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"HYÈRES"
UN ARTICLE DE LÉONIE D'AUNET (1820-1879), ÉCRIVAIN ET JOURNALISTE,
PARU DANS LA PRESSE DU 18 FÉVRIER 1854
"L'an dernier, je quittais Hyères; un délicieux pays, trop peu vanté, où malades et touristes ne vont chercher que le soleil et où ils trouvent tout : depuis la campagne la plus pittoresque jusqu'à la vie la plus élégante.
Hyères, pour les antiquaires, c'est l'ancienne Pomponiana des Romains ; pour les malades, c'est la vallée bénie où l'air est toujours tiède et sain ; pour les voyageurs, c'est un coin de la Provence, à peu près inconnu, dont on n'a lu le nom que sur des ordonnances de médecin et dont on a pris peur pour cela même.
Hyères est pourtant une petite ville à part et piquante ; à moitié dans la sauvagerie, à moitié dans la fashion. Lorsqu'elle était fortifiée, elle se dressait fièrement sur la crête de sa montagne, au milieu des rochers, et ce n'aurait pas été petite besogne que de dénicher ce nid d'épervier.
An moyen âge, elle a hasardé quelques églises à mi-côte, et plus tard le seizième et le dix-septième siècles ont bâti des maisons autour des églises. Depuis cent ans, Hyères ne cesse de se laisser glisser sur la pente de sa colline ; si elle continue, dans peu on la verra se répandre dans la grande plaine qui la sépare de la mer.
A l'heure où je parle, la ville présente encore trois zones fort distinctes :
- La zone inférieure, celle où débarquent les malades et les voyageurs ; rues unies, horizontales, maisons blanches à persiennes vertes ; à chaque instant, de charmantes femmes, à tournures parisiennes ou à tournures anglaises, vêtues de velours et de satin ; des calèches à livrées et des escargots de lorette comme au bois de Boulogne ; des passans parlant français, anglais, allemand, italien ; le soir, les fenêtres répandant au dehors la clarté des bougies et la mélodie d'une polka nouvelle, et dans la place le gaz éclairant et étonnant les palmiers.
- La zone moyenne : zig-zags rues en pentes cailloutées, tortueuses, quelques-unes ayant le caractère architectural ; la rue des Porches, par exemple, sombre passage percé sous les anciens remparts, et qui serait un tunnel si, çà et là, de larges coupures interrompant les voûtes ne vous montraient brusquement la ciel. Là, on rencontre les bourgeoises du pays, graves, importantes, coiffées de dentelles et habillées de soie unie ; on voit les artisanes travailler en chantant sur le pas des portes.
Adieu l'anglais, l'allemand, l'italien ; le français même a disparu le patois règne ; un patois sincère et bruyant qui nous attaque énergiquement les oreilles ; plus de coupé, la chaise à porteur ; plus de calèche, la vinaigrette ; le réverbère qui est au gaz ce que la menarchie est à la démocratie, une lumière moindre, une lumière pourtant, guide seul le soir le passant attardé. Après neuf heures, tout volet est fermé derrière le balcon de fer.
Cette zone moyenne est la plus étendue, la plus peuplée ; elle renferme : la Maison-de-ville, les églises, la promenade, la poste, le marché ; elle est, à proprement parler, la vraie vieille petite ville.
- Au dessus, c'est le bourg gothique, qui se meurt. De grands arceaux isolés où se sont blotties des cabanes faites avec les rochers de la colline et les pierres des églises. Là, les pentes sont devenues des escarpemens ; on sent la montagne sous la ville ; les rues sont des escaliers, de véritables escaliers à larges marches. Pour habitans, quelques pauvres familles de bergers surtout et des chevriers ; partout la solitude, pas un promeneur ; force chats et force chèvres ; çà et là un mulet qui grimpe secouant des grappes de grelots, et, dans le coin des murs, dans les angles d'ombre que jettent les pans de ruines, des enfans ébouriffés et halés jasant au milieu des poules.
