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dimanche 27 octobre 2019

1069-NICE, LE BOULEVARD CARABACEL-1 (1850-1875)




1- ALEO Miguel (1824-vers 1886), Nice, Vue prise du Château, détail, vers 1864,
tirage, de 22,5x15,5 cm, dans les années 1930 (vers 1935), d'une prise de vue ancienne, Collection personnelle. 
Détail du quartier (de) Carabacel, avec de droite à gauche, première ligne de bâtiments : 
Villa Marion, Villa Boïeldieu, Villa Joly, Maison Ciaudo, Maison Blanchi, Villas Boutau, Maison Tori (Grand Hôtel de Nice).
Deuxième ligne de bâtiments :
Villas Francinelli (avec au-dessus la Villa Ferrara), Villas Joly, Villa Victoria, Villa Cairaschi de Saint-Victor.
Troisième ligne de bâtiments :
Villa de l'Hermitage ou Villa Venanson, Villa Boutau, Villa Coulmann.




Cet article a été écrit en collaboration avec Véronique Thuin-Chaudron, historienne de l'architecture.


NICE, LE BOULEVARD CARABACEL


Au milieu des années 1850, la "route de Saint-Barthélémy et de Cimès", située au nord du Nouvel Hôpital Civil en construction (Hôpital Saint-Roch), serpente au bas de la colline de Carabacel. Elle longe du côté sud (ville) des prairies, vergers et potagers et, du côté nord (colline), quelques propriétés et villas précédées de grands jardins (plan indicateur de 1856 - voir sur Gallica)

Les terrains situés du côté nord, en bord de route, se continuent sur le flanc de la colline et permettent la construction échelonnée de plusieurs villas par le même propriétaire. Nombre de ces terrains appartiennent au chanoine Spitalieri de Cessole (1785-1864) qui les vend à la fin des années 1850 pour accomplir ses bonnes œuvres.

Les constructions vont se multiplier le long de cette route, d'abord du côté nord entre 1855 et 1860 (plan du 12 septembre 1860) puis du côté sud à partir de 1860 (plan de 1865).


2- ALEO Miguel (1824-vers 1886), Nice, Vue prise du Château, détail, vers 1864,
tirage, de 22,5x15,5 cm, dans les années 1930 (vers 1935), d'une prise de vue ancienne, Collection personnelle.
Vue rapprochée du quartier Carabacel.


3- Détail du Plan indicateur de la Ville de Nice, 1865, édité par Charles Jougla, Paris, BnF (voir sur Gallica),
alignements prévisionnels du plan régulateur exprimés en rouge.



Entre septembre et octobre 1865 est créé le rectiligne "boulevard Carabacel", en remplacement du "chemin de Saint Barthélémy", en suivant globalement l'alignement prévu du plan régulateur (Le Journal de Nice du 27 août 1865 et plan de 1865 ci-dessus, image 3) et ce boulevard se voit planté, l'année suivante, de deux rangées d'arbres symétriques (Le Journal de Nice du 21 avril 1866).

Si les journaux citent le "boulevard Carabacel" dès 1866, l'ancienne appellation de "route, rue ou chemin Saint-Barthélémy" va cependant perdurer parallèlement jusqu'au début des années 1870.

Le boulevard est bordé d'hôtels, de pensions et de villas à louer entourés de jardins toujours fleuris plantés de palmiers, d'orangers et d'oliviers, offrant aux hivernants luxe et confort dans un quartier au climat bienfaiteur, un peu éloigné de la mer (dont la proximité est déconseillée aux poitrines délicates), à l'abri de la poussière, des vents forts et des bruits de la ville mais avec des points de vue admirables sur la ville et la mer (Macario, De l'influence médicatrice du climat de Nice, 2° éd., 1862 p 157 ; Dr Henri Lippert, Le climat de Nice : ses propriétés hygiéniques, son application thérapeutique, 1863 p 31 ; voir sur Gallica).

Les Echos de Nice de la saison 1865-1866 citent : le Grand Hôtel de Nice, l'Hôtel Prince de Galles, l'Hôtel de Paris, la Pension des Étrangers (Listes des Étrangers présents aux Hôtels et publicités, iciS'ajoutent dans les deux années suivantes, l'Hôtel de Londres, l'Hôtel d'Europe et d'Amérique, l'Hôtel et Pension de Genève et l'Hôtel Périno. 

Ces hôtels et pensions sont majoritairement installés dans des bâtiments déjà construits mais récents (image 2) et sont situés du côté nord du boulevard, sauf la Pension des Étrangers et l'Hôtel de Londres.

Les autres bâtiments situés à flanc de colline, à côté et au dos des hôtels, constituent d'ailleurs un ensemble de villas de rapport comme le Palais à Marie (Boïeldieu), la Villa Joly ou la Villa Victoria (plan de 1865, image 3 et Listes des Étrangers nouvellement fixés à Nice parues dans Les Echos de Nice de la saison 1865-1866, ici).

