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mardi 16 juin 2026

1468-CANNES : VISITE DU PRÉFET DU VAR LE 20 MAI 1853

 

 SOMMAIRE DES ARTICLES DU BLOG ET LIENS DIRECTS


- AVONDO Vittorio (1836-1910), Vue de Cannes, 1856,
dessin au crayon,
Fondazione Torino Musei, 
Galleria Civica d'Arte Moderna e Contemporanea (GAM 15115).




INTRODUCTION


Le nouveau Préfet du Var, M. Gustave Mercier-Lacombe, nommé par l'Empereur Napoléon III le 4 mars 1853, entreprend les mois suivants, une visite de nombreuses villes du de sa division administrative et, notamment, en mai, celles de l'arrondissement de Grasse (Var), à l'est du département.


On peut lire dans Le Toulonnais du 30 mai 1853 (Archives départementales du Var) :

- "M. le Préfet a reçu au Bar, comme dans toutes les localités qu'il a parcourues, un accueil des plus sympathiques. C'est partout le même entrain, les mêmes manifestations d'attaachement pour l'auguste personne de l'Empereur auquel il faut reporter l'honneur de ces ovations si vraies et si spontanées, et, par suite, les mêmes témoignages affectueux pour le représentant direct de son autorité dans le Var.

À Grasse, malgré une pluie battante, toute la population était sur pied au moment de l'arrivée de M. le Préfet, qui a été salué par les accalamations les plus vives et par les cris mille fois répétés de vive l'Empereur !

L'arrondissement de Grasse donne en cette circonstance, une nouvelle preuve de l'excellent esprit qui l'anime et qui ne s'est jamais démenti depuis 1848".



- Titre de l'article publié dans Le Var (journal de Draguignan), le 31 mai 1853, 
Fréjus (Var), Médiathèque Villa Marie.



C'est Le Var du 31 mai 1853 qui relate en détail la visite de la ville de Cannes.

N.B. : le long texte de l'article est retranscrit ci-dessous sans être mis en italique, afin d'en faciliter la lecture et de conserver les quelques mots en italique du texte original.



VISITE DE M. LE PRÉFET À CANNES


"M. le préfet, venant de Fréjus, est arrivé à Cannes le 20 du courant, à 11 heures précises du matin ; c'était l'heure indiquée. On a dit dans le temps que l'exactitude était la politesse des rois, nous qui attendions aux abords de la ville, nous avons trouvé que c'était très-méritoire aussi pour MM. les préfets.

Le maire, en tête du conseil municipal, de tous les fonctionnaires et employés d'administration de la ville, de MM. les prud'bommes pécheurs, de la société de secours mutuels des marins et de MM. les officiers en retraite, a reçu M. le préfet, et lui a exprimé combien la population était beureuse d'étre la première à l'assurer du plaisir que lui causait sa visite dans l'arrondissement de Grasse, et la première aussi à manifester devant lui son dévouement respectueux à LL. MM. l'Empereur et l'Impératrice, ajoutant que la ville de Cannes était pleine de souvenirs de l'auguste famille de Napoléon. 

Dans une réponse empreinte des sentiments les plus élevés touchant les gloires du Consulat et de l'Empire, et de la reconnaissance la mieux sentie pour les immenses services rendus à la France par Napoléon III, M. le préfet, ramenant sa peusée sur notre ville, nous a révélé tout d'abord sa bienveillance particulière et sa haute sollicitude pour les intérêts des communes de son département.

Accompagné jusqu'à l'hôtel Gimbert, M. le préfet, aprés les présentations d'usage et des paroles bienveillantes à tous les fonctionnaires et à MM. les employés des administrations, a abordé tout de suite les questions si intéressantes d'où dépendent la prospérité de notre ville. D'un seul coup-d'œil l'avenir de Cannes lui a été révélé et, mieux que nous n'aurions pu le faire nous-mêmes, il a su rendre visible à nos yeux cette ville nouvelle qui peut éclore sous l'action simultanée et bien entendue de l'administration locale et de l'administration supérieure.