Leur babil mêlé au bavardage des commères poules est inintelligible, sauvage et charmant ; on ne sait même plus si c'est encore du patois. De distance en distance, dans les profondeurs de quelque baie ogivale, autrefois porte de forteresse, aujourd'hui porte de chaumière, on aperçoit une vieille femme qui file. Une parque. Au coin des carrefours, d'énormes aloës, des cactus épineux, toutes sortes de végétaux bizarres, hérissés et féroces.
Le soir, sitôt le soleil couché, silence partout ; pas une lueur ; les enfans et les hirondelles, les chouettes et les vieilles femmes dorment dans leur trou de pierre. Ni un bec de gaz, ni une lanterne, ce n'est plus la démocratie, ce n'est plus la monarchie, c'est la féodalité. Nuit profonde. Jean Paul voyait le monde dans une goutte d'eau, il me semble que je suis pardonnable de le voir dans une petite ville ; pour moi, Hyères est un symbole complet.
La ville d'en haut, c'est la ville morte, c'est autrefois. La ville du milieu, c'est la ville vivante ; c'est aujourd'hui. La ville d'en bas, riche, harmonieuse, cosmopolite, radieuse la nuit comme le jour : c'est l'avenir.
Au dessus de toutes trois se dresse la crête de la montagne, dont la nature de Dieu a repris possession. Quelques assises des vieux remparts romains et du premier château, enfouis dans les hautes broussailles, voilà ce qu'on a à ses pieds : la pointe de Porquerolles, l'ermitage de Belle-Coste, les douces pentes d'Almemarre [Almanarre], trois ou quatre vallées demi-ouvertes, comme des corbeilles pleines d'olives et d'orangers, toutes les maisons de la ville coiffées de leurs tuiles rouges regardant curieusement, par dessus la tête les unes des autres, les trois lles d'Hyères et au loin la mer immense et bleue ; voilà ce qu'on a sous les yeux.
Hyères, soit dit en passant, possède un des meilleurs hôtels connus : l'Hôtel des Iles d'or, très capable de donner la main à l'hôtel des Princes de Paris, par dessus toutes les auberges de France".
"HYÈRES, LE 28 MAI 1854"
UN ARTICLE D'OTTAVIO TASCA (1795-1872), PATRIOTE ET POÈTE LOMBARD,
PARU DANS LA GAZETTE DU MIDI DU 31 MAI 1854
"Qui n'a vu la ville d'Hyères une fois dans sa vie, qui n'en a du moins entendu parler ? Hyères, la grande maison de santé de notre Europe valétudinaire ; la ville à deux faces comme le vieux Janus, sombre et antique matrone sur la montagne, jeune et riante fiancée dans la plaine !
Malgré l'oïdium qui a frappé de stérilité ses riches vignobles, malgré cet autre mal nouveau qui, en quelques années, a détruit les orangers naguères l'orgueil de ses jardins, Hyères et ses environs offrent toujours des trésors de richesses naturelles, qui n'ont rien à craindre des phénomènes atmosphériques et géologiques si funestes à ses richesses artificielles.
Son beau ciel n'a rien perdu de sa lumineuse sérénité, sa mer d'azur ne charme pas moins les regards, et les fléaux qui ont frappé ses campagnes n'ont pas diminué le concours des étrangers qui, au milieu de leurs souffrances physiques, ont du moins le bonheur de posséder ce talisman que les philosophes de l'école cynique appelaient le vil métal et que nos contemporains nomment tout simplement l'or ou les écus ; précieux talisman, qui, empruntant la forme des meilleures lettres de recommandation, celles de crédit, offre à la richesse infirme une ressource précieuse, impitoyablement refusée au pauvre, celle d'échanger les tempêtes, les frimas, le sol glacé, les mélèzes saupoudrés de givre et le ciel tonjours gris du Nord contre le doux climat, le bienfaisant soleil du Midi et la verdure inaltérable des pins, des myrtes et des oliviers provençaux.