Dans son ouvrage Les Promenades de Nice (pp 78-79), publié en 1867, Emile Négrin écrit : "Au commencement de cette route [Saint-Barthélémy], à droite, les regards sont flattés par la gracieuse ligne architecturale que forment les villas Marion, Boïeldieu et Joly (images 2 et 3), de véritables villas toutes chargées de sculptures, et qui ne sont pas le moins bel ornement de ce beau quartier de Carabacel".

On accède aux villas à flanc de colline par plusieurs montées : l'une est située à l'extrémité est du boulevard (chemin de Saint-Charles) et les autres sont situées le long du boulevard (dont les actuelles montée Carabacel et impasse des Cèdres).

"Parisiens, anglais, américains ou allemands, nobles ou simplement bourgeois, tous riches (et il faut l'être) voyagent avec toute leur maison, leurs chevaux et leur cave ; ils louent une villa sur la hauteur de Carabacel ; leur famille est nombreuse, ils connaissent les habitants des villas voisines, se reçoivent et se réunissent. On y dîne en cravate blanche, à la russe, avec des fleurs sur la table et des valets de pied en culottes courtes. C'est la vie de l'at home élégant, transporté sous un riant climat. Les enfants y sont très nombreux ; on rencontre dans les ruelles qui mènent à ces villas des institutrices coiffées avec des anglaises d'un autre âge, conduisant avec dignité de jolies petites filles aux cheveux flottants et des petits garçons à jambes nues costumés en Écossais" (Le Monde Illustré du 12 janvier 1867 p 19). Pendant plusieurs décennies, personnalités et souverains vont se succéder dans ce quartier de la ville.


Les photographes (J. Lévy, Jean Andrieu, Miguel Aléo, Albert Pacelli, Charles Nègre, Jean Walburg Debray, Eugène Degand, Jean Giletta, Etienne Neurdein...) vont réaliser des prises de vues éloignées de l'ensemble du quartier Carabacel et de sa colline (le plus souvent depuis la Colline du Château, parfois de la terrasse de l'Hôtel des Anglais ou de la tour du Casino de la Jetée Promenade, voire depuis le Mont Boron) et de plus rares vues rapprochées du boulevard Carabacel. Ce sont cependant essentiellement les constructions présentes sur côté droit (nord) du boulevard et la colline qui sont visibles sur les photographies.

L'une des photographies les plus anciennes montrant une large vue du quartier Carabacel semble celle de J. Lévy (Isaac Lévy, dit Georges, 1833-1913), conservée au Eastman Museum de Rochester (Etat de New York - ici). 
Cette plaque de verre positive réalisée dans le cadre de l'atelier Ferrier et Soulier racheté par J. Lévy (leur ancien employé) en 1864, peut être datée vers 1858-1859 car elle ne montre pas encore certaines constructions visibles sur la vue stéréoscopique de Furne et Tournier, datée pour sa part vers 1859-1860 et citée dans leur catalogue de 1861 (image 8).

Trois plaques de verre négatives de Charles Nègre, conservées aux Archives Départementales des Alpes-Maritimes, offrent également des vues montrant en détail le quartier Carabacel, vers 1865 (cotes : 08FI0028 - 08FI0068 - 10FI0453).

Deux photographies ci-dessous d'Eugène Degand permettent cette fois de découvrir le boulevard Carabacel au début des années 1870. Les deux prises de vues, proches dans le temps et toutes deux prises depuis le côté sud-est du boulevard, sont complémentaires.



4- DEGAND Eugène (1829-1911), Nice. Boulevard Carabacel, tirage vers 1872-1874,
prise de vue vers 1869-1874,
tirage albuminé de 15,1x9,7 cm, sur carton de 16,5x10,9 cm, Collection personnelle.
En pied de colline, au bord du côté nord du boulevard sont présents, de droite à gauche (numérotation) :
 le Grand Hôtel de Paris, le Palais à Marie, l'Hôtel d'Europe et d'Amérique, [l'Hôtel Périno, non visible],
la Maison Blanchi, les Villas Boutau, le Grand Hôtel de Nice, la Villa Burnet.


5- DEGAND Eugène (1829-1911), Nice. Boulevard Carabacel, détail, tirage vers 1872-1874,
prise de vue vers 1869-1874,
tirage albuminé de 15,1x9,7 cm, sur carton de 16,5x10,9 cm, Collection personnelle.
En pied de colline, au bord du côté nord du boulevard sont visibles, de droite à gauche (dans l'ordre de la numérotation de l'époque) :
 le Grand Hôtel de Paris, le Palais à Marie, l'Hôtel d'Europe et d'Amérique, la Maison Blanchi.



