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dimanche 14 août 2011

24-LA MISE EN ABYME EN PEINTURE



VAN EYCK Jan (ca 1390-1441), Les époux Arnolfini, 1434, huile sur bois, 82x60 cm, Londres  National Gallery.


Les époux Arnolfini, détail.
Le couple Arnolfini, (double portrait) du marchand italien de Bruges et de son épouse (et leur chien), est représenté dans un intérieur (chambre), face au spectateur. Sur le mur du fond, le miroir circulaire (convexe et déformant, au cadre orné de scènes de la Passion du Christ) reflète toute la pièce (mobilier, fenêtre montrant une vue de Bruges), et renvoie en contre-champ le couple vu de dos mais aussi deux personnages dont le peintre (autoportrait) ainsi présent dans le tableau.



VELÁZQUEZ Diego (1599-1660), Les Ménines ou La famille de Philippe IV d'Espagne, 1656-57, huile sur toile, 318x276 cm, Madrid, Museo del Prado.


En arts plastiques, la mise en abyme repose sur des effets d'inclusion, d'emboîtement, d'auto-citation, d’auto-représentation, d’auto-référenciation, dus aux procédés suivants qui se cumulent souvent dans les oeuvres :


-la représentation de l'auteur lui-même (autoportrait) dans son oeuvre, en présence de ses modèles, comme s'il était vu et représenté par un tiers,
Les Ménines, détail.
Autoportrait de Velázquez et allégorie de la Peinture. Le peintre se représente debout et de face. Si le peintre est à l'intérieur de la scène, qui regarde-t-il et qui peint-il ?

-l'image dans l'image, par la démultiplication d'images semblables (ensemble ou détail) variant de couleur ou de taille (présence de l'image en cours de réalisation : tableau en train d'être peint, photo montrant le dispositif photographique ; représentation de tableaux dans un tableau ; répétition infinie de l'image dans l'image créant un effet de profondeur et de vertige par un jeu de cadres, de tableaux, de miroirs -parfois face à face- ou d'écrans),


   
Les Ménines, détail.
L''immense toile de dos, sur châssis et sur pied que Velázquez est en train de peindre est-elle la toile que nous avons sous les yeux avec pour modèle principal l'infante Marguerite-Thérèse entourée de ses proches ? Les tableaux dans le tableau sont-ils des oeuvres du palais de l’Alcazar de Madrid ou des oeuvres symboliques ? Les deux grands tableaux du mur du fond sont des copies de deux oeuvres au thème mythologique tiré des Métamorphoses d'Ovide, Apollon écorchant Marsyas, de Jacob Jordaens, vers 1625, et Pallas Athéna frappant Arachné, de Rubens, 1636-37, relatant les victimes de dieux vexés pour avoir été défiés dans leur art.

-l'emboîtement d'espaces (passage d'un espace à un autre ; inclusion d'un espace dans un espace semblable (comme les poupées russes) ; renvoi à l'espace hors-champ (espace de l'artiste, du spectateur),

Les Ménines, détail.
La vision d'un parent de Velázquez (Nieto Velázquez, employé du roi) dans l'encadrement (comme un nouveau tableau) de la porte du fond ouvre sur un autre espace du palais (escaliers, lumière).

-la multiplication de points de vue sur un même élément ou la vision du hors-champ (favorisés par un jeu de cadre, de tableau, de miroir ou d'écran).
Les Ménines, détail.
Le miroir accroché au mur du fond (comme un nouveau tableau) reflète les portraits en buste du roi Philippe IV et de la reine Mariana ; est-ce le sujet principal du tableau en cours de réalisation ou du tableau que nous contemplons ? Le roi et la reine sont positionnés dans le hors-champ du tableau, face au miroir, à la place de l'artiste et à notre place de spectateur et c'est leur vision que nous contemplons (ils posent face au peintre, assistés de l'infante et de ses proches).




GUMPP Johannes, Autoportrait, 1646, version rectangulaire, Collection privée.


Le peintre se représente (debout et de trois-quarts dos) en train de peindre (allégorie de la Peinture) son autoportrait sur une petite toile posée sur un chevalet. Pour cela, il utilise un miroir (reflet du réel avec lequel rivalise la Peinture) dans lequel il observe son visage (et peut-être son dos, renvoyé par un miroir face au précédent, non visible dans la scène). Ce miroir octogonal (au cadre de même forme) présente donc un reflet vu de trois-quarts face. C'est cette même image inversée,  inachevée et symétrique que l'on voit sur le tableau rectangulaire en cours de réalisation. Il y a donc un double visage, séparé du corps du peintre et en contre-champ, dont l'un est un reflet et l'autre un tableau, l'un et l'autre étant peints. En marge et en opposition de ce triple autoportrait (et de la nature morte dépeignant l'intérieur), se déroule une scène animalière symétrique et vivante avec chien et chat au bas du tableau.