Les moyens de donner cours à ce talisman, sous ses diverses formes, ne sont que trop multipliés, sans doute; mais, après tout, mieux vaut encore, à mon avis, faire passer en détail son trésor dans le tiroir de M. Brun, à l'hôtel des Iles-d'Or, ou dans celui de M. Vidal, à l'hôtel de l'Europe, que de l'ensevelir dans les gouffres de l'Euripa, comme le fit sutrefois le thébain Gratès qui, s'il vivait de nos jours, eût certainement obtenu de f'opinion publique, non pas une niche su temple de l'immortalité, mais une cellule à Charenton. Le mépris des richesses est très poétique assurément ; mais je voudrais la pratiquer comme Sénèque le philosophe qui, tout en disant pis que pendre du vil métal, avait toujours dans son coffie-fort ou dans son portefeuille quelques millions de sesterces en belle monnaie ou solides contrats.
Sans avoir l'honneur d'appartenir à l'aristocratie poitrinaire, mais frappé d'une de ces maladies morales qui déchirent l'âme et minent lentement l'existence, moi aussi, je suis venu, depuis quelques années, habiter cette ville qui est pour moi comme une autre patrie, et, de même que les personnes attaquées d'un mal physique y trouvent un soulagement dans la lumière du soleil et la douceur de l'atmosphère, j'ai puisé mes consolations dans le caractère hospitalier des habitans.
Á un pauvre exilé, il ne fallait pas moins que la beauté de cette contrée et la courtoisie de ses enfans pour lui rendre quelque chose de la patrie absente, pour alléger les douleurs d'une honorable, mais longue et pénible séquestration. Hélas ! à l'exilé seul il appartient de sentir toute la portée morale de cette loi de la vieille Rome qui, dans la graduation des peines, plaçait l'exil au-dessus de la mort (1).
(1) L'auteur de cet article, M. le comte Octave Tasca, exilé de la Lombardie en 1848, est très connu en Italie par ses principes de liberté modérée et par des écrits devenus populaires.
Familiarisé depuis longtemps avec tous les recoins de la vieille cité Olbienne et de son riant territoire, j'aime à venir en aide aux étrangers chez qui le cœur et l'esprit sont à la hauteur des beautés que la nature et l'art offrent à l'envi dans cet heureux coin de terre. En leur montrant, en leur expliquant avec détail tout ce qui présente ici quelqu'intérêt, en me constituant leur Cicerone volontaire et officieux, il me semble que j'acquitte une dette de reconnaissance envers la ville hospitalière.
Fidèle à mon système, et par un de ces splendides soleils qui répandent sur les hivers d'Hyères un éclat, une tiédeur, un parfum que la nature a refusés aux plus beaux printemps du nord, je m'étais, il y a quelque temps, offert pour guide à des Anglais qui, aux manières loyales et tant soit peu cavalières de leur nation, joignaient beaucoup de savoir et d'intelligence.
Je fis avec eux ma première station sur la grande place, qui, par ses changemens multipliés de noms, rappelle, comme tant d'autres en France, les nombreux gouvernemens qui se sont, depuis soixante et quelques années, succédé dans ce pays, comme pour démontrer invinciblement, et surabondamment hélas, l'instabilité, la caducité des institutions humaines. Et pourtant chaque fois qu'un parti vainqueur donnait à cette pauvre place d'Hyères un nom nouveau, témoignage de son triomphe, il croyait le lui imposer jusqu'à la consommation des siècles ! Vanitas vanitatum et omnia vanitas.
Les révolutions politiques, si fréquentes sur le sol français, ne ressemblent pas mal à ces changemens de forme que la mode impose aux chapeaux des dames. Suivant les caprices de la volage déesse, cette partie si importante de la toilette féminine successivement retrécie ou évasés, enrichie ou simplifiée, embellie ou enlaidie par les mains savantes des modistes, finit, après un certain laps de temps et de rapides séries da métamorphoses, par revenir, plus ou moins, à la forme première, point de départ de ce cercle capricieux.
J'invitai ma petite caravane à visiter avant tout l'église paroissiale.
