4

4

mardi 13 avril 2021

1183 - CANNES - LE COURS/LES ALLÉES AU MILIEU DU XIX° SIÈCLE


SOMMAIRE DES ARTICLES DU BLOG ET LIENS DIRECTS


UN ARTICLE ÉCRIT EN COLLABORATION AVEC DIDIER GAYRAUD


1 - Plan de Cannes inséré au début de l'ouvrage de GIRARD Jean-Baptiste (1820-1897), 
Cannes et ses environs : guide historique et pittoresque, Paris, 1859,
Paris, BnF (Gallica).


 

CANNES - LE COURS (1835-1850)


Un guide de voyage présente ainsi la ville de Cannes en 1835 : "Cette ville est dans une situation pittoresque, sur le penchant d'une colline qui s'avance en cap vers la mer. Elle est assez bien bâtie, sans rade ni bassin, mais elle a seulement une anse peu profonde où les bateaux jettent l'ancre à peu de distance du rivage. Le quai est large, propre, bien ombragé et bordé de jolies maisons ; il offre une promenade charmante et toujours fréquentée..." (Eusèbe Girault de Saint-Fargeau, Guide pittoresque du voyageur en France, Paris, 1838 p 30).

Les terrains de la Marine, gagnés sur la mer, sont entourés à l'ouest, par le Mont-Chevalier (siège de l'ancien village ou quartier du Suquet) et l'extrémité septentrionale du quai (Saint-Pierre) ; au nord, par la route d'Italie ou rue du Port bordée des maisons de l'ancien faubourg devenu le centre de la ville ; à l'est, par l'embouchure du ruisseau du Châtaignier qui marque l'extrémité de la ville, avec une lande sablonneuse au-delà ; et au sud, par la plage de sable et la mer qui, au tout début du XIX° siècle, arrivait encore aux limites de la rue du Port.

C'est après 1834 qu'apparaissent au sud de la rue du Port, quelques maisons ainsi que de nouveaux arbres, au-devant de ceux du XVIII° siècle (Estampe de 1772 - Archives Municipales de Cannes [AMC] - 3Fi35). Cette promenade arborée forme le Cours, composé du Grand Cours dans ses parties occidentale et centrale, avec deux rangées d'arbres, et le Petit Cours, dans sa partie orientale, avec trois rangées d'arbres entre les deux maisons Ricord et Gazielle (Plan du 1er janvier 1842 - Archives Départementales des Alpes-Maritimes [AD06] - 01FI 0246/04). 

Le môle du port est érigé entre 1838 et 1841 et le quai Saint-Pierre se borde rapidement de maisons. 

Suite à la Révolution de 1848, un arbre de la Liberté, un magnifique peuplier, est planté au milieu du Cours.



CANNES - LE  COURS (1850-1860)


Un projet plus ambitieux de promenade reliant les rivages est et ouest de la ville est envisagé en 1851 et réalisé, côté est, dès 1852. Il consiste en l'ajout de trois nouvelles rangées d'arbres et de bancs : "La promenade nouvelle (les Allées) fait l'ornement du pays" (Conseils municipaux des 29 mai 1851 et 19 septembre 1852 ; Plan de 1853 - AMC - 1Fi96). Une aquarelle (28x47,5 cm) d'Eugène Fromentin (1820-1876) montre les Allées en 1852 (Cannes - Musée de la Castre - Var-Matin).

Des plantations complémentaires sont réalisées par la suite, avec des platanes sur le Grand Cours début 1854 puis cent nouveaux platanes sur l'ensemble de la promenade début 1856 (Conseils municipaux des 12 février 1854, 9 novembre 1856 et 8 février 1857). 

Dès lors, la promenade du Cours porte également le nom d'Allées ou d'Allées de la Marine (elle prendra, en 1879, celui d'Allées de la Liberté puis en 1994 son nom actuel d'Allées de la Liberté - Charles de Gaulle).

Un plan de 1859 (détail ci-dessous) montre la promenade avec désormais quatre rangées d'arbres dans le Grand comme le Petit Cours, soulignées par un jardin botanique central (corbeille). 


2 - Détail de la partie est du Plan de Cannes inséré au début de l'ouvrage de GIRARD Jean-Baptiste (1820-1897), 
Cannes et ses environs : guide historique et pittoresque, Paris, 1859,
Paris, BnF (Gallica).
Légende du plan :
N° 1 : Le Cours
N° 12 : Grand Cercle
N° 18 : Eglise protestante culte Français
(N° 11 : Chapelle Notre-Dame).



Le seul bâtiment dénommé sur le plan ci-dessus est celui qui accueille le siège du Grand Cercle (et du Cercle du Commerce à partir d'avril 1865). C'est l'ancienne Maison Ricord (construite après 1835 et avant 1842), une grande construction de quatre niveaux percés de dix baies sur la façade sud et de cinq baies sur les façades ouest et est. Le Café de l'Univers est installé - ou va s'installer - au rez-de-chaussée (cité dès 1862).

Le Grand Cercle est décrit dans l'ouvrage de Jean Baptiste Girard : "Un cercle a été organisé par les principaux habitants du pays. Sa situation au centre du golfe, le long duquel est bâtie la ville, les jolies promenades dont il est entouré, rendent sa position agréable et très-abritée". On y compte un vaste salon de réception ou de conversation, une vaste salle de consommation, une salle de billard et une salle de lecture. "Un balcon qui fait saillie à l'extérieur de l'édifice et d'où on jouit d'un point de vue ravissant, soit sur la mer, soit sur les environs, sert de promenoir et de tabagie" (Jean Baptiste. Girard, Cannes et ses environs : guide historique et pittoresque, Paris, 1859 p 214).

Un album de photographies du Midi de la France, prises par Charles Nègre dans les années 1850 et 1860, est conservé au Metropolitan Museum de New York. Il offre, parmi une quinzaine de vues de Cannes, une vue de 15x21 cm qui nous révèle les Allées (7ème vue de l'album - ci-dessous). Il est à noter que les Archives Départementales des Alpes-Maritimes conservent un tirage quasi-identique, au cadrage élargi (AD06 - 10FI 0378).


 3 - NÈGRE Charles (1820-1880), Sans titre, sans date,
Cannes, Le Cours et la Plage,  
vue sud-ouest/nord-est prise depuis l'étage d'une maison du quai Saint-Pierre,
tirage sur papier albuminé d'environ 15x21 cm sur carton de 24,4x29,4 cm,
New York, The Metropolitan Museum (voir l'Album).


La photographie ci-dessus, non datée, montre une vue sud-ouest/nord-ouest prise depuis l'étage d'une maison du quai Saint-Pierre. Il est à noter que la photographie précédente de l'Album montre, décalée de quelques mètres pour garder les mêmes bateaux au tout premier plan, la vue strictement opposée est-ouest, révélant probablement que c'est du balcon du quatrième niveau de la Pharmacie Girard que la vue étudiée a été prise (Pharmacie de Jean Baptiste Joseph Girard, auteur de l'ouvrage sur Cannes évoqué).