Le canal de dérivation de la Siagne, M. le préfet l'a proclamé non pas nécessaire seulement, mais indispensable. Avee votre beau soleil, il vous faut de l'eau, s'est-il écrié ; cela doit être, quant à présent, votre pensée unique ; ce sera la gloire de l'administration qui fera réussir ce beau projet,

Appréciateur éclairé de notre pays, lui qui a pu étudier la nature méridionale dans le poste si élevé qu'il a occupé longtemps à Alger, il nous a tracé à grands traits le tableau des embellissements qui devaient faire progresser si rapidement notre ville, et il a ajouté :

Je précherai l'économie et la prudence à la plupart des communes du département, mais à vous je vous dirai : Marchez avec le siècle, vous pouvez, avec votre beau pays, avec votre beau soleil, sacrifier un peu au luxe, car l'argent que vous dépenserez à embellir encore votre ville, se changera en or ; vous retiendrez en France cet or que le riche va semer en Italie, et vous réussirez à coup sûr, car vous avez, l'hiver, par la douceur de votre climat, l'été, par la beauté de vos golfes et de ces eaux si limpides, tout ce qui peut rendre la vie moins dure à ceux qui souffrent, tout ce qui peut augmenter le bien-être de ceux qui ont la fortune.

L'après-midi, M. le préfet a visité l'importante fabrique à savon de M. Courmes ; il a voulu se faire expliquer les détails de cette utile fabrication ; il a visité avec intérêt le grand établissement de parfumerie que M. Herman, de Paris, vient de fonder à Cannes, établissement qui n'aura pas son pareil dans la contrée, et qui, déjà, nous a valu la descente de quelques maisons de parfumerie des plus recommandables de Grasse, qui sont venues, elles aussi, profiter des ressources que notre pays offre à cette belle et riche industrie.

Une promenade à créer sur le rivage, dans le golfe si riant de la Croizette, le plan d'alignement du quartier nouvean qui se dresse à l'est de la ville, jusques au ruisseau de la Foux, la régularisation du quartier de Notre-Dame, le percement de quelques rues, l'appropriation mieux entendue de notre belle place de la Mairie et des plantations d'arbres qui décorent nos allées, la confection de ponts-aquedues sur la route impériale, dans la traverse de Cannes, pour faire disparaître les cassis qui la déparent, l'amélioration de notre part, par quelques travanx nouveaux au musoir, la consolidation de la jetée, le complément du phare dont l'administration va nous doter, à l'entrée du port, par une bouée en face du musoir ; 

toutes ces questions si intéressantes pour l'avenir de notre ville ont été traitées tour à tour avec le discernement, le sens pratique et la chaleur de touriste qui distinguent si éminemment M. Mercier-Lacombe. 

Après avoir franchi notre port, le beau golfe de La Napoule a séduit M. le préfet, et, par attraction, sans projet arrêté, notre visite a continué, et nous avons vu se dérouler cette côte si belle avec ses châteaux, ses villas en amphitéâtre. 

Le château de lord Brougham a été vu avec l'intérêt qui se rattache toujours à l'habitation d'hiver de l'illustre orateur ; le château de M. Court, la villa de sir Léader (sic), ancien membre des Communes, le château de M. Cims, ministre anglican, reproduisant en petit l'imposante abbaye de Lérins, et tant d'autres villas jolies, mais sans nom, ont successivement attiré les regards de M. le préfet et nous ont dissimulé la longueur de la route ; enfin, le château Saint-Georges, cette belle propriété de M. Wolfield (sic), a été le terme de notre excursion ; le propriétaire nous en a fait les bonneurs avec le plus aimable empressement. 

On a été frappé du goût avec lequel on a su là embellir la nature, et l'un de nous, dans un mouvement d'admiration, a proclamé ces jardins, les jardins d'Armide ! La demeure du riche anglais a été remarquée par sa tenue irréprochable, par le vrai confort qui règne partout, par une imitation des merveilles de l'Allambra (sic).

