devoir).

Deuxième partie

- Choix et ordre des œuvres analysées.

- Description et analyse comparative qui peut être accompagnée de croquis, schémas, collages de calques.

Il ne s'agit pas de comparer point par point les œuvres étudiées mais de le faire essentiellement autour de la question posée par la consigne, au travers des pistes de réflexion sélectionnées. 

- Il est intéressant d'étudier les sens sollicités chez le spectateur (vue, toucher, ouïe, odorat, goût) et les états psychologiques de ce dernier (émerveillement, joie, humour, réflexion, malaise...), induits par la démarche de l'artiste.

Exemple dans le cadre de la consigne "Place et rôle du spectateur dans l'œuvre", plusieurs œuvres peuvent proposer leur destruction par le spectateur. Les dimensions, la matérialité et la disparition, voire le renouvellement de chaque œuvre, peut être ainsi différent  : nourriture dégustée sur place, éléments renversés, démontés, brisés ou emportés par le spectateur.

Sur la "Place et rôle du spectateur dans l'œuvre", voir sur ce blog : "Souriez, vous êtes filmé !""Prière de toucher !""Prière de manger !""Prière de déambuler !""Prière de s'immerger dans la lumière, la couleur et le son !""Prière de percevoir l'invisible !""Prière d'adopter une posture, un point de vue !""Bougez, vous êtes détecté !""Prière de..."L'Exposition, "Take Me (I'm Yours), 1995/2018G.R.A.V., "Labyrinthe", 1963/2013, Museo Tamayo, MexicoRobert Morris, "Bodyspacemotionthings", 1971-2009Erwin Wurm, "One Minute Sculptures", Francfort, Städel Museum, 2014Renaud Auguste-Dormeuil, "Les Maux et les Mots", Nice, MAMAC, 2018,

Troisième partie

- Elargissement de la réflexion à d'autres pistes,

- Propositions de références précises et argumentées hors corpus (si elles n'ont pas déjà été intégrées dans la partie précédente en relation aux œuvres du corpus ou si elles offrent de nouvelles pistes évoquées dans l'élargissement de la réflexion qui précède).

 


VOIR DES EXEMPLES D'ANALYSES D'OEUVRES INTERACTIVES

OEUVRE DE SMIGLA-BOBINSKI, 2010

OEUVRE D'ALEXANDRE CALDER, 1933