La plage de sable et le bord de mer sont occupés par les bateaux (qui portent un nom et un numéro) et leurs filets, et par quelques personnages qui donnent vie et échelle à la scène (détail ci-dessous). Trois des personnages, qui posent en costume clair, ne sont assurément pas des pêcheurs et le plus à droite est probablement Charles Nègre lui-même, âgé de 42 ans (également présent sur la 45ème vue de l'Album du Metropolitan Museum dont une plaque verre négative est conservée aux Archives Départementales des Alpes-Maritimes - 47FI 1732).


3 - NÈGRE Charles (1820-1880), Sans titre, détail, sans date,
Cannes, Les Allées,  
vue sud-ouest/nord-est prise depuis l'étage d'une maison du quai Saint-Pierre,
tirage sur papier albuminé d'environ 15x21 cm sur carton de 24,4x29,4 cm, New York, The Metropolitan Museum (voir l'Album).



Le Cours est visible sur la gauche de la photographie (détail ci-dessous) avec, d'ouest en est, le jardin botanique accosté d'une cabane, les rangées d'arbres (avec une rangée de très jeunes arbres au sud), le bâtiment du Grand Cercle accosté du Petit Cours arboré puis, dans l'angle nord-est, la Maison Gazielle (détruite vers 1869 pour la construction du Splendid Hotel ouvert fin 1871), la Maison Vidal, l'Hôtel de la Poste (déjà cité dans un guide de voyage de 1845) et la maison plus au sud qui est - ou va devenir - le Grand Hôtel des Anglais (Plan de 1871 - AMC - 1Fi105). 


3 - NÈGRE Charles (1820-1880), Sans titre, détail, sans date,
Cannes, Les Allées,  
vue sud-ouest/nord-est prise depuis l'étage d'une maison du quai Saint-Pierre,
tirage sur papier albuminé d'environ 15x21 cm sur carton de 24,4x29,4 cm, New York, The Metropolitan Museum (voir l'Album).



Enfin, se remarque tout à droite de la photographie (détail ci-dessous), après les bois du chantier de construction des navires, le début du chemin de la Croisette avec ses bâtiments ; parmi ceux-ci, près du Pont du Châtaignier, la Villa Guichard en construction (encore dépourvue de toit), quelques maisons et le Casino de Cannes avec ses hautes tours.

A l'arrière de la Villa Guichard, se découvre la petite chapelle du XVI° siècle, Notre-Dame-de-Bon-Voyage (surmontée d'un clocheton), qui est longtemps restée la seule construction du rivage. Elle sera reconstruite, de plus grandes dimensions, en deux campagnes de travaux, entre le 15 décembre 1868 (date de pose de la première pierre) et le 8 décembre 1873 (date de sa consécration) par l'architecte Laurent Vianey (Lyon 1843 - Cannes 1828).



3 - NÈGRE Charles (1820-1880), Sans titre, détail, sans date,
Cannes, Les Allées,  
vue sud-ouest/nord-est prise depuis l'étage d'une maison du quai Saint-Pierre,
tirage sur papier albuminé d'environ 15x21 cm sur carton de 24,4x29,4 cm, New York, The Metropolitan Museum (voir l'Album).



CANNES - LE COURS (1860-1870)


En 1860, plusieurs demandes de cessions des terrains du rivage sont à nouveau adressées par la municipalité à l'Etat (conseils municipaux des 19 janvier et 4 septembre 1860). A partir de novembre 1860, le chemin de la Croisette, situé au-delà du pont du Châtaignier, est aménagé à partir des déblais dégagés par le percement souterrain du chemin de fer (au nord du Mont Chevalier).

"Le cours, formé de trois allées de platanes et d'acacias, réunit le quartier du port au quartier moderne ; il contient de petits jardins circulaires où l'on cultive des plantes tropicales" (Jean  Marie Vincent Audin, Guide du Voyageur en France, Paris, 1861 p 307). Il semble que c'est la corbeille horticole qui renferme plusieurs petits jardins circulaires avec des plantes exotiques dont de jeunes palmiers dattiers. 

Des arbres sont plantés à l'extrémité orientale de la Marine pour relier la promenade du Cours au chemin de la Croisette (Plan du 1er août 1864 - AD06 - 01FI 0247/10).

De nouveaux bancs sont installés sur la promenade en janvier 1865 et surtout des becs de gaz ceinturent la Marine dès le mois suivant (Revue de Cannes du 28 janvier p 3 et du 1er avril 1865 p 1)

Dans un article paru dans la Revue de Cannes du 28 janvier 1865 (p 3), Victor Petit décrit les lieux :"Cette promenade, qui est pour Cannes ce que sont à Paris le boulevard des Italiens et les Champs-Elysées, est ombragée par des arbres séculaires qui, autrefois, n'étaient séparés de la mer que par une étroite bande de sable. C'est maintenant, à la suite de travaux de remblai, une large esplanade sur laquelle plusieurs rangées de jeunes arbres projettent déjà un peu d'ombre". Cette esplanade accueille également le marché des fruits et légumes et sert de lieu de rencontres et de discussions.


4 - PETIT Victor (1817-1871), Panorama de la Ville de Cannes (vue sud-nord), sans date (1865),
 détail de la partie est de la ville, lithographie de 64x107 cm, éditée par Fortuné Robaudy, Libraire-Éditeur,
 Paris, BnF (Gallica). 


Le 11 mars 1866, le conseil municipal décide "l'établissement d'une route carrossable au midi de la promenade des Allées, et le déplacement par suite de la corbeille de palmiers existante [jardin botanique]. Il arrête également l'acquisition par la commune de la zone de terrain appartenant à l'Etat, au midi de la marine"Cette route sera la prolongation du boulevard de la Croisette, renommé officiellement à partir du 22 septembre 1866, boulevard de l'Impératrice.

Le projet se précise en 1867, avec notamment "le vote d'un crédit de 15.000 fr. pour l'acquisition de deux fontaines monumentales à placer aux deux extrémités des Allées" (Conseil municipal du 11 juin 1867). 

La demande d'emprunt de la Ville permettant la création de "la promenade publique le long du rivage de la mer (Allée et boulevard de l'Impératrice)", soumise à l'Etat, est validée le 14 juin 1867 (Annales du Sénat et du Corps législatif, vol. 7 et 8, 1867 p 60). Le 23 septembre 1867, le Conseil municipal approuve les plans et devis de la promenade 

Une pétition des habitants est ensuite adressée, le 28 décembre 1867, au ministre de la Marine pour demander la cession des terrains situés au midi des Allées. Un décret impérial  autorise "la concession des lais de la mer faisant partie des terrains de la marine" en février 1868 (Conseil municipal du 12 février 1868). 