L'honorable M. Wolfield, qui a visité en observateur l'Orient et toute l'Italie, s'est pris d'une belle passion pour les environs de Cannes, pour ce coin de la Provence qu'il dit aussi beau que ce que l'Europe et l'Asie offrent de plus remarquable, et, jaloux de voir se réaliser ses projets d'embellissements, il a étalé à nos yeux une vue du golfe de Naples vers le Pausilippe, qui renferme le tombeau de Virgile, et il a demandé avec une aimable chaleur, si dans le golfe de La Napoule on ne pourrait pas créer un second Chiaia par une belle promenade sur le rivage ?

De retour de notre excursion, l'hospice de la ville a reçu la visite de M. le préfet. Cet hospice, admirablement situé, parfaitement tenu par les sœurs hospitalières (saintes femmes qui sont sur la terre la Providence des malheureux), offre aux malades de vastes salles bien aérées, un paysage charmant, un air salubre, et M. le sous-intendant, dans un mouvement d'aimable courtoisie, a dit à ces dames : qu'il voudrait être à l'hospice de Cannes, si Dien lui retirait la santé, et qu'il croirait rendre service à son administration, en lui indiquant l'hospice de Cannes comme le point le plus favorable à une maison de convalescents, dont il solliciterait la création pour les militaires du Var.

Nous étions près de notre église paroissiale, et M. le préfet n'a pas reculé devant une nouvelle ascension. L'église de Cannes, bâtie par les abbés de Lérins, à l'époque la plus prospère de l'abbaye, est vaste et d'une construction sévère ; elle offre des lignes simples mais belles et une voûte des plus hardies, et M. le préfet, en l'admirant, n'a regretté qu'une chose, le badigeon dont on a couvert les murs intérieurs, en croyant la restaurer.

De l'église, en passant sous la voûte du clocher svelte et élancé, nous avons débouché sur l'esplanade plantée de beaux ormeaux qui est devant le presbytère. Du mont Chevalier, sur lequel sont groupés l'église presbytériale, la grande chapelle Sainte-Anne, l'ancien château de M. de Montgrand, avec sa tour carrée, œuvre des Templiers, se découvre un vaste el magnifique horizon. 

Nous avions à nos pieds la ville de Cannes, à droite le golfe de la Croizette, les lles de Lérins avec les ruines si belles encore de l'antique abbaye se dressant du sein de la mer, le château de Ste-Marguerite, où vécut quelques années le Masque de Fer, plus loin le golfe Juan, où accosta la flotille qui ramenait le grand homme de I'lle d'Elbe, en face les belles campagnes couronnées par les hauteurs couvertes de forêts qui nous séparent de Valamis [Vallauris] et où s'étalent la villa Alexandra, avec son haut minaret, le château Desmaret, et tant d'autres jolies habitations à gauche, la commune du Cannet, avec ses hameaux, ses bois d'orangers, de grenadiers et d'oliviers, le village de Mougins, bâti sur un mont isolé, plus loin, la campagne de Grasse, avec sa végétation luxuriante, et plus loin encore, au fond du tableau, la chaîne élevée du Chiron, couronnée encore de neige resplendissant aux rayons da soleil ;

et en ramenant les yeux plus près de soi, les derrières de Cannes, s'élevant en amphithéâtre, avec ses jardins et ses palmiers, et surtout un point culminant où l'œil distingust une croix bien chère à nos souvenirs d'enfance, car c'était là qu'avait lieu notre premier pélerinage, alors qu'admis au festin de la table sainte pour la première fois, nous allions processionnellement rendre hommage au Dieu qui a dit : Sinite parvulos venire ad me [Laissez venir à moi les petits enfants], ce signe sacré de la rédemption rappelant à notre mémoire ces vers d'un poëte peu connu, redits tout haut par l'un de nous :


Une croix près de là, sur un tertre placée, 

De pieux souvenirs entretient la pensée, 

Et dans l'âme jetant une sainte ferveur, 

La ramène un instant aux pieds du créateur.


