4

4

samedi 19 septembre 2026

1492-DEROY, "PORTS DE MER D'EUROPE - VUE DE NICE PRISE DU CHEMIN DE MONT-ALBAN" - ENQUÊTE SUR UNE LITHOGRAPHIE DU XIXe s.-2


SOMMAIRE DES ARTICLES DU BLOG ET LIENS DIRECTS 


- DEROY Isidore Laurent (1797-1886), dessinateur et lithographe, 
Vue de Nice [est-ouest] - prise du chemin de Mont-Alban /
 Vista de Niza - tomada del camino de Monte-Albano, éditée début 1868,
feuillet aux larges marges avec une image de 49,8x33 cm,
chromolithographie, épreuve coloriée et vernissée en partie
(éditée par Louis Turgis Jeune, imprimeur-lithographe à Paris),
Paris, Bibliothèque nationale de France, Collection De Vinck (Gallica, ici).






LES SÉRIES DE "PORTS DE MER"


Catalogue du fonds L. Turgis et fils, 1893 (Paris, BnF, Gallica, ici).

Ca Catalogue amène de nombreux éléments nouveaux. Il est cependant tardif (1893) et ne précise malheureusement jamais les noms des dessinateurs et des lithographes.

Les vues connues de Ports De Mer D'Europe y apparaissent listées dans la collection n° 78, "Ports de mer" (p. 52), qui présente un total potentiel de 71 vues mais dont les titres des n° 24, 27, 30, 31, 32 et 33 ont été retirés.

La collection englobe les différentes séries de vues des Ports De Mer D'Europe (57 vues), Ports De Mer D'Amérique [Amérique du Sud (4 vues) et Amérique du Nord (3 vues)], Ports De Mer D'Afrique (5 vues) et Ports De Mer D'Asie (2 vues), sur format papier de 55x72 cm, avec un sujet de 32x45 cm.

Les vues d'Europe sont citées sous le même numéro relevé sur les planches consultées, comme Malaga sous le n° 5, Santander sous le n° 12 ou Nice sous le n° 61. 

La vue n° 1 est celle de Constantinople et la vue n° 71 est une deuxième vue de Lisbonne. Les vues des pays hors d'Europe s'intercalent seulement dans la liste à partir de la vue n° 42 et l'ensemble de la numérotation semble reflèter un ordre chronologique.

En croisant les données du Catalogue et celles parues dans la Bibliographie de la France, on obtient le tableau suivant (années concernées : numéros des lithographies éditées), avec une datation à un an près cependant, certaines lithographies étant éditées en début ou fin d'année, et deux mois pouvant s'écouler avant l'annonce de leur parution :

- 1847 ou 1848 : 1, 2 - 1848 : 3, 4 - 1849 : 5 - 1849 ou 1850 : 6, 7, 8, 9, 10 - 1851 : 11, 12, 13, 14, 15 - 1852 : 16, 17, 18, 19 - 1852 ou 1853 : 20, 21, 22 - 1853 : 23, 24, 25, 26 - 1853 ou 1854 : 27 - 1854 : 28 - Entre 1854 et 1859 : 29 à 38 - 1859 : 39, 40, 41, 42, 43, 44 - 1859, 1860 ou 1861 : 45 - 1861 : 46 - 1861, 1862, 1863 ou 1863 : 47, 48, 49 - 1863 : 50, 51, 52, 53, 54 - 1863 ou 1864 : 55 - 1864 : 56, 57 - 1864, 1865 ou 1866 : 58 - 1866 : 59 - 1866, 1867 ou 1868 : 60 - 1868 : 61 - 1869 : non - 1870 : 62, 63, 64, 65 - Entre 1870 et 1875 : 66 - 1875 : 67, 68, 69 - 1876 : 70, 71 -

Les choses ne sont cependant pas aussi simples : 

- comme déjà précisé certains numéros ont été retirés du Catalogue de 1893 et les vues éditées entre 1877 et 1879 n'y sont pas citées

- des titres connus (lithographies conservées ou citées dans la Bibliographie de la France), comme Ajaccio, Calais, Ostende ou Anvers restent absents de la liste (sans obligatoirement correspondre aux numéros retirés) 

- et d'autres titres, comme Porto, Catane, Dieppe, Cadix ou Port-Mahon semblent décalés dans le temps (nouvelle vue du même lieu ou vue renumérotée lors d'un nouveau tirage ?).