Des travaux sont entamés sur la promenade dès février 1868. Ces derniers concernent tout d'abord le réaménagement de la moitié nord afin de repousser les plantations et de dégager l'espace de la future route. 

Le square central est réalisé par la Société horticole d'après les plans de Victor Petit et pourvu d'un large bassin. Les deux fontaines monumentales sont placées en mars 1868 aux extrémités est et ouest du Grand-Cours et les trois ensembles entourés d'une grille de fer en avril (ces dernières seront retirées en juillet 1874)Le 14 juin 1868, le square est dit entièrement planté et livré au public et l'ensemble inauguré début juillet, avec la mise en eau "des fontaines jaillissantes" (Conseils municipaux des 24 février, 15 mars, 8 avril et 9 juillet 1868). 

Victor Petit parle longuement de cette nouvelle promenade dans la réédition de son ouvrage en 1868 : "Durant le printemps de l'année 1868, divers travaux d'embellissement modifièrent beaucoup l'aspect de la promenade du Grand-Cours. Par suite de la déviation si longtemps désirée des eaux de la Siagne, on put établir sur le Grand-Cours trois fontaines jaillissantes ; celles-ci furent inaugurées au mois de juillet de la même année. On terminait vers la même époque, aux abords des fontaines, la plantation de deux parterres et d'un jardin assez vaste, bordés de grilles légères. En créant le jardin du Grand-Cours on a voulu établir pour les étrangers un point central parfaitement exposé, où ils auront l'occasion de se rencontrer et de se reposer, et aussi, procurer à la Société d'horticulture un espace assez étendu, pour y réunir quelques-uns des principaux spécimens des plantes et arbustes susceptibles d'être cultivés au bord de la mer, afin de mettre les propriétaires de villas à même de choisir parmi ces végétaux ceux qui peuvent le mieux convenir pour leurs parcs et jardins" (Victor Petit, Cannes, Promenades des Etrangers dans la Ville et ses Environs, nouvelle édition de 1868 pp 9-10).

Les travaux de la route située au midi des Allées, de la place du chantier au quai Saint-Pierre, sont entamés dès fin juillet 1868 et cette dernière, macadamisée en janvier 1869, est par la suite bordée d'arbres (Conseils municipaux du 25 juillet 1868 et de janvier 1869 - Photographie de fin 1868 - AD06 - 47FI 1823). 


DATATION DE LA PHOTOGRAPHIE DE CHARLES NÈGRE


La photographie étudiée est antérieure aux travaux de 1868 et rejoint en cela les quelques photographies connues des mêmes lieux, prises par Charles Furne et Henri Tournier, Joseph Contini ou Jean Andrieu.

Deux indices intéressants peuvent permettre de préciser la datation de la photographie de Charles Nègre : la présence de la Villa Guichard et celle du Casino.

La Villa Guichard

Les dates de construction de la Villa de l'architecte cannois Jacques Guichard (1818-1899) ne sont pas connues (demeure familiale destinée en partie à la location). 

La Villa apparaît cependant en construction sur trois des cinq photographies des Allées prises par Jean Andrieu (numéros 556, 558 et 560), intitulées Cannes. Près NiceCette série cannoise s'intercale en effet dans une série niçoise (numéros 520 à 570) qui montre notamment l'aménagement de la Promenade des Anglais (numéros 550 et 550 bis), après les plantations réalisées à partir de février 1862 mais avant la pose des réverbères qui sera effectuée entre juin et août 1862.

La Villa Guichard n'apparaît élevée que de deux étages dans les vues de Jean Andrieu alors qu'elle est constituée de quatre étages dépourvus de toiture dans la vue de Charles Nègre. Cette dernière s'avère donc postérieure de quelques mois et peut dater du second semestre de l'année 1862, la Villa étant probablement achevée fin 1862 ou début 1863 (bâtiment de quatre niveaux percé de cinq - puis six - baies sur la façade ouest, d'une baie dans l'angle sud-ouest adouci et de quatre baies sur la façade sud).

La photographie de Charles Nègre et celles de Jean Andrieu montrent cependant le Casino de Cannes que tout le monde s'accorde à ne dater que de 1863. Il est donc nécessaire d'éclaircir ce point.

Le Casino Cresp

Le Bulletin des Lois de la République Française de 1863 (p 64) publie le décret impérial du 28 décembre 1862 autorisant la concession, au sieur Cresp, d'une parcelle de lais de mer de 564 m2, désignée par des plans des 14 et 19 janvier 1860, pour la somme de 5006, 40 fr.

Ce document semble confirmer l'achat du terrain sur lequel va s'élever le futur Casino mais est-ce bien le cas ? Le Casino constitué de cette massive bâtisse néo-gothique hérissée de tours sur trois de ses façades et renfermant un théâtre, des salles de lecture, de billard, de concert et des appartements privés a-t-il pu être construit en six mois avant d'être inauguré le dimanche 9 août 1863 ?

Il est probable que la concession accordée en décembre 1862 ne concerne pas le terrain de la construction mais le terrain enclos de grilles qui précède le bâtiment. C'est ce que semble confirmer un document des Archives Départementales des Alpes-Maritimes signalant dès les années 1834-1839, l'aliénation d'un premier terrain provenant des lais et relais de mer à Cannes, dans l'ancien lit du torrent du Châtaignier, au profit de l'adjudicataire Cresp (AD06 - 02Q 0059).

Les plans de janvier 1860 évoqués sont probablement les plans, dressés par l'architecte anglais Thomas Smith (1798-1875), de la bâtisse entamée dès cette année-là et achevée en 1862. La photographie de Jean Andrieu, plus lisible que celle de Charles Nègre, montre d'ailleurs un bâtiment terminé.

Il est possible que la bâtisse ait, dans un premier temps, servi tout à la fois de demeure familiale à Etienne Marie Cresp (Grasse 1812 - Cannes 1869) et d'hôtel constitué d'appartements locatifs. La bâtisse a pu être transformée fin 1862-début 1863 en vue de l'ouverture du Casino-musical et s'est vue complétée par l'achat du nouveau terrain, transformé en jardin.

L'Illustration du 3 octobre 1863 (vol. 42 p 227) signale le bâtiment : "Cannes a son Casino, dont le seul défaut est de ressembler un peu trop à un pénitencier militaire".

Dans son ouvrage rédigé en 1863 et édité en 1864, Les Villes d'Hiver de la Méditerranée et des Alpes-Maritimes (pp 101 et 112), Elisée Reclus décrit l'ensemble : "Parmi les autres édifices de la ville proprement dite, on ne peut guère signaler que le nouveau Casino, énorme construction de style gothique anglais, qui se dresse à l'extrémité orientale de Cannes, sur la plage de la Croisette. Sa façade noirâtre, rayée de lignes blanches et encadrées de tours à créneaux, ses nombreuses rangées de fenêtres étroites, ses corps de bâtiments d'inégale hauteur, qui font ressembler le toit à un immense escalier [façades latérales], donnent à ce vaste édifice un aspect au moins étrange".