La première photographie, prise légèrement en hauteur depuis le terrain de la propriété Barthélémy (qui étrangle l'entrée est du boulevard), offre une vue globale, montrant toute la longueur et les deux côtés du boulevard Carabacel.


6- DEGAND Eugène (1829-1911), Nice. Boulevard Carabacel, tirage vers 1879-1880,
prise de vue vers 1869-1873,
tirage albuminé de 15,1x9,7 cm, sur carton de 16,5x10,9 cm, Collection personnelle.
En pied de colline, au bord du côté nord du boulevard sont présents :
[ l'Hôtel de Paris, le Palais à Marie, non visibles], l'Hôtel d'Europe et d'Amérique, l'Hôtel Périno,
la Villa Blanchi, les Villas Boutau et le Grand Hôtel de Nice.



7- DEGAND Eugène (1829-1911), Nice. Boulevard Carabacel, détail, tirage vers 1879-1880,
prise de vue vers 1869-1875,
tirage albuminé de 15,1x9,7 cm, sur carton de 16,5x10,9 cm, Collection personnelle.
En pied de colline, au bord du côté nord du boulevard sont visibles, de droite à gauche (numérotation) :
 l'Hôtel d'Europe et d'Amérique, l'Hôtel Périno, la Villa Blanchi.



La deuxième photographie, prise de beaucoup plus haut et plus à l'ouest, ne montre pas les extrémités du boulevard ni son côté sud mais révèle l'ensemble de son côté nord, ainsi que le flanc et le sommet de la colline de Carabacel et permet de découvrir les portails, jardins et rez-de-chaussée des villas.

Si l'on prend en compte l'ensemble des deux photographies, le boulevard Carabacel est longé du côté nord (sur la droite de l'image) et d'est en ouest (d'avant en arrière) par les bâtiments suivants, tous précédés d'un jardin :


- LE (GRAND) HÔTEL DE PARIS (image 4) (n° 4 de l'actuel boulevard Carabacel, IPAG, depuis 1967)

La Villa Marion aîné, sur un terrain acheté au Chanoine de Cessole en 1858, est présente sur le plan de 1860 et est visible sur la photo de Miguel Aléo de 1864 (image 2) mais dépourvue d'enseigne. 

L'hôtel est cité dès 1865 dans Les Echos de Nice (ici) puis dès 1870 dans le Guide d'Italie de Karl Baedecker mais il n'apparaît dans les annuaires niçois qu'à partir de 1872, avec comme propriétaire, Eugène Jury, 54 ans (né vers 1818) qui y vit avec sa femme Julie et leurs trois enfants.

La partie centrale du bâtiment de plan rectangulaire est constituée de quatre niveaux à neuf baies de façade et est accostée symétriquement de parties latérales, de trois niveaux à deux baies, dominées par une terrasse à balustrade qui court sur toute la largeur du bâtiment. L'enseigne est accrochée au centre du sommet de la façade. Au troisième niveau, deux balcons rythment les extrémités de la partie centrale.


- LA VILLA BOÏELDIEU OU PALAIS À MARIE (image 4) (n° 6 de l'actuel boulevard Carabacel, Palais Royal, depuis 1905)

La Villa Boïeldieu ou Palais à Marie est présente sur le plan de 1860 et visible sur la photo de Miguel Aléo de 1864 (image 2). Marie Boieldieu est née à Toulon en 1813 et a épousé César Fighiera, à Nice, le 17 février 1849.

La villa est citée dans la liste des "Villas et appartements à louer - Rue Saint-Barthélémy" de l'ouvrage de De Carli, Conseiller du touriste à Nice et dans ses environs, publié en 1864 (pp 36-37, ici) : "Villa Boïeldieu au n° 7, quartier Carabacel. - Grands appartements meublés et beau jardin. - Nouvel accès et position des plus agréables. - S'adresser sur les lieux".


- Dr Lubanski, Guide du littoral méditerranéen, 1865, publicité pour la Villa Boieldieu.



Du fait de la vente sur saisie immobilière du 30 septembre 1865, le détail de cette propriété est connu (Journal de Nice du 6 septembre 1865 pp 2-4). Elle est alors constituée :
- d'un terrain clos de 2.000 m2,
- d'un portail en fer soutenu par deux colonnes surmontées chacune d'un petit ange (visibles sur certaines photographies du XIX° siècle),
- d'un jardin planté de fleurs et arbres d'agrément, 
- d'un bassin ovale central avec jet d'eau, accosté d'une colonne surmontée d'une statue de la Madone (visibles sur certaines photographies du XIX° siècle), 
d'une fabrique en maçonnerie,
- d'une maison civile de 80 pièces composée de trois étages, d'un rez-de-chaussée à trois entrées (l'entrée principale étant précédée de deux rampes d'escalier en marbre) et d'un sous-sol (images 4 et 5).