Cependant, il est possible que quelques vues connues de la série des Ports de Mer D'Europe soient par ailleurs listées dans :

- la collection n° 79 du Catalogue de 1893, "Vues, Ports de mer et marine" (p. 53) qui présente un total de 15 vues, sur format papier de 63x90 cm, avec un sujet de 44x65 cm

- ou même dans la collection n° 80 (p. 53), "Grandes vues à vol d'oiseau", qui présente un total de 35 vues sur format papier papier de 63x90 cm, avec un sujet de 38x58 cm.

Le croisement des renseignements fournis par la Bibliographie de la France et le Catalogue Turgis de 1893 permet également de désigner une trentaine de lithographies de la série Ports de Mer D'Europe, auxquelles Deroy a participé. 

Il aurait dessiné et lithographié : 

- les vues de : Porto en 1861 - Granville (n° 56) en 1864 - Nice (n° 61) en 1868 - Messine, Palerme et Catane en 1869 (nouvelles vues ou retirage en 1869 des numéros respectifs 20, 21 et 22 des années 1852-53 ?) - Bilbao (nouvelle vue ou retirage en 1870 du n° 8 des années 1849-50 ?), Le Cap (n° 62), La Havane (n° 63), San Francisco (n° 64) et le Canal de Suez (n° 65) en 1870 - Marseille (nouvelle vue en 1875 ou retirage, après ajout du Palais Longchamp, du n° 13 de 1851 ?) - Porto Rico (n° 67) en 1875 -

- mais également celles de : Lisbonne (Coll. 78 n° 48) vers 1861-63 ou (Coll. 78 n° 71) en 1876 (?) - Naples (Coll. 78 n° 3) en 1848 (ou Coll. 79 n° 2 ?) - Boulogne-sur-Mer (2 vues) dont l'une (Coll. 78, n° 29) entre 1854 et 1859 -

Il aurait lithographié le dessin d'un confrère : 

- pour les vues de : Santander (Coll. 78 n° 12), Gênes (Coll. n° 14), Londres (Coll. 78 n° 15) et Ajaccio (n° ?) en 1851 - Ancône (Coll. 78 n° 28), en 1852 - Lisbonne (Coll. 78 n° 48) vers 1861-63  ou (Coll. 78 n° 71) en 1876 (?) - Pondichéry (Coll. 78 n° 54) en 1863 - Tunis (Coll. 78 n° 57), Le Havre (Coll. 80 n° 15 ?) en 1864 - Barcelone en 1866 -

- mais également pour celles de : Cherbourg (Coll. 79 n° 12 ?) - Dieppe (Coll. 78 n° 9 ?) - Saint-Malo (Coll. 78 n° 58 ou Coll. 79 n° 8 ?) - La Rochelle (Coll. 78 n° 39 ?) - Trieste (Coll. 78 n° 51) -



LES VUES DE NICE DE DEROY


Nous savons désormais que la Vue de Nice réalisée par Isidore Laurent Deroy (1797-1886) a été éditée début 1868 (Bibliographie de la France du 1er février 1868) mais nous ignorons toujours à quelle(s) date(s) elle a été dessinée.

Isidore Deroy a créé, tout au long de sa vie, des centaines et centaines de dessins et de lithographies. Il a été actif de la fin des années 1810 à la fin des années 1870.

Il a collaboré à de nombreux albums, séries, collections et ouvrages ayant pour thèmes des pays, villes, guides ou expositions, et produit des vues des mêmes lieux à plusieurs reprises, que ce soit pour un même éditeur ou pour des éditeurs différents.