Il est à noter que le Casino d'Etienne Cresp-Sicard (Sicard est tout à la fois le nom de jeune fille de sa mère et celui de son épouse) fera faillite dès 1864 (AD06 - 06U 03/0228) mais que la bâtisse continuera à servir de théâtre et d'hôtel et prendra le nom d'Hôtel Beau-Rivage en 1867 (Conseil Municipal de Cannes du 6 août 1863 - Journal de Nice du 7 novembre 1863 p 3 - Revue de Cannes du 7 avril 1866 p 2 et du 15 mai 1867 p 3 - Guide Murray, A Handbook for Travellers in France, 1867 p 539 - Les Echos de Nice du 26 octobre 1867).


SUR CANNES VOIR ÉGALEMENT




mercredi 31 mars 2021

1182-CANNES - LE QUARTIER DES ANGLAIS AU MILIEU DU XIX° SIÈCLE

 

SOMMAIRE DES ARTICLES DU BLOG ET LIENS DIRECTS


UN ARTICLE ÉCRIT EN COLLABORATION AVEC DIDIER GAYRAUD



CANNES - LE QUARTIER DES ANGLAIS (1835-1870)


La partie ouest de Cannes (Cannes-la-Bocca), située entre les côteaux de la Croix-des-Gardes et la mer, s'est développée au XIX° siècle grâce aux hivernants anglais. Dès les années 1830, la venue de Lord Brougham (dès 1834), de sir Woolfield (dès 1838) et de quelques autres riches anglais a en effet permis, grâce à leurs achats de terrains et à leur politique immobilière, la création de villas, châteaux et lotissements.

Un album de photographies du Midi de la France, prises par Charles Nègre dans les années 1850 et 1860, est conservé au Metropolitan Museum de New York. Il offre, parmi une quinzaine de vues de Cannes, une vue de ce quartier des Anglais (1ère vue de l'album - ci-dessous).


 1- NÈGRE Charles (1820-1880), Sans titre,
Cannes, Le quartier des Anglais pris depuis le mont Chevalier, vue sud-est/nord-ouest,
tirage sur papier albuminé d'environ 15x21 cm sur carton de 24,4x29,4 cm,
d'après négatif sur verre au collodion de 18x24 cm, New York, The Metropolitan Museum.


La voie ferrée

Sur cette photographie, le quartier est traversé par un chemin défoncé qui est en fait la réalisation en cours du tracé de la future voie ferrée. Ce tracé suit le rivage (plage de la Bocca) puis, plus à l'est, tourne vers le nord en direction du centre de la ville et franchit l'un des ponts du Riou (images 1 et 13).

La voie sépare les bâtiments resserrés au pied du mont Chevalier des bâtiment plus espacés du second plan. Ces derniers, dont les jardins fleuris complantés d'orangers et d'oliviers font la célébrité, longent en partie la route de Fréjus (actuelle avenue du Dr Raymond Picaud).


2 - NÈGRE Charles (1820-1880), Sans titre (Cannes)
détail montrant l'église protestante écossaise,
tirage sur papier albuminé d'environ 15x21 cm sur carton de 24,4x29,4 cm,
d'après négatif sur verre au collodion de 18x24 cm, New York, The Metropolitan Museum.


La chapelle écossaise

Au premier plan, la chapelle protestante écossaise apparaît enserrée entre deux maisons.

Elle est érigée vers 1855-1856 par l'amiral John Pakenham (1790-1876) sur sa propriété et mise à disposition de la colonie écossaise. Elle est citée dans The Illustrated London News du 25 octobre 1856, "A Scotch Church of humbles pretentions was erected in town" (pp 431-432).

En 1857, elle est signalée dans le guide d'Edwin Lee, Notices sur Hyères et Cannes "Tout près se trouve une chapelle protestante, servant pour le culte presbytérien, et fréquentée par les Ecossais, qui depuis deux ans ont été assez nombreux à Cannes" (p 53). 

La chapelle apparaît ensuite sur un plan de 1859 (image 3 - n° 17 du plan ci-dessous). 

Dans cette chapelle, "bâtie par l'amiral Pakenham, on célèbre deux fois par semaine, le dimanche et le mercredi, un service pour les membres de l'Eglise libre d'Ecosse" (Revue Britannique, 1867 p 67).

Elle est devenue au XX° siècle (statuts de 1944), possession de l'Eglise protestante évangélique libre de France (au 89, rue Georges Clemenceau). 


3 - Détail du Plan de Cannes inséré au début de l'ouvrage de GIRARD Jean-Baptiste, 
Cannes et ses environs : guide historique et pittoresque, Paris, 1859,
Paris, BnF (Gallica),
n° 13 : Château St Ursule (sic)
n° 14 : Villa Victoria
n° 15 : Villa Brougham
   n° 16 : Eglise Anglicane
n° 17 : Eglise Protestante Ecossaise. 



La villa Victoria

La vue de Charles Nègre montre au second plan, la chapelle anglicane ou Christ Church et la Villa Victoria, toutes deux érigées par l'architecte Thomas Smith (1798-1875) dans un style néo-gothique anglais (XV° siècle), à la demande de sir Thomas Robinson Woolfield (1800-1888) sur l'un de ses terrains (n° 16 et 14 du plan ci-dessus).


4 - NÈGRE Charles (1820-1880), Sans titre (Cannes)
détail montrant la Christ Church (aux toitures décalées) masquant en partie la Villa Victoria,
tirage sur papier albuminé d'environ 15x21 cm sur carton de 24,4x29,4 cm,
d'après négatif sur verre au collodion de 18x24 cm, New York, The Metropolitan Museum.


Un premier bâtiment de la Villa Victoria semble avoir été construit vers 1852-1853 mais le grand cottage néo-gothique, visible de profil avec ses deux pignons latéraux de façade méridionale, bâti en porphyre de l'Estérel et couvert d'ardoises de Gênes, est plus tardif. 

Le guide de Cannes et ses environs, de 1859 (déjà édité en 1857), écrit par Jean-Baptiste Girard, précise que, "Pour alimenter sa prodigieuse activité, M. Woolfield fait construire aujourd'hui un nouveau monument : c'est la villa Victoria, qui sort, comme par enchantement, d'une corbeille de fleurs" (p 165). 