Toutes ces splendeurs de la nature, tous ces souvenirs émouvants qui se dressèrent devant nous l'un après l'autre, reconstituant le passé pour l'ajouter aux merveilles du présent, ont arraché à M. Mercier-Lacombe un eri d'admiration et l'aveu que l'Afrique n'offrait rien de comparable à ce tableau.

En ce moment, M. le curé est venu nous distraire de notre contemplation, et sur son invitation nous nous sommes rendus dans le jardin de son presbytère, pour y voir, au couchant, un second paysage que le digne pasteur disait ne le céder en rien à celui que nous quittions à regret.

Là, le panorama le plus intéressant s'est montré à nos yeux Nous avions à gauche le golfe de la Napoule, d'un aspect si grandiose, avec sa mer bleue, le cap Roux, au-delà duquel se trouve le golfe de St-Raphaël, où aborda à son retour d'Egypte l'homme providentiel qui vint sauver la France ; 

en face de nous, au fond de l'horizon, la chaîne de montagnea de l'Esterel, avec ses masses imposantes de rochers, ses forêts, ses crêtes si gracieusement dentelées, et offrant en ce moment (le soleil se couchait et empourprait l'horizon) un rideau du noir le plus sombre, qui justifiait l'expression d'un poète, la nuit visible, et plus près de nous, les coteaux riants où s'étalent tous ces châteaux, toutes ces villas que nous avons décrits plus haut ; 

enfin, plus prés encore, l'ancien cimetière do la ville, avec ses croix et ses hautes herbes, rappelant par son silence éloquent la pensée de l'homme vers la fin de cette vie, qui ne comptera pour nous auprès de notre père à tous que par les bonnes œuvres accomplies. Toutes ces choses si belles, si saisissantes ont fait dire à M. le préfet : Monsieur le curé. j'envie votre place ; si je n'étais prélet du Var, je voudrais être curé de Cannes.

À 7 heures, a eu lieu le banquet offert par la ville à M. le préfet. La salle de la mairie, restaurée, contenait une brillante réunion, où l'on remarquait, avee la suite de M. le préfet et de M. le sous-préfet, M. Wolfield, dont le jardin mis à contribution avait servi à orner la table des plus belles fleurs ; MM. les vice-consuls d'Angleterre, de Naples et de Sardaigne ; M. le colonel Gazan, membre du conseil général pour le canton d'Antibes ; notre vénérable pasteur et Messieurs les maires du canton.

On a loué la commission qui avait présidé aux apprêts de la fête. L'art de nos modernes Vatel, de nos Castel-Muro a été aussi l'objet de propos élogieux ; nos vins du crû ont obtenu un accueil empressé, et tout respirait dans cette réunion la nature méridionale, si cordiale, si expansive.

M. le préfet a porté à S M. l'Empereur un toast qui a été accueilli par les vivats de toute l'assemblée. M. le sous-préfet a porté à son tour à S. M. l'Impératrice un toast qui a réveillé l'élan, cette fois respectueux, de la galanterie française.

Enfin M. le maire, avec la voix du cœur, a bu à la santé de M. le préfet, et ses paroles ont trouvé un écho général, lorsqu'il a exprimé le vœu qu'il soit donné au Var de conserver son premier magistrat assez longtemps pour qu'il puisse réaliser tout le bien qu'il médite pour la prospérité de notre département. Puisse ce vœu arriver jusqu'au pied du trône, et que la stabilité à l'ordre du jour fasse sentir enfin jusqu'à nous sa salutaire influence.

La soirée était calme et douce, la lune donnait un attrait nouveau à notre belle promenade ; on s'est répandu dans nos allées parfumées par l'acacia en fleur, et vers minuit s'est terminée cette journée qui comptera pour l'avenir de notre pays".

BARBE,

Membre du Conseil Général