Il est donc primordial de s'intéresser aux années où il a réalisé des vues de Nice, au-delà même de la série Ports de Mer D'Europe, tous éditeurs confondus, que ce soit avec des lithographies réalisées d'après ses propres dessins ou d'après les dessins de ses confrères.

Deux des documents déjà cités, listent ses productions de la région niçoise [j'ajoute entre crochets les références retrouvées de la Bibliographie de France].


L'Inventaire du fonds français après 1800 de la Bibliothèque nationale (vol. VI, 1953 pp. 277-314 ; vol. ?, 1867-68, p 872) répertorie :

- les planches n°10 et 11 d'une suite sur la Côte d'Azur (représentant Beaulieu et Monaco) d'après F. Cocx (sic), en 1854 [chez Lemercier à Paris et Visconti à Nice - Biblio. Fr. du 7 octobre 1854, p. 713] ;

- douze chromos sur Nice, chez [Lemercier à Paris et chez] Visconti à Nice, de 1856 à 1858 : Vue du jardin public et du quai Masséna [Biblio. Fr. du 22 mars 1856, p. 320] ; Colline de Carabacel [Biblio. Fr. du 18 septembre 1858, p. 512] ; Costumes des bergers et des bergères de la Briga, d'apr. A. Nègre et Costumes des paysannes de Nice, d'apr. le même [Biblio. Fr. du 9 février 1856, p. 154] ; Vue prise du col de Villefranche [1857 ?] ; Menton [Biblio. Fr. du 14 février 1857, p. 80] ; 

- deux Costumes de Nice, d'apr. A. Nègre, impr. Lemercier, 1856.  Jardin public et quai Masséna à Nice, ibid., 1856 [Biblio. Fr. 1856, p. 154 ?] ;

- Vue de Nice - prise du chemin de Mont-Alban / Vista de Niza - tomada del camino de Monte-Albano, n° 61 de la série Ports De Mer D'Europe [chez Turgis] [Biblio. Fr. du 1er février 1868, p. 54] ;

- dans la série, Les Ports de mer de France, deux pl. de douze vues chacune, chez Sinnett, en 1875, dont Nice, Toulon, Marseille et Cette, dans la planche n° 2 [?].


Nice historique

Ce site, dans sa partie dédiée aux estampes (ici) reproduit :

- les vues évoquées ci-dessus de : Nice, Colline de Carabacel, Jardin public et quai Masséna à Nice, Costumes des bergers et des bergères de la Briga, de l'Album Nice et ses environs, 1855 [Biblio. Fr. du 9 février 1856 p. 154 et du 22 mars 1856, p. 320 ; du 18 septembre 1858 p. 512]

- mais également celle de, Nice, Vue du quai du Midi, vers 1850-1860 [Biblio. Fr. du 6 février 1858, p. 79].


Autres sources

On peut ajouter :

- Nice, Vue prise du côté du nord et Vue de Saint-Jean, 2 pl. par Deroy, Paris, imp. Paris, imp. lith. Lemercier, citées dans la Bibliographie de la France du 6 février 1858, p. 79.

- la Vue panoramique de Nice réalisée d'après les croquis de Deroy et publiée dans Le Monde Illustré du 14 avril 1860, à l'occasion du rattachement de Nice à la France. Cependant, le croquis montrant la Baie de Nice peut-être daté au plus tard de 1858 ;

- la lithographie citée dans le Catalogue du fonds L. Turgis et fils de 1893, au sein de la collection 79, "Vues, Ports de mer et marines", portant le n° 15 et intitulée, Nice, vue prise des hauteurs de Villefranche (date ?) ; cette vue, malheureusement non consultable, devait être en partie semblable à celle étudiée mais prise depuis le flanc sud du Mont-Boron ;

- une lithographie listée dans le Catalogue Turgis de 1893 mais dans la collection 77, "Vues des principales capitales du globe", portant le n° 45 et intitulée MonacoIl s'agit en fait de la planche dessinée et lithographiée par Deroy (le nom de l'éditeur L. Turgis n'est pas indiqué) intitulée, Monaco (Principauté) (dans la marge supérieure) et Vue Générale De Monaco - Prise de la Gare du Chemin de Fer / Vista General De Monaco - Tomada del Paradero del ferrocarril (dans la marge inférieure). 