Victor Petit, dans ses Promenades des Etrangers publiées dans la Revue de Cannes de janvier à mars 1865, précise les dates de la construction : "C'est en 1857 que la villa Victoria fut commencée ; les travaux dirigés avec une entente parfaite et des soins minutieux durèrent deux ans (...) Les salons de la villa Victoria sont le lieu de réunion fort apprécié de la riche et élégante société anglaise qui réside à Cannes" (Revue de Cannes du 11 mars et du 11 novembre 1865 p 3 puis ouvrage, Cannes, Promenades des Etrangers dans la Ville et ses Environs, 1866 et nouvelle édition de 1868 pp 113-114).

La Villa occupe aujourd'hui le n° 5 de l'avenue du Dr Raymond Picaud.


5 - BARESTE Alphonse, Estampe de la Villa Victoria (façade sud) publiée dans l'ouvrage de GIRARD Jean-Baptiste, Cannes et ses environs : guide historique et pittoresque, Paris, 1859, p 152, Paris, BnF (Gallica).


La chapelle anglicane

A l'est de la Villa Victoria (image 3 - n° 16 du plan), la chapelle protestante ou Christ Church est envisagée dès l'achat des terrains par sir Woolfield en 1846 (Journal des Villes et des Campagnes du 16 mai 1846 p 4).

La demande d'ouverture d'une chapelle privée, soutenue par Prosper Mérimée, n'est cependant adressée à la préfecture du Var qu'en 1855 (AD06 - 07V 0002). La cérémonie de pose de la première pierre a lieu le 24 mai 1855 et la chapelle est consacrée dès le 27 décembre 1855 (Thomas Robinson Woolfield's Life At Cannes And Lord Brougham's First Arrival, London, 1890 pp 12-13 et 22-23). 

Son existence est signalée dans The Illustrated London News du 25 octobre 1856 : "A beautiful Gothic Church has been erected at Cannes, and was consecrated last winter" (pp 431-432) et The Illustrated London News du 10 janvier 1857 en montre une première vue (ci-dessous).


6 - Protestant Church Recently Erected At Cannes, estampe publiée dans The Illustrated London News du 10 janvier 1857 p 13, vue nord-ouest/sud-est.


Edwin Lee dans son guide de 1857 cite, "le nouveau temple protestant, remarquable par la beauté et la simplicité de son architecture, également construit aux frais de M. Woolfield, mais qu'il est devenu nécessaire d'élargir" (Notices sur Hyères et Cannes, 1857 p 53).

Jean-Baptiste Girard signale ensuite le temple en 1859, "la villa Victoria a son temple du même style, où toute la société anglaise se donne rendez-vous pour prier et faire le bien" (pp 165-166).

L'édifice, construit en grès rose de l'Estérel et calcaire blanc, est de petites dimensions et orienté nord-sud. Il est constitué, au nord, d'une nef unique de trois travées et au sud, d'une travée de chœur accostée d'une sacristie et d'une bibliothèque. L'ensemble est voûté et les murs sont rythmés de contreforts. 

Une grande baie brisée (aux remplages néo-gothiques) dominée par un petit oculus (trilobé ou polylobé) est percée tant dans le mur nord (nef) que dans le mur sud (chœur). L'entrée se fait par un porche occidental saillant (voir les estampes ci-dessus et ci-dessous).


7 - Protestant Church At Cannes, estampe publiée dans The Illustrated London News du 29 janvier 1859 p 120, vue sud-nord avec, en haut du chemin, le Château des Tours.



La chapelle s'avère rapidement trop petite. Elle doit être agrandie par deux fois, tout d'abord en 1862 puis en 1866.

L'été 1862, une quatrième travée de nef est ajoutée au nord (près de la route de Fréjus), la façade remontée et la toiture entièrement refaite, les ardoises de Gênes cédant la place aux tuiles de Vallauris (Thomas Robinson Woolfield's Life At Cannes And Lord Brougham's First Arrival, London, 1890 pp 12-13 et 22-23).

Le Panorama de Cannes de Victor Petit, datable de 1865, ne montre pas encore l'église profondément modifiée (voir ci-dessous).


8 - PETIT Victor (1817-1871), Panorama de la Ville de Cannes (vue sud-nord), sans date (1865), détail de la partie ouest de la ville, lithographie de 64x107 cm, éditée par Fortuné Robaudy, Libraire-Éditeur, Paris, BnF (Gallica). La date est déduite notamment de la présence, sur l'estampe entière, du Grand Hôtel et du Cercle Nautique érigés sur la Croisette en 1864 et des publicités pour les lithographies de Victor Petit, parues dans La Revue de Cannes dès le 28 janvier 1865 p 4. Enfin, la Bibliographie de la France de 1865 cite le panorama p 563. Victor Petit a dessiné deux Panoramas Ouest et Est de la Ville de Cannes en 1864 puis les a fusionnés dans une lithographie éditée en 1865 chez le libraire de Cannes Fortuné Robaudy (qui n'a obtenu son brevet de libraire que le 19 février 1865 mais qui tient une boutique antérieurement). Un ouvrage rassemble ses vues et panoramas sous le titre, Album de Cannes, avec notamment une version en couleur (Revue de Cannes du 29 avril 1865 p 2) puis une nouvelle édition, remaniée et en couleur, au plus tard en 1868. Le détail du panorama montre le quartier des Anglais avec notamment, le Château Sainte-Ursule (devenu Villa Vallombrosa), la Villa Victoria, la Christ Church (avant son remaniement de 1866) et l'Hôtel du Pavillon. Il est à noter que le nouveau Panorama de Cannes, édité par Victor Petit vers 1868, montrera le nouveau bâtiment de la Christ Church (Collection privée). 



Entre avril et novembre 1866, l'ancien chœur est démoli et reconstruit plus au sud précédé d'un double transept et une haute flèche est érigée au-dessus de la croisée du grand transept. La bibliothèque est transférée dans la maison du pasteur (Thomas Robinson Woolfield's Life At Cannes And Lord Brougham's First Arrival, London, 1890 pp 12-13 et 22-23).

C'est The Illustrated London News du 2 février 1867 qui rend compte de ces aménagements : "Some years ago we published an illustration of the small but elegant church of the English residents at Cannes as it existed up to the year 1862 ; but since the recent enlargement visitors to "sunny Cannes" will scarcely recognise the same building in its present altered form. The magnificence of one individual, Mr. Woolfield, who built the church in 1855 and enlarged it in 1862, has now doubled the accomodation by the addition of a new chancel and transepts, at an expense considerably exceeding  £3000. The new portion is surmonted by a very handsome spire, which forms a striking and proeminent object in all the many beautiful views of Cannes" (p 113).


9 - New English Church At Cannes, France (vue sud-ouest/nord-est), estampe publiée dans The Illustrated London News du 2 février 1867 p 113.


L'église, toujours orientée nord-sud, conserve l'ancienne nef de quatre travées, avec sa façade nord et son porche ouest. Elle se voit cependant augmentée d'un transept débordant aux pignons de façade percés d'une rose et d'un chœur polygonal accosté de chapelles rectangulaires latérales qui forment comme un second transept de moindre hauteur. 

