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1839 - LE PORTRAIT EN 5 MINUTES ?
Le Daguerréotype
Après 15 années de recherches, commencées par M. Niépce et continuées par M. Daguerre, le "daguerréotype" (parfois orthographié, "daguerrotype" ou "daguéréotipe") est enfin annoncé en janvier 1839 (Le Drapeau tricolore de Chalon-sur-Saône du 2 janvier 1839 ; Annonce d'Arago à l'Académie des Sciences le 7 janvier 1839).
Entre juin et août 1839, le gouvernement français acquiert les droits de l'invention et les offre au monde. M. Arago présente le projet de loi à la Chambre des Députés (3 et 9 juillet) puis le procédé à l'Académie des Sciences (le 19 août).
"Le daguerréotype est à présent la propriété de tous ; on est impatient de jouir de la miraculeuse découverte et de l'instrument" (Le Temps du 24 août 1839).
Des appareils ont été préparés sur les indications de M. Daguerre (notamment par l'opticien Giroux) et, dès l'été et l'automne 1839, les premiers daguerréotypeurs se répandent sur tout le territoire français et dans le monde entier, afin de photographier les paysages pittoresques, les villes et leurs monuments.
L'usage de l'appareil présente encore quelques inconvénients dont un prix atteignant les 350 fr., un poids proche des 50 kg, des temps de pose longs, des opérations chimiques complexes, un miroitement de la plaque et une altérabilité de l'épreuve.
Cependant, "il faut tout attendre de l'avenir ; le daguerrotype (sic) n'est qu'un point de départ ; le perfectionnement ne tardera pas à s'en emparer et à le doter de qualités nouvelles" (Le Temps du 24 août 1839).
En Province
Dès septembre 1839, des daguerréotypes sont en vente dans plusieurs villes de province, comme à Toulouse (Haute-Garonne) ou à Bayonne (Pyrénées-Atlantiques), et des démonstrations et leçons sont organisées.
Des vues urbaines sont également réalisées à Nantes (Loire-Atlantique), Strasbourg (Bas-Rhin), Saint-Omer (Pas-de-Calais), Marseille (Bouches-du-Rhône) et Pau (Pyrénées-Atlantiques),
Le Portrait
"En général, on se montre peu disposé à croire que le daguerréotype puisse servir jamais à faire des portraits. En effet, pour que l'image vienne rapidement, c'est-à-dire pendant les quatre à cinq minutes d'immobilité qu'on peut exiger d'une personne vivante, il faut que la figure soit en plein soleil ; une vive lumière forcerait la personne la plus impassible à un clignotement continuel, elle grimacerait, toute l'habitude faciale se trouverait dérangée.
Heureusement M. Daguerre a reconnu, quant à l'iodure d'argent dont les plaques sont recouvertes, que les rayons qui traversent certains verres bleus y produisent la presque totalité des effets photogéniques (transmission de la lumière). En plaçant un de ces verres entre la personne qui pose et le soleil, on aura donc une image photogénique presque tout aussi vite que si le verre n'existait pas, et cependant la lumière éclairante étant alors très douce, il n'y aura plus lieu à contraction musculaire et à clignotemens trop répétés (La France du 28 août 1839 ; texte des opticiens Susse Frères).
"Le premier portrait (...) que j'aie vu, fut exposé chez M. Susse (...). L'image humaine était bien noire (...) ; il y avait contraction des traits et grimace évoquant la souffrance. Néanmoins ses yeux étaient à moitié ouverts (...). Pour éviter cette contraction de la face, on imagina donc de faire fermer les yeux au modèle ; mais, au lieu de portraits, on obtenait ainsi que les masques de personnes endormies, si ce n'était des têtes de mort" (Marc Antoine Gaudin, Traité pratique de Photographie, 1844 pp. 121-122).
Les premiers portraits de M. Donné sont des représentations de bustes de divinités antiques ou de personnalités contemporaines, comme celui de la tragédienne Rachel, sculpté par Dantan (Journal de Paris du 16 octobre 1839).
Ses portraits de personnes vivantes présentent, pour leur part, des figures aux yeux baissés ou clos, vêtues de blanc ; un temps d'exposition plus court est en effet obtenu grâce aux corps blancs et on a même "imaginé d'enfariner le visage des personnes (...) mais cela change quelquefois beaucoup la physionomie" (La Quotidienne du 24 octobre 1839).
"M. Jobard, qui a mis à l'exposition la première vue prise en Belgique par le Daguerréotype, vient d'exposer le [son] premier portrait fait d'après nature. Il représente une jeune femme vêtue de blanc, endormie sur un canapé" (Le Siècle du 23 octobre 1839 ; Journal des Beaux-Arts du 1er novembre 1839 p. 178).
La réalisation de scènes de genre, dans le style des tableaux flamands ou hollandais, est également un moyen de représenter une ou plusieurs personnes, sans pour autant faire des visages le sujet principal.
"Je passais six mois à faire chaque jour mon portrait sur grande plaque, en plein soleil, les yeux ouverts, croyant, à chaque épreuve, parvenir à abréger l'exposition à la chambre noire, attendu que j'espérais beaucoup, sous ce rapport, d'une dissolution alcoolique d'iode à laquelle j'ajoutais du brome" (Marc Antoine Gaudin, Traité pratique de Photographie, 1844 pp. 121-122)..
1840 - LE PORTRAIT EN DEUX MINUTES ?
J.-F. Soleil, dans son Guide de l'amateur de Photographie de 1840 (pp. 70-72), fait le point :
"Les espérances que l'on avait conçues d'obtenir des portraits au daguerréotype n'ont pas été réalisées jusqu'ici. Ce n'est pas cependant que quelques personnes n'aient réussi à force de patience, d'art et de persévérance, à atteindre à des résultats assez satisfaisants Mais je ne sache pas que jusqu'à présent on ait produit un portrait avec les yeux ouverts, la physionomie et l'attitude naturelles.