Cette vue peut être datée vers 1870. Elle montre, en effet, à Monte-Carlo, en contrebas du Casino, la terrasse hémicirculaire du Tir aux Pigeons, érigée entre août 1869 et novembre 1871 mais pas encore renforcée d'arcades aveugles (1871).

- une autre vue de Monaco, cette fois lithographiée par Auguste Victor Deroy (1825-1906) (fils d'Isidore Laurent), intitulée Casino de Monaco, éditée par Lemercier et Cie, qui est citée dans la Bibliographie de la France du 5 juillet 1873, p. 345.


Bilan d'étape

Il ressort de cette étude qu'Isidore Deroy a essentiellement travaillé sur des vues de Nice et ses environs dans les années 1850 et que ces dernières ont été éditées entre 1854 et 1858. 

Ce n'est, bien sûr, qu'un indice mais il est temps de décrire et d'analyser plus en détail la Vue de Nice - prise du chemin de Mont-Alban, pour vérifier si tout ou partie du dessin pourrait dater de cette même période.



LA VUE DE NICE PRISE DU CHEMIN DE MONT-ALBAN


Description

Le point de vue du dessinateur est situé sur les hauteurs du versant ouest du Mont-Boron (aux environs de l'actuelle allée de la Palmeraie), sur le côté droit de l'image, le regard tourné vers le sud-ouest.

La composition s'ouvre, au premier plan, par le chemin de Mont-Alban qui passe entre deux bosquets d'arbres du Mont-Boron (sorte de rideau de scène qui recentre le regard) puis plonge au bas de la colline, pour rejoindre la voie qui mène au Port.

Sur le côté gauche du chemin, trois paysans, accompagnés d'une chèvre, attirent le regard, notamment du fait de leur position centrale et des habits rouges des deux femmes. Ils donnent vie et échelle au paysage pittoresque et évoquent la douceur de vivre de l'Arcadie mythique.

La vue aérienne est-ouest dévoile une ville essentiellement constituée d'architectures des XVIII° et XIXe siècles, avec tout d'abord le thème principal de la série, le Port (Lympia), puis la Colline du Château, l'étendue de la ville en bord de mer et enfin l'étagement des collines, du Cap d'Antibes jusqu'aux Monts de l'Estérel.

La vue panoramique se voit divisée par la diagonale, sur les trois-cinquièmes de sa hauteur, en deux bandes triangulaires aux couleurs complémentaires : l'une, de mer bleue et l'autre, de terre aux architectures ocres et à la végétation brun-vert. 

Ces deux zones sont dominées par une bande horizontale de ciel beige et lumineux ; là, le profil des nuages s'effiloche au-dessus de la silhouette des monts qui, progressivement, s'estompe avec l'éloignement.


Étude des premiers plans

Afin de dater le dessin, il est nécessaire de zoomer sur certaines de ses zones pour en étudier le détail. L'étude va suivre l'ordre des plans qui s'imposent au regard.

Seuls les tout premiers plans de l'image, le Mont-Boron, la route de Villefranche et toute la zone qui précéde le Port, semblent majoritairement dater des années 1860, alors que les plans plus éloignés du Port, de la Colline du Château et de la Baie de Nice semblent majoritairement dater des années 1850.

Moins d'un vingtaine de bâtiments (villas et bâtisses), accostés ou entourés de végétation, sont présents au bas de la colline.