La croisée est dominée par un clocher de base carrée, composé d'un étage trapu percé de baies mais surmonté d'une flèche très élancée, recouverte de zinc. 

Les rares photographies antérieures à 1866, comme celles de Joseph Contini (avant l'été 1862) ou de Jean Walburg Debray (vers 1865), ne montrent donc pas la flèche élancée de la Christ Church, contrairement à celles, plus nombreuses, postérieures à cette date, comme les photographies d'Aleo et Davanne (vers 1867-68).

L'édifice a été démoli en 1951.


10 - NÈGRE Charles (1820-1880), Sans titre (Cannes)
détail montrant la Villa Eléonore-Louise,
tirage sur papier albuminé d'environ 15x21 cm sur carton de 24,4x29,4 cm,
d'après négatif sur verre au collodion de 18x24 cm, New York, The Metropolitan Museum.



La villa Eléonore-Louise

La photographie de Charles Nègre montre au nord-ouest de la Christ Church, la Villa Eléonore Louise de Lord Henry Peter Brougham and Vaux (1778-1868) (image 3 - n° 15 du plan).

Homme politique et écrivain, Lord Brougham est l'inventeur de la colonie anglaise de Cannes. Il y arrive en décembre 1834 et fait construire, dès l'année suivante, la première Villa ou Château du quartier, mais également de la toute la ville de Cannes, sur un terrain acheté le 3 janvier 1835. La pose de la première pierre a lieu le 31 août 1835 (Archives Municipales de Cannes, 5S7-50).

La Villa, de style italien, est érigée par l'architecte Pierre Louis de Larras de 1835 à 1839 (Thomas Robinson Woolfield's Life At Cannes And Lord Brougham's First Arrival, London, 1890 pp 15) et porte le nom de la fille de Lord Brougham, Eleonora Louisa (1822-1839)

A partir de 1844, le bâtiment, constitué d'une partie centrale encadrée de deux tours et de deux ailes asymétriques plus basses, se voit pourvu d'un large portique à colonnes doriques, surmonté d'une terrasse au niveau du premier étage (Alain Bottaro, "La villégiature anglaise et l'invention de la Côte d'Azur", dans In Situ, 2014, pp 28-32). 


11 - The Château Eleonora Louisa, Cannes (façade sud), estampe publiée dans 
The Illustrated London News du 25 octobre 1856 p 431.


Le château des Tours

En haut et à droite de la photographie de Charles Nègre, se remarque également le Château Sainte-Ursule qui domine le ravin du Riou (image 3 - n° 13 du plan). 

Ce château, appelé également Château du Riou puis Château Vallombrosa ou Château des Tours, a été construit par l'architecte Thomas Smith à la demande de sir Thomas Robinson Woolfield, entre 1852 et 1856 (Thomas Robinson Woolfield's Life At Cannes And Lord Brougham's First Arrival, London, 1890 pp 15).


12 - NÈGRE Charles (1820-1880), Sans titre (Cannes)
détail montrant le Château Sainte-Ursule (angle sud-est),
tirage sur papier albuminé d'environ 15x21 cm sur carton de 24,4x29,4 cm,
d'après négatif sur verre au collodion de 18x24 cm, New York, The Metropolitan Museum.


Le Château, d'allure médiévale, est de plan rectangulaire (grands côtés nord et sud), avec une entrée principale côté ouest. Il est hérissé de 8 tours (5 à base quadrangulaire et 3 à base circulaire) crénelées et pourvues de mâchicoulis.

Le château est vendu dès novembre 1856 à Lord Londesborough qui le cède en 1859 à son frère aîné le Marquis Conyngham. Ce dernier le revend en avril 1861 au Duc de Vallombrosa (1834-1903), d'où le nouveau nom de Château ou Villa Vallombrosa. Le duc agrandit le domaine (parc) et réalise la construction d'une chapelle à l'angle nord-ouest, vers 1864 (Revue de Cannes du 4 mars 1865 p 3).


13 - The Château Ste Ursule, Cannes (angle sud-ouest), détail d'une estampe publiée dans 
The Illustrated London News du 21 février 1857 p 162.




DATATION DE LA PHOTOGRAPHIE DE CHARLES NÈGRE


La photographie de Charles Nègre montre la Villa Brougham édifiée dans les années 1830 (1835-1839) mais avec l'adjonction, vers 1844, du portique de façade monumental. La photographie montre plusieurs bâtiments érigés dans les années 1850, comme le Château des Tours (vers 1852-56), la chapelle protestante anglaise (1855) ou encore la chapelle protestante écossaise (vers 1855-56) et laisse entrevoir la Villa Victoria (1857-59). La prise de vue date donc au plus tôt de la fin des années 1850.

Cette dernière montre également le terrassement en cours de la future voie ferrée Toulon-frontière italienne, décidée par décret impérial du 3 août 1859. Les travaux de la ligne sont retardés par les ouvrages d'art mais se déroulent parallèlement à Cannes, dès 1860, les déblais servant à la construction du chemin de la Croisette dès la fin de l'année (accord du Conseil municipal du 4 novembre 1860 - Mémoires de la Société des Sciences Naturelles, des Lettres et Beaux-Arts de Cannes et de l'Arrondissement de Grasse, 1868-1873, p 282).

Le 13 janvier 1861, le conseil municipal de Cannes examine une proposition de sir Thomas Woolfield qui offre de faire don à la commune de son chemin "devant servir à faire communiquer la route impériale avec le passage que la compagnie du chemin de fer doit livrer au public vers l'embouchure du vallon Provençal, à condition que la Commune fera construire à ses frais les deux murs de clôture qui devront longer ce même chemin"  (Archives Municipales de Cannes - 1D15 folio 118). 

La décision, renvoyée au prochain conseil, est acceptée et le passage de la route de Fréjus à la mer est dénommé "passage Woolfield" par la Mairie en septembre 1866 (Mémoires de la Société des Sciences Naturelles, des Lettres et Beaux-Arts de Cannes et de l'Arrondissement de Grasse, 1868-1873, p 304). Les murs du chemin (actuel Chemin de la Nadine) sont en partie visibles sur la photographie de Charles Nègre, ce qui date la photo au plus tôt de l'année 1861.

Le Journal des chemins de fer du 27 avril 1861 annonce que "le souterrain au moyen duquel la ligne passe sous la vieille ville de Cannes est ouvert d'un bout à l'autre" (vol. 20, p 281). Une locomotive teste la ligne Les Arcs-Cagnes le 13 février 1863 et le premier train de voyageurs de la ligne entre à Cannes le 10 avril suivant. Si la date précise de la pose des rails à Cannes n'est pas connue, elle est antérieure à février 1863.