La maison, de plan rectangulaire, est constituée de quatre niveaux de neuf baies. La façade plaquée sur le bâtiment n'est cependant constituée que de trois niveaux dominés par une terrasse. Un portique de six colonnes sert d'entrée et porte une longue terrasse à balustrade. Aux extrémités de cette terrasse, trois colonnes formant tourelle portent à leur tour deux des trois balcons du niveau suivant.

Le portail en fer qui ouvre sur le boulevard Carabacel et la grille de clôture, visibles sur les photographies du XIX° siècle, subsistent de nos jours, doublés d'une plaque métallique et peints en noir. Le portail est encore dominé par sa lyre originelle ; cette dernière a perdu les étoiles qui la couronnaient mais a conservé la médaille cruciforme qui la soulignait. 

Cette lyre, emblème de la Musique et des musiciens, a permis à Véronique Thuin-Chaudron de démontrer que Marie Boieldieu appartenait à une prestigieuse famille de musiciens du côté paternel, avec surtout son grand-père le compositeur François Adrien Boieldieu (1775-1834) fait Chevalier de la Légion d'Honneur en 1820, mais également son oncle le compositeur Adrien Boieldieu (1815-1883) fait Chevalier de la Légion d'Honneur en 1852 et sa cousine la pianiste Louise Boieldieu (1840-1924), épouse du compositeur Emile Durand (1830-1903).


- LA VILLA JOLY DEVENUE LE (GRAND) HÔTEL D'EUROPE ET D’AMÉRIQUE (images 5 et 6) (n° 8 de l'actuel boulevard Carabacel, Hôtel Impérial, depuis 1928 avec en arrière la Villa Beau-Site, n° 4 de l'actuelle montée Carabacel, façades conservées)

Le terrain, acheté en 1858 par Anne Gabrielle Joly (veuve de Nicolas Jacques qu'elle avait épousé en 1850) au chanoine de Cessole, voit la construction de la Villa Joly vers 1859-1860 (image 8). Cette dernière est ensuite présente sur le plan dressé le 12 septembre 1860 puis sur la photo de 1864 (image 2) mais sans enseigne.


8- FURNE Charles Paul (1824-1875) & TOURNIER Henri Alexis Omer (1835-1885), 
De Nice à Gênes par la corniche - n°5, Nice, Vue prise du Château vers le Mont-Chauve, détail, vers 1859-1860,
vues stéréoscopiques albuminées de 7x7,3 cm, sur carton de 17,5x8,4 cm, Collection personnelle.
La Villa Joly est visiblement en construction, sur la gauche de l'image.



La Villa Joly est citée dans la liste des "Villas et appartements à louer - Rue Saint-Barthélémy" de l'ouvrage de De Carli, Conseiller du touriste à Nice et dans ses environs, publié fin 1864 (pp 36-37, ici) : "Villa Joly au n°9. - 4 maisons confortablement meublées, belle exposition au midi ; on peut les diviser en plusieurs appartements. Chaque maison a la jouissance de son jardin. S'adresser sur les lieux".


- Dr Lubanski, Guide du littoral méditerranéen, 1865, publicité pour la Villa Boieldieu.



C'est Bernard Balbi (ou Balby), qui s'est occupé de l'Hôtel Bellevue situé rue Saint-Etienne de 1863 à 1866, qui fait une demande à la municipalité en 1866, pour placer une enseigne au 6, boulevard Carabacel puis une nouvelle demande à la même adresse pour modifier cette enseigne en 1867.

 L'Hôtel d'Europe et d'Amérique apparaît ensuite dans Les Echos de Nice de l'hiver 1867-1868 (Listes des Étrangers aux Hôtels, ici) mais dans les annuaires niçois (chemin de Saint-Barthélémy) seulement à partir de 1870.


9- Publicité pour l'Hôtel d'Europe et d'Amérique parue dans
 Les Echos de Nice de la saison d'hiver 1867-1868 (ici).



L'hôtel est constitué des quatre maisons construites par l'architecte Charles Nicolas. "Le bail du propriétaire et du maître d'hôtel prévoit en 1869 que le premier devra construire une salle à manger et une cuisine, et qu'il reliera deux des maisons en construisant la partie vide qui les sépare" (Véronique Thuin-Chaudron, La construction à Nice de 1860 à 1914, Thèse de Doctorat d'Histoire, T I p 171). 

Il est possible que le lien évoqué entre deux maisons concerne le nouveau bâtiment aligné au revers de l'hôtel présent sur le plan cadastral de 1872 (Archives Départementales des Alpes-Maritimes, 1G-Section A-Carabacel-1ère feuille) ou bien les villas aux façades ondoyantes aux corniches sculptées qui sont situées à l'arrière du bâtiment portant l'enseigne (images 2 et 6) et qui constituent l'actuelle Villa Beau-Site.