La voie qui mène au Port est la "Nouvelle route n° 6 de Nice à Villefranche" (actuel boulevard Carnot). Elle est seulement visible entre deux grands virages, dans sa partie perpendiculaire au Port.

La zone décrite n'est pas représentée sur les Plans de la ville de Nice avant 1865, excepté sur un plan de 1855. 

La Nouvelle route de Villefranche, destinée à contourner le col de Villefranche de l'ancienne route située au nord du Port, n'est, en effet, entreprise qu'à partir du mois de juillet 1860. Malgré les difficultés rencontrées au travers de la colline, elle est intégralement ouverte dès le 16 mars 1862 (Le Messager de Nice 1860-1862).

Dès lors, la route est visitée par une foule conséquente de promeneurs et un projet de reboisement est entrepris sur le Mont-Boron.

"L'ouverture d'une si belle route ne pouvait manquer d'apporter la vie à ce quartier" (Émile Négrin, Les Promenades de Nice, nombreuses éditions dès 1862, Édition refondue et augmentée de 1869, pp. 163-164 et 183-188).

L'acquisition de plusieurs parcelles de terrain, en 1862 et en 1863, est suivie de la construction d'une villa, réalisée dans l'année suivante. 

"C'est M. Année qui le premier, en 1862, y a construit des villas et tracé de luxuriants parterres au-dessous des oliviers (...). 

Maintenant qu'on a jeté sur la nudité du mont Boron les feuilles de figuier bibliques ; maintenant que les eaux de la Compagnie y ont été distribuées; que même des sources vives (...) y ont été découvertes, la prospérité de ces terrains d'une exposition admirable est une chose acquise. 

On se dispute les lambeaux qui restent encore; et les mineurs, comme Pompée, frappent le sol du pic pour en faire surgir des maisons princières." (Émile Négrin, op. cit.).

Dès le milieu des années 1860, les villas se multiplient en effet tout le long de la nouvelle route, au point que l'on peut se demander si l'état des lieux de la portion visible sur la lithographie est bien celui qui existe en 1868 ou s'il est antérieur de quelques années.


- DEROY Isidore Laurent (1797-1886), dessinateur et lithographe, 
Vue de Nice [est-ouest] - prise du chemin de Mont-Alban, éditée par L. Turgis en 1868,
détail montrant la Nouvelle route de Villefranche, bordée de ses premières villas
Paris, Bibliothèque nationale de France, Collection De Vinck (Gallica, ici).




Les Villas Année dominent la route et la Villa de l'avocat Jardel, celle de Michel Gustavin et celle d'André s'alignent sur le côté sud de la voie (le côté nord offre des terrains surélevés)

Ces villas subsistent en partie de nos jours. Voir notamment les anciennes Villas Année  (Villa Alta, Villa Casa Vecchia et Villa des Isnards) et l'ancienne Villa Jardel (Villa Les Lotus) sur PSS Archi et PSS Maps (ici).



- Plan Indicateur de la ville de Nice, janvier 1865,
gravé chez Erhard et édité chez Jougla, à Nice,
Paris, BnF (Gallica, ici).
détail de la Nouvelle route de Villefranche bordée de villas.
Le plan a été pivoté sur la droite, afin de recréer un axe de vision est-ouest semblable à celui de la lithographie, le dessinateur étant placé sur les hauteurs, c'est-à-dire, tout en bas de l'image, à droite. Seules les Villas de la Veuve Astraudo et de Laurens s'avèrent absentes de la lithographie.




Quant à la grande Villa vénitienne, proche du bord de mer et précédée d'un jardin, il s'agit de la Villa Vigier dont la première pierre a été posée le 23 avril 1862. 


- DEROY Isidore Laurent (1797-1886), dessinateur et lithographe, 
Vue de Nice [est-ouest] - prise du chemin de Mont-Alban, éditée par L. Turgis en 1868,
détail montrant la Villa Vigier,
Paris, Bibliothèque nationale de France, Collection De Vinck (Gallica, ici).