Enfin, la photographie de Charles Nègre montre la nef de la Christ Church encore constituée de trois travées (le module de la travée de chœur est multiplié par trois) et pas encore la quatrième travée, bâtie l'été 1862.

Charles Nègre a donc dû prendre cette vue du quartier anglais de Cannes en 1861 ou lors du premier semestre 1862. Sa présence est notamment attestée à Cannes au début du mois de février 1862 (Portrait du Prince Leopold d'Angleterre, daté du 7 février 1862, The Royal Collection).

A cette époque, Charles Nègre vit à Paris mais vient, lorsque son activité et sa santé le lui permettent, passer des séjours auprès de sa famille dans sa ville natale de Grasse, située à 18 km de Cannes. Il ne s'installera à Nice qu'après sa nomination, le 4 juillet 1863, comme professeur de dessin au Lycée impérial.

D'après des archives privées de Charles Nègre, révélées par James Borcoman en 1976, le photographe compte parmi ses clients les hivernants anglais dont Lord Brougham (notamment vers 1862) et sir Woolfield (notamment vers 1863-1866). Il réalise pour eux des portraits individuels et de groupes et des vues de leur villa (certaines photos sont conservées). Charles Nègre vend un Album de Cannes constitué de 50 vues à sir Woolfield le 7 avril 1864 puis 18 autres exemplaires le 25 mai suivant et il lui livre des photographies de la Villa Victoria et de la chapelle anglicane en février 1865 (James Bocorman, Charles Nègre, 1820-1880, ouvrage en anglais et en français, Galerie Nationale du Canada, décembre 1976 pp 46-47).

Victor Petit, dans un article intitulé, "Préparatifs de Départ", publié dans la Revue de Cannes du 29 avril 1865 (pp 1-2), signale également qu'à la librairie cannoise de Fortuné Robaudy, "on remarque un petit album élégant composé de douze vues de Cannes, au choix des amateurs, par M. Nègre photographe habile".


13 - NÈGRE Charles (1820-1880), Sans titre (Cannes), détail du champ d'oliviers,
avec sur la droite les deux ponts sur le Riou : en bas, le pont de la voie ferrée et en haut, le pont de la route de Fréjus,
tirage sur papier albuminé d'environ 15x21 cm sur carton de 24,4x29,4 cm, 
d'après négatif sur verre au collodion de 18x24 cm, New York, The Metropolitan Museum.


Après avoir noté quelques-uns des bâtiments emblématiques du quartier anglais visibles dans la photographie de Charles Nègre, il semble intéressant d'en signaler un qui en est absent.

Le détail ci-dessus montre un terrain, essentiellement occupé par des oliviers, compris entre la chapelle écossaise au sud, le pont de la route de Fréjus au nord et la Christ Church à l'ouest.

C'est à l'extrémité orientale de ce terrain, limité au nord par la route de Fréjus, à l'est par le cours du ruisseau et au sud par le tracé de la voie ferrée, que va être construit l'Hôtel du Pavillon, en 1864. 

Cet hôtel, visible sur la droite du Panorama de Cannes de Victor Petit de 1865 (image 8 ci-dessus) et sur des vues stéréoscopiques de Jean Walburg Debray datant de la même année (Collection privée), est assez peu documenté. 

L'hôtel est cependant signalé dans la Liste des Etrangers en résidence à Cannes l'hiver 1864-1865 dès la Revue de Cannes du 18 février 1865 (p 3) puis dans la "Promenade" de Victor Petit publiée dans la Revue de Cannes du 11 novembre 1865 (p 3) : "A cent pas au-delà du Pont du Riou qui était ombragé d'une manière pittoresque par de vieux oliviers qui furent abattus lors de la construction du nouvel Hôtel du Pavillon, on remarque sur la gauche une fort belle chapelle et la façade très élégante d'une résidence anglaise appartenant à M. Woolfield et nommée Villa Victoria" (voir également, Cannes, Promenades des Etrangers dans la Ville et ses Environs, édition de 1868 p 113). 

Il est ensuite cité dans de plus nombreux ouvrages et guides, apprécié tout à la fois pour sa situation dans le quartier des Anglais et sa proximité du centre de la ville. L'hôtel est fortement agrandi (long bâtiment oblique) vers 1868-1869, prenant désormais le nom de Grand Hôtel du Pavillon, Victor Petit lui consacrant une lithographie à ce nom en 1869 (actuelle copropriété au 113, rue Georges Clemenceau).



ARTICLES ET OUVRAGES EN LIGNE


-  NÈGRE Charles, Album Midi de la France conservé au Metropolitan Museum de New York : https://www.metmuseum.org/art/collection/search/282737?searchField=All&sortBy=Relevance&ft=Negre+Charles&offset=0&rpp=20&pos=3

- Procès-verbal de pose de la première pierre du Château Eléonore Louise de Lord Brougham, 1835 : http://expos-historiques.cannes.com/a/4395/pose-de-la-1ere-pierre-du-chateau-eleonore-louise-1835-amc-5s7-50/

- Journal des Villes et des Campagnes du 16 mai 1846 p 4 (projet de chapelle anglicane de sir Woolfield) : https://www.retronews.fr/journal/journal-des-villes-et-des-campagnes/16-mai-1846/613/2299203/4

The Illustrated London News du 25 octobre 1856 pp 431-432 (Château Eléonore Louise, chapelle écossaise et chapelle anglicane) : https://books.google.fr/books?id=C4VUAAAAcAAJ&pg=PA431&dq=The+Illustrated+London+News+Cannes+scotch+church&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwiF5PPSuNrvAhVPOhoKHb9MDOM4KBDoATAIegQICBAC#v=onepage&q=The%20Illustrated%20London%20News%20Cannes%20scotch%20church&f=false

The Illustrated London News du 10 janvier 1857 p 13 (chapelle anglicane) : https://books.google.fr/books?id=hMPUPkBWqsEC&pg=PA13&dq=The+Illustrated+London+News+Cannes+scotch+church&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwj0xsecuNrvAhVixoUKHe6dDUs4KBDoATAEegQIAxAC#v=onepage&q=The%20Illustrated%20London%20News%20Cannes%20scotch%20church&f=false

The Illustrated London News du 21 février 1857 p 162 (Château Ste Ursule) https://books.google.fr/books?id=z4VUAAAAcAAJ&pg=PA162&dq=The+Illustrated+London+News+Cannes+ch%C3%A2teau+ste+ursule&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwiuiOSeudrvAhWNyYUKHQF-CIQQ6AEwBnoECAcQAg#v=onepage&q=The%20Illustrated%20London%20News%20Cannes%20ch%C3%A2teau%20ste%20ursule&f=false