Je mets au défi le plus fanatique de nos amis les musulmans, le plus glacé de nos ennemis les athées, d'entrer dans ce temple sans éprouver une émotion religieuse, qui deviendra bientôt artistique s'il y a chez eux ombre de goût. Comme tout ce qui est naïvement sublime, če monument, qui marque la transition du plein cintre à l'ogive, impose par la simplicité de son architecture, la nudité même de ses murs, la régularité de ses lignes, la solidité de sa construction. Le bon sens des administrateurs hyérois a sauvé ces pierres antiques de l'outrage du badigeon, de ce sacrilege artistique. si commun dans les vieilles églises françaises, et qu'on ne pourrait comparer qu'à l'acte d'un fou qui, ayant à sa montre une châine de l'or le plus pur, irait la faire argenter par le procédé Ruolz.
Ce fut dans cette église que St-Louis, le martyr de la chevalerie religieuse, revenu de sa première croisade et débarqué près d'Hyères après une traversée longue et périlleuse, vint se prosterner devant Dieu pour le remercier de sa délivrance et de son retour.
Quand mes Anglais eurent payé leur tribut d'admiration à cette construction noble et sévère du XII siècle, nous revînmes sur la place et je leur montrai les deux monumens qui, d'une extrémité à l'autre, se regardent, pour ainsi dire, face à face, comme étonnés d'être sur un même terrain ; d'un côté c'est la statue de Charles d'Anjou ; de l'autre, le buste de Massillon, deux renommées d'un genre bien opposé : l'un, dur et menaçant comme l'époque qu'il représente ; d'autre, paisible et doux comme une étoile du siècle d'or de la littérature française. D'un côté, l'outrecuidance du glaive et la conquête par la force brutale ; de l'autre, la puissance de la parole et le triomphe de la vérité par la persuasion ; là le régime féodal à son apogée, ici la civilisation dans un de ses plus larges progrès.
Mes Anglais etaient des hommes trop instruits pour ignorer l'existence des deux personnages historiques représentés par ces monumens ; mais leurs sympathies étaient pour l'orateur, bien plus que pour le guerrier. Il y avait parmi eux deux ministres protestans pour qui l'éloquent évéque de Clermont était une vieille connaissance ; ils avaient lu ses œuvres, et leur admiration pour l'auteur se traduisait chez eux en une vénération sincère ; tant la vertu réelle a de pouvoir sur le cœur et l'esprit des hommes malgré la diversité des opinions et des cultes religieux.
Monsieur, me dit un des deux ministres, Massillon n'était-il pas né à Hyères ? Oui monsieur, et si vous tenez voir sa maison et même la chambre où il est né, j'aurai le plaisir de vous y conduire.
Aussitôt dit, aussitôt fait; nous gravîmes la vieille cité par la rue qui porte le nom du célèbre orateur et, après avoir tourné le donjon monumental de l'Hôtel-de-Ville, ancienne salle du chapitre des Templiers, j'introduisis mes étrangers dans la modeste maison but de notre promenade, et qui est aujourd'hui la demeure et la propriété d'un honorable citoyen d'Hyères.
La chambre où naquit Massillon est, comme toutes celles à l'usage d'une famille bourgeoise dans ce pays, simple et décente : elle n'est distinguée des autres, elle ne reçoit un cachet particulier que des deux inscriptions suivantes ; l'admiration de deux visiteurs les fit, à des époques différentes et éloignées, enchâsser dans les parois opposées de cette pièce, et mes Anglais, suivant la louable coutume des touristes de la Grande-Bretagne, s'empressèrent de les transcrire sur leurs catepins :
1re inscription.
PETIT CARÊME. Multi vocati pauci vero electi.
Sublime enthousiasme de son auditoire.
Paroles de Louis XIV à Massillon, décédé le 28 septembre 1742.
"Mon père, j'ai entendu plusieurs grands orateurs; j'en ai été fort content ; pour vous, toutes les fois que je vous ai entendu, j'ai été très-mécontent de moi-même".
"Déposé par M. Saint-Bonnet en signe de vénération. Juillet 1825".
2e inscription.
"Le vertueux et immortel évêque de Clermont, Jean-Baptiste Massillon, membre de l'Académie française, reçut le jour dans cette chambre le 24 juin 1663".
Après avoir remercié la maîtresse du logis, qui se prête avec une grâce parfaite à satisfaire la curiosité des visiteurs, nous descendîmes de la ville antique...".