VERMEER Johannes (1632-1675), La Peinture ou l'atelier du peintre, 1665-67, huile sur toile, 120x100 cm, Vienne, Kunsthistorisches Museum.


Dans son intérieur, au-delà de la tenture du premier plan, le peintre se représente dans le tableau (assis et de dos) en train de peindre (allégorie de la peinture) sur la petite toile posée sur un chevalet (tableau dans le tableau) le modèle féminin (Clio, muse de l'Histoire) qui se tient face à lui devant un mur où est accrochée (comme un tableau) une véritable carte géographique des Pays-Bas.




MANET Edouard (1832-1883), Un bar aux Folies-Bergère,  1882, huile sur toile, 96x130 cm, Londres, Courtauld Gallery.


Le tableau (créé en atelier) présente le portrait d'une femme, Suzon, serveuse un peu rêveuse, postée derrière le bar de marbre (nature morte), face au spectateur. Derrière elle, un grand miroir nous renvoie une vision floue, enfumée et en contre-champ de toute la salle des Folies-Bergère, avec la foule des clients attablés et les multiples lampes et lustres. Le miroir reflète également le dos de la serveuse dans une image étrangement décalée sur la droite et nous fait découvrir un client face à elle (comme le spectateur), alors qu'il n'est pas visible de dos et devrait logiquement masquer la scène.




MAGRITTE René (1898-1967), Éloge de la dialectique, 1937, huile sur toile, 65x54 cm, Musée d'Ixelles.

L'image se répète. La vision de la maison (détail) se fait du dehors (en étage) vers le dedans. A l'intérieur, la maison se retrouve toute entière. Au final, le dehors est peu représenté et la fenêtre ouvre vers l'intérieur de la maison pour nous en montrer l'extérieur. Du détail (maison à la fenêtre ouverte), on passe à l'ensemble (maison entière dans la pièce) mais également du grand au petit : la maison contient la maison comme dans un jeu de poupées russes.




ROCKWELL Norman, 1894-1978, Triple autoportrait, 1960, huile sur toile,  Collection of the N.R. Collection Trust.


Ce triple autoportrait, en référence au tableau de Johannes Gumpp, nous présente le peintre dans le tableau (assis, vu de dos) en train d'observer son visage dans un miroir placé à gauche et de se peindre sur une toile (de grande taille, tableau dans le tableau) placée à droite dans un intérieur (au sol et au mur sans décor). Le seul regard qui interpelle le spectateur est celui de du grand autoportrait de la toile car les autres autoportraits sont de dos ou avec des lunettes masquant le regard. En plus d'être de plus grande taille, l'autoportrait du chevalet est inachevé, en noir et blanc et à la différence du miroir, présente l'artiste rajeuni, sans lunettes et avec une position différente de la pipe ; ces derniers détails  évoquent davantage le petit autoportrait ancien et central de la feuille d'étude accrochée au bord gauche de la toile, alors qu'à droite plusieurs reproductions d'autoportraits célèbres (de Dürer, Rembrandt, Van Gogh et Picasso) situent le peintre dans la tradition de la peinture européenne. La signature du peintre apparaît sur le tableau dans le tableau, au bas de la toile en cours de réalisation.



DALI Salvador (1904-1989), Dali de dos peignant Gala de dos éternisée par six cornées virtuelles provisoirement réfléchies dans six vrais miroirs, 1972-73, huile sur toile, Figueras, Théâtre-Musée Dali.

Fasciné par les dos et en particulier celui de Gala, Dali se représente et représente Gala tout à la fois avec une vue de dos et de face dans le reflet du miroir. Il fait ici en même temps un hommage à son génie et à sa peinture, et un hommage à l'histoire de la peinture (tableaux de cet article : autoportrait, allégorie de la peinture, travail en atelier, intérieur-extérieur, reflet dans le miroir, dos et face, jeu de lumière...), avec un jeu multiple du cadre dans le cadre (le tableau dans le tableau et le miroir, la fenêtre, le dossier des chaises).
Ce tableau a été réalisé grâce au procédé de la stéréoscopie ; passionné par la troisième dimension et les procédés de restitution donnant l'illusion du relief et de l'espace, l'artiste s'est en effet intéressé à la stéréoscopie : deux images, une pour chaque œil, obtenues à partir de constructions géométriques ou de photographies faites avec un appareil stéréoscopique à deux objectifs, mises en scène puis transposées sur la toile et peintes avec la technique des hyperréalistes.