Les trois villas situées en arrière de l'Hôtel d'Europe et d'Amérique ont été visiblement transformées entre 1864 (image 2) et le début des années 1870 (image 7). 
Sur la photographie de Miguel Aleo de 1864, les trois villas, de hauteur différente, sont indépendantes et ornées d'un large décor en stuc.
Sur une photographie diffusée tardivement par Neurdein Frères (Archives Municipales de Nice, ici) mais dont la prise de vue date du début des années 1870, les deux villas les plus occidentales ont été reliées entre elles, la villa centrale a été exhaussée d'un niveau et la villa la plus occidentale, encore en travaux, a perdu sa large corniche en stuc au sud-ouest.

La villa située au bord du boulevard qui constitue l'Hôtel d'Europe et d'Amérique n'a pas été modifiée pour sa part. Elle est précédée au sud d'un jardin clos et arboré avec dans son angle sud-est un petit pavillon (au dôme surmonté d'un croissant de lune) et en son centre un bassin ovale (image 6 et ici). 

Le bâtiment, de plan rectangulaire, est constitué de trois niveaux de sept baies et apparaît le plus petit mais le plus orné de l'alignement. En avant de la façade, un portique à colonnade aux extrémités arrondies est constitué de huit colonnes à chapiteaux dont les deux colonnes centrales ont leur fût décalé vers l'arrière. Le portique porte la terrasse qui règne au second niveau et un balcon, situé au centre du troisième niveau, reçoit l'enseigne de l'hôtel. 

Le toit est une large terrasse bordée en façade d'éléments sculptés en stuc qui font la spécificité du bâtiment, avec notamment cinq vases et deux figures féminines.


- LA MAISON CIAUDO DEVENUE L'HÔTEL PÉRINO (image 7) (n° 10 de l'actuel boulevard Carabacel - façades conservées, et n° 12, Villa Tynderis, depuis 1894 - façades conservées)

Le bâtiment, propriété de Ciaudo, est présent sur le plan de 1860 et visible sur la photo de Miguel Aléo de 1864 (image 2) mais sans enseigne.

La maison est citée dans la liste des "Villas et appartements à louer - Rue Saint-Barthélémy" de l'ouvrage de De Carli, Conseiller du touriste à Nice et dans ses environs, publié en 1864 (ici, image 10).


10- Liste des "Villas et appartements à louer - Rue Saint-Barthélémy" de l'ouvrage de
 De Carli, Conseiller du touriste à Nice et dans ses environs, publié en 1864 (ici).



L'entrée de la propriété est accostée de deux petits bâtiments qui précèdent le jardin.

Pierre Périno fait une première demande pour poser une enseigne au 11, boulevard Carabacel en 1868 puis une autre demande en 1869, pour faire une inscription. L'enseigne apposée sur le bâtiment principal et l'inscription peinte sur l'un des deux bâtiments d'entrée sont visibles sur l'une des photos de Degand (image 5). 

L'Hôtel Périno n'apparaît cependant dans les annuaires niçois qu'à partir de 1873.

Le bâtiment, de plan rectangulaire, n'a rien de remarquable. Il est constitué en façade de quatre niveaux percés de huit baies et reçoit deux balcons latéraux au troisième niveau et un balcon central au quatrième niveau.


- LA MAISON BLANCHI (image 5) (n° 14 de l'actuel boulevard Carabacel, Maison Blanche, depuis 2016)

Le bâtiment (antérieur à 1860) est la propriété de Zéphyrin Blanchi, capitaine en retraite (cité dans l'annuaire de 1864) qui en a hérité à la mort de son épouse Joséphine Audiffret, en 1863.

Le bâtiment, vaste et allongé, n'a rien de remarquable. Il est constitué en façade de quatre niveaux percés de douze baies et ne possède aucun balcon. Une construction plaquée sur la moitié sud-ouest de la façade permet cependant l'existence d'une terrasse à hauteur du deuxième niveau.


- LES VILLAS ET PENSIONS BOU(T)TAU (images 4 et 6) (notamment n° 20 de l'actuel boulevard Carabacel, Chambre de Commerce et d'Industrie, depuis 1921-1923)

Un immeuble élevé et deux autres bâtiments bas du même propriétaire sont présents sur le plan de 1860, visibles sur la photo de Miguel Aléo de 1864 (image 2) puis sur le plan de 1865. Joseph Boutau, rentier, Chevalier de la Légion d'Honneur, est adjoint au maire de Nice tout au long des années 1860.

Le bâtiment principal, de plan rectangulaire est constitué de trois niveaux percés en façade, de huit baies.

Le terrain, qui se continue sur la colline, est dominé par la Villa personnelle de Joseph Boutau (voir plus bas).