The Illustrated London News du 29 janvier 1859 p 120 (Château Ste Ursule et chapelle anglicane) https://books.google.fr/books?id=QCXD_6ihMgkC&pg=PA120&dq=The+Illustrated+London+News+Cannes+ch%C3%A2teau+ste+ursule&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwiuiOSeudrvAhWNyYUKHQF-CIQQ6AEwAXoECAIQAg#v=onepage&q=The%20Illustrated%20London%20News%20Cannes%20ch%C3%A2teau%20ste%20ursule&f=false

The Illustrated London News du 2 février 1867 p 113 (chapelle anglicane) https://books.google.fr/books?id=mlArnuXRtuUC&pg=PA113&dq=The+Illustrated+London+News+1867+Cannes+church&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwj15tLKu9rvAhWNxIUKHXhlAGI4FBDoATAEegQICBAC#v=onepage&q=The%20Illustrated%20London%20News%201867%20Cannes%20church&f=false

- LEE Edwin, Notices sur Hyères et Cannes, 1857  p 53 (nouveau temple protestant) : https://books.google.fr/books?id=XIFaAAAAcAAJ&pg=PA26&dq=E.+Lee+notices+sur+Hy%C3%A8res+et+Cannes&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwiSioHIpdrvAhUjz4UKHdxbA4QQ6AEwAXoECAIQAg#v=onepage&q=E.%20Lee%20notices%20sur%20Hy%C3%A8res%20et%20Cannes&f=false

- GIRARD Jean-Baptiste, Cannes et ses environs : guide historique et pittoresque, Paris, édition de 1859 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6522438d.r=Girard%20Cannes%20et%20ses%20environs?rk=21459;2  et https://books.google.fr/books?id=z6c9AAAAcAAJ&pg=PP9&dq=Girard+cannes+et+ses+environs&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwj1jP2Vo9rvAhVU5uAKHdruA44Q6AEwAHoECAUQAg#v=onepage&q=Girard%20cannes%20et%20ses%20environs&f=false

- Présentation de la proposition de cession du chemin de sir Woolfield au Conseil municipal de Cannes, 13 janvier 1861 : http://expos-historiques.cannes.com/a/2944/proposition-de-terrain-par-sir-woolfield-offre-a-la-commune-13-janvier-1861-1d15-fo-118-/

- Le Journal des chemins de fer du 27 avril 1861 p 281 (Ligne Toulon-Nice) : https://books.google.fr/books?id=ZSk3AQAAMAAJ&pg=PA332&dq=Journal+des+chemins+de+fer+du+27+avril+1861&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwixv-HToNrvAhW3EWMBHfpODJUQ6AEwAHoECAAQAg#v=onepage&q=Toulon&f=false

- PETIT Victor, "Promenades", dans Revue de Cannes du 4 mars 1865 p 3 (Château et chapelle Vallombrosa) : http://archivesjournaux.ville-cannes.fr/dossiers/revue/1865/Jx5_Revue_Cannes_1865_03_04_Page_03.pdf, du 11 mars 1865 p 3 (chapelle anglicane et Villa Victoria) : http://archivesjournaux.ville-cannes.fr/dossiers/revue/1865/Jx5_Revue_Cannes_1865_03_11_Page_03.pdf  et du 11 novembre 1865 p 3 (chapelle anglicane, Villa Victoria et Hôtel du Pavillon) : http://archivesjournaux.ville-cannes.fr/dossiers/revue/1865/Jx5_Revue_Cannes_1865_11_11_Page_03.pdf

PETIT Victor, annonce de son Album de Cannes (Panoramas), dans Revue de Cannes du 29 avril 1865 p 2 (avec l'album de photographies de Charles Nègre) et du 25 décembre 1865 p 4 :  http://archivesjournaux.ville-cannes.fr/dossiers/revue/1865/Jx5_Revue_Cannes_1865_04_29_Page_02.pdf et http://archivesjournaux.ville-cannes.fr/dossiers/revue/1865/Jx5_Revue_Cannes_1865_12_25_Page_04.pdf

- Revue Britannique, 1867 p 67 (chapelle écossaise de l'amiral Pakenham) : https://books.google.fr/books?id=UB0_AQAAMAAJ&pg=RA1-PA67&dq=Revue+Britannique+1867+Pakenham&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwiZl7appNrvAhVx5-AKHVLTATwQ6AEwAHoECAQQAg#v=onepage&q=Revue%20Britannique%201867%20Pakenham&f=false

- PETIT Victor (1817-1871), Panorama de la Ville de Cannes (vue sud-nord), sans date (1865) : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6909542q.r=Panorama%20de%20Cannes%20Petit?rk=21459;2

- PETIT Victor, Cannes, Promenades des Etrangers dans la Ville et ses Environs, nouvelle édition de 1868 pp 112-113 (Hôtel du Pavillon) : https://books.google.fr/books?id=NT1YAAAAcAAJ&pg=PA279&dq=Cannes+promenades+des+%C3%A9trangers+1868&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwjIwrrhptrvAhWGy4UKHbgSDloQ6AEwAHoECAAQAg#v=onepage&q=Cannes%20promenades%20des%20%C3%A9trangers%201868&f=false

- MACÉ A., "Ephémérides cannoises ou Cannes pendant vingt ans (1850-1870)", dans, Mémoires de la Société des Sciences Naturelles, des Lettres et Beaux-Arts de Cannes et de l'Arrondissement de Grasse, 1868-1873, T II, 1870 pp 252-318 (passage Woolfield p 304) : https://books.google.fr/books?id=0SwtAAAAYAAJ&pg=RA1-PA304&dq=M%C3%A9moires+de+la+Soci%C3%A9t%C3%A9+de+Cannes+Woolfield&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwjjmaPEqNrvAhVRzYUKHWGGBO8Q6AEwAHoECAEQAg#v=onepage&q=M%C3%A9moires%20de%20la%20Soci%C3%A9t%C3%A9%20de%20Cannes%20Woolfield&f=false

- WOOLFIELD J. M., Thomas Robinson Woolfield's Life At Cannes And Lord Brougham's First Arrival, London, 1890 (chapelle anglicane pp 12-13 et 22-23 et Villa Eléonore Louise p 15) : https://books.google.fr/books?id=9ygOAAAAYAAJ&pg=PP11&dq=Thomas+Robinson+Woolfield%27s+Life+At+Cannes&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwjpxc3rqNrvAhVyzoUKHdikAhMQ6AEwAHoECAMQAg#v=onepage&q=Thomas%20Robinson%20Woolfield's%20Life%20At%20Cannes&f=false

- BOTTARO Alain, "La villégiature anglaise et l'invention de la Côte d'Azur", dans In Situ, 2014, pp 28-32 (Villa Eléonore Louise) : https://doi.org/10.4000/insitu.11060



SUR CANNES VOIR ÉGALEMENT

Les Allées/Le Cours au milieu du XIX° siècle