Un tel aspect du quartier n'a donc pu être dessiné qu'entre 1863-64 au plus tôt (époque d'achèvement des premières villas) et 1868 au plus tard (date d'édition de la lithographie).

Une très rare photographie de Miguel Aleo, intitulée Quartier du Port (vu de la route de Villefranche) et datée de "1864" (Collection privée, vente Drouot 2023), permet de faire la comparaison.

Elle révèle la même zone, avec le même axe est-ouest, mais avec un point de vue moins élevé (le regard ne franchissant pas la Colline du Château) et un cadrage moins large (ne montrant pas la Villa Vigier en bord de mer).

L'état des lieux de la montée de la route de Villefranche est presque identique, tant en termes d'architectures qu'en termes de végétation. La lithographie est en effet très fidèle à la réalité. 

Elle ne trahit que des détails infimes des façades, comme le nombre ou le profil des baies. Elle traduit fidèlement, en revanche, l'emplacement et la taille des bâtiments et s'applique à reproduire jusqu'au grand arbre isolé, situé près du Port, au bout et à gauche de la route.


Étude des bâtiments de la Baie de Nice

La partie haute de la Vue de Nice révèle les architectures emblématiques de la Promenade des Anglais puis, après l'embouchure du Paillon, celles du quai du Midi et des Ponchettes (actuel quai des Etats-Unis), réparties de chaque côté du Théâtre-Opéra de Nice (reconstruit en 1826-27).

Certains des bâtiments apportent des repères chronologiques précieux. 


- DEROY Isidore Laurent (1797-1886), dessinateur et lithographe, 
Vue de Nice [est-ouest] - prise du chemin de Mont-Alban, éditée par L. Turgis en 1868,
détail montrant les architectures proches de la Baie de Nice
Paris, Bibliothèque nationale de France, Collection De Vinck (Gallica, ici).
1 - L'Hôtel Victoria
2 - Le Jardin des Plantes 
3 - La Manufacture des Tabacs 
4- Le clocher de l'église Saint-François-de-Paule (située à l'arrière du Théâtre-Opéra).




- L'Hôtel Victoria (1), préalablement situé sur la place du Jardin des Plantes, a déménagé sur la Promenade des Anglais dans ce bâtiment imposant et haut de gamme, érigé entre début 1854 et fin 1855, et fêté son ouverture officielle le 3 octobre 1855. 

- Le Jardin des Plantes (2), créé près de l'embouchure du Paillon à partir de novembre 1851, apparaît ici à un stade encore peu développé.

- La Manufacture des Tabacs (3) est étrangement dépourvue du nouveau hangar d'un seul niveau, érigé en bordure du quai du Midi, fin 1850-début 1851.

- Le clocher de l'église Saint-François-de-Paule (4), a été reconstruit, vers 1853 mais les travaux ont dû être interrompus, probablement par manque de fonds, et l'étage entamé s'est vu coiffé d'un pavillon provisoire. Les travaux n'ont été achevés que vers 1858-1859, l'extrémité du clocher doublant de hauteur et se voyant couronnée d'un dôme.

Il semble donc que le dessin date de 1855 au plus tôt (présence de l'Hôtel Victoria) et de 1858 au plus tard (clocher bas de l'église Saint-François-de-Paule), ce qui correspond parfaitement à la période où Deroy réalise ses autres vues de Nice (1854-1858).

Quelques photographies niçoise conservées, datant des années 1854-1857, permettent également de confirmer la configuration des lieux. Elles ont été prises depuis la pointe sud de la Colline du Château par Louis Crette mais également par Édouard Baldus et Henri de Rostaing.




ÉPILOGUE

La Vue de Nice de Deroy

Il faut se résoudre à penser qu'Isidore Laurent Deroy a réutilisé un ou plusieurs croquis  réalisés à Nice au milieu des années 1850, qu'il a réactualisés ou fusionnés avec de nouveaux croquis du milieu des années 1860.