- LE (GRAND) HÔTEL (ET PENSION) DE NICE (images 4 et 6) (façades conservées, n° 28 de l'actuel boulevard Carabacel, Palais de Nice depuis 1936 ou 1937 )

L'immeuble Tori est construit en 1863-1864, à flanc de colline. La photo de Miguel Aléo de 1864 montre le bâtiment en construction (voir ci-dessous, image 11). 


11- ALEO Miguel (1824-vers 1886), Nice, Vue prise du Château, détail, vers 1864,
tirage, de 22,5x15,5 cm, dans les années 1930 (vers 1935), d'une prise de vue ancienne, Collection personnelle. 
Le Grand Hôtel de Nice est visiblement en construction (en arrière de l'Eglise du Vœu et de l'Hôpital Civil).



L'immeuble Tori est loué dès 1864 et ouvert en décembre comme hôtel par Charles Kraft, 25 ans (Krafts ou Krafft, né en 1839 à Neuenbürg, Wurtemberg, Allemagne). Il est le fils de Jean Kraft, propriétaire du Bernerhof de Berne dont le Grand Hôtel de Nice se recommande (images 12 et 13). 

Charles Kraft s'est récemment marié à Berne, avec Berthe, et leurs nombreux enfants vont naître à Nice.

 Le nom du Grand Hôtel de Nice apparaît dans les journaux dès décembre 1864 (image 12) et dans l'annuaire niçois et le plan de 1865.

Une publicité pour le Grand Hôtel de Nice, parue en 1865, stipule : "Cet établissement, situé sur la colline de Carabacel, quartier le plus chaud de Nice, et le plus recommandé des médecins, est à l'abri des vents, de la poussière et du bruit, magnifiques jardins pour la promenade - Vue splendide de toute la Baie des Anges" (Les Echos de Nice du 15 septembre 1865, ici - image 13).


12- Publicité pour l'ouverture du Grand Hôtel et Pension de Nice, 1864,
parue dans Le Journal des Débats Politiques et Littéraires du 1er décembre (p 4), Paris, BnF.

13- Publicité pour le Grand Hôtel de Nice, saison 1865-1866,
parue dans Les Echos de Nice, dès le 15 septembre 1865 (ici).



Le bâtiment du Grand Hôtel de Nice, de plan rectangulaire, est constitué de 4 niveaux et offre treize baies en façade et quatre sur le côté. Le balcon du dernier niveau couvre toute la façade sud, porte les lettres du nom de l'hôtel en son centre et se continue sur les côtés.

Dans les années 1870 (plans et photos), un bâtiment bas de petites dimensions accoste l'hôtel à l'est sur le même alignement.

En 1874, Charles Kraft devient le propriétaire du Grand Hôtel de Nice (Véronique Thuin-Chaudron, L'Influence de la Suisse sur la naissance et l'essor de l'hôtellerie niçoise, note 23, ici).


Il y a cependant des hôtels qui ne sont pas visibles sur les deux photographies d'Eugène Degand :


- LA PENSION DES ÉTRANGERS (n° 39 ou n° 41 de l'actuel boulevard Carabacel)

En 1861, Pierre Mattia dépose une demande d'enseigne pour la Pension des Étrangers, située au sud-ouest du Chemin de Saint Barthélémy.

La Pension des Étrangers "avec jardin", est citée par le Dr Lippert dans son ouvrage de 1863 (Le climat de Nice : ses propriétés hygiéniques, son application thérapeutique, 1863 p 31) puis dans la liste des "Villas et appartements à louer - Rue Saint-Barthélémy" de l'ouvrage de De Carli, Conseiller du touriste à Nice et dans ses environs, publié en 1864 (ici, image 14), dans les annuaires de 1864 à 1867 et est présente sur le plan de 1865 (image 3). 


14- Liste des "Villas et appartements à louer - Rue Saint-Barthélémy" de l'ouvrage de De Carli, Conseiller du touriste à Nice et dans ses environs, publié en 1864 (ici).


Pierre Mattia, maître d'hôtel (né à Nice vers 1819), sa femme Françoise (née Suaut, avec laquelle il s'est marié à Nice, paroisse Saint-Jacques le 25 octobre 1852) et leurs cinq enfants sont cités quartier Carabacel dans le recensement de la Ville de Nice de 1866. 

La Pension des Étrangers est citée dans Les Echos de Nice du 13 janvier 1866 (ici) mais semble cesser son activité l'année suivante (absente des annuaires après 1867). 

En 1867, Pierre Mattia fait une demande pour rétablir le seuil d'une porte à cette adresse.


- L'HOTEL ET PENSION DE GENÈVE (façades conservées, n° 4 de l'actuelle montée Carabacel, Villa Beau-Site)

Cet hôtel est cité dès 1867 dans Les Echos de Nice (Listes des Étrangers aux Hôtels, ici). La même année, Jean Rusterholz fait une demande à la municipalité pour modifier son inscription. 

Jean Rusterholz (ou Rusterhofftz) est né vers 1842, probablement en Suisse. Âgé de 22 ans, il est secrétaire à l'Hôtel Chauvain de Nice en 1864 et proche d'Henri Trüb, 27 ans (né à Zurich vers 1837) et de sa femme Elisa, 22 ans (née à Berne vers 1842) qui sont respectivement concierge et femme de chambre de l'hôtel avant de devenir l'année suivante, maître et maîtresse d'hôtel de l'Hôtel Besson (rue Alberti, près le Temple Vaudois).

C'est à eux que fait appel Jean Rusterholz pour l'ouverture de la Pension de Genève à Carabacel. C'est d'ailleurs au 6, boulevard Carabacel qu'Henri Trüb, maître d'hôtel et Elisa, sans profession, auront trois nouveaux enfants, entre décembre 1867 et août 1871, le nom de l'hôtel apparaissant uniquement sur l'acte de naissance de 1871.

Le nom d'Henri Trüb n'apparaît d'ailleurs dans les annuaires niçois qu'à partir de 1869 mais sans le nom de l'hôtel. La Pension de Genève n'est signalée dans les listes d'hôtels des annuaires qu'à partir de 1872 et le nom de Rusterhofftz qu'à partir de 1874. 

Les plans ne révèlent pas l'emplacement de cet hôtel sur le boulevard. En 1870, lNice-Guide du Dr Lubanski (p 244, ici), dans sa liste d'hôtels du quartier Carabacel classés "dans l'ordre de la distance du centre", le cite après l'Hôtel de Nice mais, en 1867 et 1877, il est affiché au même numéro que l'Hôtel d'Europe et d'Amérique (n° 6 en 1867 et n° 9 en 1877) et est probablement situé derrière lui (ensemble de quatre villas - voir ci-dessus la description de l'Hôtel d'Europe et d'Amérique). Une photographie antérieure à 1875 (de Jean Walburg Debray, diffusée par Jean Lucchesi) montre d'ailleurs l'enseigne "Pension" sur la terrasse de la Villa Joly la plus orientale.


- L'HÔTEL ET PENSION DE LONDRES (n° 15 de l'actuel boulevard Carabacel)

L'Hôtel et Pension de Londres est situé du côté sud du boulevard Carabacel, à l'angle occidental de la rue Gioffredo. 

En 1862, le terrain est acheté à Pierre Bessi (quincaillier 9, rue du Collet) par le cuisinier Germain Valdini et le menuisier Léopold Maiffret. Les deux hommes font en 1863, une demande d'autorisation pour une construction neuve.

Germain Valdini tient ensuite un restaurant au 11, rue Saint-Barthélémy, cité dans les annuaires niçois de 1864 et 1865. Il dépose une demande pour faire une inscription à l'angle de la rue Gioffredo et du boulevard Carabacel, en 1866.
Une nouvelle demande d'inscription pour le même endroit est faite par Jean Baptiste Charpenne en 1868. Germain Valdini tient, pour sa part, dès 1869 (demande d'enseigne) un restaurant rue Saint-Etienne (annuaires de 1870-1872).

L'Hôtel et Pension de Londres est cité dès 1867 dans Les Echos de Nice (Listes des Étrangers aux Hôtels, ici). Il n'apparaît cependant dans les annuaires niçois qu'à partir de 1872. 


- L'HÔTEL DU PRINCE DE GALLES 

Les Echos de Nice citent cet hôtel dès 1865 (Listes des Étrangers aux Hôtels, ici) et le situent en 1867 au 18, rue Saint-Barthélémy, dirigé par Jordan (ici, image 15).


15- Publicité pour l'Hôtel du Prince de Galles parue dans Les Echos de Nice du 2 novembre 1867 (ici).


 En 1870, Karl Baedecker, dans son Guide de l'Italie - Manuel du Voyageur, cite l'Hôtel du Prince de Galles "dans le voisinage" du boulevard Carabacel et le Nice-Guide du Dr Lubanski (1870 p 244, ici), dans sa liste d'hôtels du quartier Carabacel classés "dans l'ordre de la distance du centre", le signale après l'Hôtel de Nice. Les autres ouvrages parus la même année comme The Monthly Homeopathic Review (1870 p 229) ou l'annuaire niçois (1870) le signalent, "boulevard Carabacel".

Le numéro 18 (1867) indique de toutes façons l'extrémité occidentale du boulevard, près de l'Hôtel de Nice (et de l'actuelle avenue Désambrois).

L'Hôtel du prince de Galles est uniquement présent dans les annuaires niçois de 1870 à 1872 (sans indication de numéro) puis semble cesser son activité.