Une partie de ces croquis a pu être réalisée sur place, s'être inspirée de dessins de confrères qu'il a lithographiés ou encore de photographies. 

Le fait que le hangar de la Manufacture des Tabacs ne soit pas représenté s'explique peut-être par ce collage de vues d'années différentes, notamment par l'utilisation de dessins de F. Cockx/Cockk, lithographiés par Daniaud dès 1847 (Bibliographie de la France du 27 mars 1847 p. 156) et justement par Deroy dès 1854.

Chaque image d'une ville, prise à un instant T, témoigne par définition de l'évolution des lieux sur plusieurs siècles et montre dans une même rue des bâtiments d'époques, de décennies et d'années différentes, sans cesse modifiés ou renouvelés.

Ce qui distingue cependant la lithographie de Nice étudiée, c'est le fait qu'elle ne reflète pas la ville à un instant T mais à plusieurs instants successifs, dessinés et combinés entre eux : la Promenade des Anglais reste ainsi figée dans les années 1850 alors que le Mont-Boron est déjà gagné par l'étalement urbain des années 1860.

Cette construction plastique et intellectuelle fournit une vision impossible, imaginaire ou faussée. L'image générale de Nice n'en reste pas moins crédible, avec son environnement et sa morphologie urbaine spécifiques, ses quartiers identifiables et ses bâtiments emblématiques.


La Vue de Nice de Wentzel

La Vue de Nice prise du chemin de Mont-Alban reste l'une des rares images à avoir choisi ce point de vue spécifique, alors que de très nombreuses représentations (tableaux, lithographies, photographies) ont adopté un point de vue situé plus au nord (à proximité du Col de Villefranche ou du Fort de Mont-Alban) ou plus au sud (à proximité du Château Smith dont une vue de Deroy lui-même).

Outre la photographie déjà évoquée de Miguel Aleo (1864), je n'ai connaissance que d'une seule autre représentation adoptant un point de vue identique. Il s'agit d'une lithographie en couleurs de 35x28 cm, légendée comme suit sous l'image :

- "Lith. F.C. Wentzel édit. à Wissembourg (Alsace). ----- Déposé -- Dépot chez F. Wentzel à Paris rue St. Jacques, 65. - 1093 - NICE ------ NIZZA" (voir notamment, Maps-Prints, ici ; Abebooks, ici1stdibs, ici).

Cette lithographie a donc été éditée par Frédéric Charles Wentzel (1839-1877) à Wissembourg (Alsace), qui affiche également un dépôt parisien. Or l'adresse de ce dépôt n'a été ouverte qu'en 1867 par son père, et Frédéric Charles Wentzel n'a pris la succession de ce dernier qu'en 1869.

La lithographie est donc postérieure à celle de Deroy. Elle est surtout très (trop) semblable à cette dernière, par son point de vue (qui dévoile les terrasses des Ponchettes) et son cadrage identiques mais aussi par la coexistence d'éléments figés dans les années 1850 à l'arrière-plan (comme le clocher bas de l'église Saint-François-de-Paule), et d'éléments datant des années 1860 au premier plan (villas récentes du Mont-Boron). 

Elle n'en diffère que par un traitement simplifié des architectures, le changement de quelques détails (personnages du premier plan, bateaux, perspective atmosphérique...) et une gamme colorée plus restreinte et froide.  

Un seul détail fait vraiment la différence avec la vue de Deroy : le prolongement du môle du phare, à l'entrée du Port Lympia.

 Ce prolongement effectué entre 1869 et 1872 semble en cours de réalisation et implique une date vers 1871 (ce prolongement reste de toutes façons dépourvu du mur-abri qui le bordera en 1875-76 et du nouveau phare qui sera érigé à son extrémité en 1879-80). 

Il semble ainsi probable que cette nouvelle lithographie affiche, parallèlement, des aspects de Nice qui datent du milieu des années 1850, du milieu des années 1860 et du début des années 1870.