Au sommet de la colline de Carabacel (images 2 et 5) sont visibles des bâtiments emblématiques de la ville de Nice, avec d'ouest en est, le grand bâtiment de la Villa Boutau, la Villa de l'Hermitage devenue Couvent des Ursulines et la Villa Ferrara devenue le Couvent des Soeurs du Saint-Sacrement.


- LA VILLA BOUT(T)AU (images 2 et 6) (n° 11 de l'actuelle avenue du Bois, Résidence Carabacel)

Près du sommet de la colline, vit la famille Boutau, Joseph, son épouse Agathe et leurs quatre enfants mais également leur personnel, institutrice et domestiques (cuisinière, femmes de chambre, jardiniers) (recensement de la Ville de Nice de 1872).

La villa est un bâtiment rectangulaire immense, constitué de quatre niveaux percés de onze baies et accosté de deux tours. La tour occidentale est placée au centre de la façade latérale et est de même hauteur que le bâtiment mais la tour orientale, de plan hexagonal, en retrait, placée dans l'alignement de la façade nord, s'élève comme un phare et domine d'un niveau les terrasses de la villa.


- LA VILLA DE L'(H)ERMITAGE OU VILLA VENANSON (images 2 et 5) (n° 42 de l'actuelle avenue Emile Bieckert, Palais de l'Hermitage, depuis 1906)

Construite au début du XVIII° siècle, la Villa de l'Hermitage ou Villa Venanson (du nom de l'un de ses anciens propriétaires), située au sommet de la colline, est dans les années 1860 la propriété du prince russe Soutzo. Ce dernier la met en vente en janvier 1868 (image 16).


16- Annonce de mise en vente de la Villa de l'Hermitage, parue dans Le Figaro du 19 janvier 1868 p 2
 (Paris, BnF).



L'acte d'achat est signé le 24 juillet 1868 par Blanche Rocher du Perret afin de faire de cette propriété une fondation de l'ordre des Ursulines avec un monastère, un pensionnat et des classes d'externat pour jeunes filles. 

Une des pièces de la maison est transformée en chapelle, une aumônerie est construite et la villa voisine est achetée. Les premières élèves sont admises le 11 janvier 1869 (Chanoine Victor Pontel, Histoire de sainte Angèle Merici et de tout l'ordre des Ursulines, 1878 pp 412-417, ici, et Monseigneur Postel, sa vie et ses œuvres, 1885 pp 168-178, Gallica).

Le bâtiment principal ou castel, au centre d'un jardin immense et luxuriant, est en L et constitué de trois niveaux. La façade la plus au sud offre trois baies par niveau et est dominée par une tourelle centrale (ou clocher) et deux petites tourelles d'angle (de longueur inégale) (image 17).

Le plan de la propriété est détaillé sur le plan cadastral de 1872 (image 16 - Archives Départementales des Alpes-Maritimes, 1G-Section H-Carabacel-3ème feuille).


- LE MONASTÈRE DU SAINT-SACREMENT (image 17) (façades conservées, n° 4 de l'actuel chemin de Saint-Charles, EHPAD Saint-Charles)

Les Sœurs du Saint-Sacrement et de Saint-Joseph s'installent à Nice vers 1863 mais ne sont signalées à Carabacel qu'à partir de 1868 (annuaire de 1869). 

Elles achètent à M. Ferrara (image 3) une propriété située en hauteur, du côté est de la colline (dans l'axe de l'Hôtel d'Europe et d'Amérique), avec un petit bâtiment probablement érigé vers 1863 car il n'est visible sur les photographies qu'à partir de 1864 (image 2). 

Le bâtiment, de plan rectangulaire, est constitué de quatre niveaux percés de cinq baies sur la façade sud et de trois baies sur les façades latérales. Des balcons sont visibles à son dernier niveau.

Avec le développement du monastère, ce bâtiment principal va être fortement agrandi par deux ailes symétriques, visibles sur les photographies de 1869-1870. Le plan cadastral de 1872 permet de voir le détail de ce monastère (Archives Départementales des Alpes-Maritimes, 1G-Section A-Carabacel-1ère feuille).

Le bâtiment principal est ensuite, vers 1873-1874, exhaussé d'un niveau dont la toiture, surélevée dans la partie centrale, est dominée par un clocher fin et élancé (toiture en construction dans la photographie ci-dessous - image 17).


17- DEGAND Eugène (1829-1911), Nice, vue générale (prise du haut du vieux château), détail, vers 1873-1874,
photographie (vue 7-F.1.) extraite du recueil Nice et ses environs édité en 1875,
et constitué de 25 photographies encadrées sur des formats de 41x32 cm,
Paris, BnF, cf. le recueil sur Gallica.
On voit, sur la photo d'ensemble, le nouveau Pont Garibaldi, terminé en 1873.
Le niveau supérieur et la toiture du bâtiment principal du monastère du Saint-Sacrement sont visiblement en construction.




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