Le plus grand obstacle vient surtout de la teinte de la peau, qui est plus ou moins riche en orangé pâle ; et (...), cette nuance est impuissante à réagir sur la substance dont est enduite la plaque iodée. Cela est si vrai que les meilleurs résultats ont été obtenus avec des figures de femme à peau parfaitement blanche.
D'un autre côté, l'immobilité est une condition indispensable à remplir pour le succès ; en sorte que la tête doit être solidement maintenue par un appui caché, ce qui lui communique une raideur inaccoutumée et désagréable, ou soutenue par des coussins, ce qui est incompatible avec l'attitude habituelle, hors le cas de sommeil.
La nécessité d'une vive lumière force celui qui pose à un clignotement perpétuel, ou entraîne une contraction pénible et disgracieuse des muscles de la face. Ce dernier inconvénient est facile à éviter.
Guidés par les observations de M. Daguerre sur l'action des verres bleus, qui ne retardent pas l'effet photogénique, nous avons disposé un châssis sur lequel était tendu un morceau de taffetas violet clair et nous nous en sommes servi pour atténuer les effets d'un soleil trop vif. Malgré cette interposition la teinte de la peau du visage s'est trouvée aussi claire que celle des mains, qui avaient été exposées à la lumière directe (...).
Nous poserons en principe que (...) la personne doit être prise de face ou de trois quarts, pour éviter l'influence des déplacements produits par les mouvements de la respiration (...). En second lieu, les vêtements seront de couleur claire (...). Enfin, il faut opérer en plein air, au grand jour, le matin de préférence, en protégeant (...) le visage contre l'action directe du soleil, et recevant les rayons de côté, pour obtenir des oppositions plus tranchées".
De plus petits daguerréotypes, moins chers et lourds, sont mis en vente par l'opticien Lerebours dès le printemps 1840 : certains sont pensés pour le voyage mais d'autres sont "destinés particulièrement à faire le portrait avec l'addition d'une Pharmacie pour opérer sur papier" (Journal des débats politiques et littéraires du 1er juin 1840).
Les perfectionnements se multiplient, permettant de réduire les temps de pose. Dès l'été 1840, l'opticien Lerebours expose quelques nus académiques et, à l'automne, il propose de faire désormais "le portrait en deux minutes" (Le Temps du 16 août 1840 ; La Presse du 24 octobre 1840).
En décembre 1840, M. Spoerlin de Vienne (Autriche) annonce qu'une nouvelle combinaison de lentilles mise au point par le professeur Petzval (basée sur le calcul mathématique du physicien Ettingshausen), permet de concentrer la lumière sur la plaque daguerrienne, abrégeant ainsi le temps de pose, à "45 ou 50 secondes au soleil, deux minutes à l'ombre et 3 à 3 minutes 1/2 par un temps couvert" (Le Moniteur industriel du 7 janvier 1841 p 4).
En Province
Il faut attendre l'été 1840 pour qu'une première petite annonce, toulousaine, propose la réalisation de portraits : "MM. Bianchi [fabricants et vendeurs] offrent aussi de prendre le portrait au daguerréotype, aussi que toute vue de la ville au prix de 30 fr." (Gazette du Languedoc du 14 juillet 1840).
1841 - LE PORTRAIT ENTRE 12 SECONDES ET DEUX MINUTES ?
Début 1841, M. Arago annonce que M. Daguerre obtient désormais "les images en une seconde" [mais il n'y aura pas de suite] (Journal des débats politiques et littéraires du 6 janvier 1841).
Le 7 mars 1841, un "portrait daguerréotypé et fidèle" du roi Louis-Philippe est réalisé par M. Daguerre (La France du 16 mars 1841).
"On est descendu aujourd'hui à une ou deux minutes, et à l'ombre ! de telle sorte que la fatigue de la pose n'est plus rien, que les plus impatiens et les plus remuans peuvent aisément la supporter et que les yeux sont reproduits ouverts et brillans comme dans un portrait ordinaire.
Nous ne voulons pas dire que le portrait daguerréotypé soil devenu quelque chose de parfaitement agréable et satisfaisant ; la teinte en est toujours triste et plombée, la physionomie immobile, les traits sont vieillis (...).
Ce résultat [temps de pose] est encore loin de celui que nous a promis M. Daguerre [une seconde] il y a cinq mois, et que nous attendons toujours sur la parole de M. Arago" (Journal des débats politiques et littéraires du 20 mai 1841).
En juin 1841, à l'Académie des Sciences de Paris, M. Gaudin, opticien, met en pratique un procédé qui réduit fortement le temps d'exposition, mis au point par le physicien Edmond Becquerel. Ce procédé consiste à capturer une image assez pâle en une ou deux secondes mais d'accentuer ensuite cette dernière (aussitôt après ou plus tard) par l'exposition solaire de la plaque au travers d'un verre rouge (préféré au verre jaune proposé par M. Becquerel). M. Gaudin présente des vues de paysages, de nuages (malgré leur mobilité), d'édifices mais également des portraits.
À la même séance, M. Claudet, photographe, propose pour sa part une couche plus sensible de préparation de la plaque (exposition de la plaque préalablement iodée aux vapeurs de chlorure d'iode), abaissant le temps de pose entre 12 et 15 secondes.
Le cumul des procédés Claudet et Becquerel va permettre d'obtenir des images "dans un temps si court qu'il est presque inappréciable" (Le Constitutionnel du 20 juin 1841).
"J'eus alors l'idée, comme bien d'autres, d'employer des objectifs à court foyer, et tout aussitôt, je pus obtenir des portraits en une ou deux minutes. Enfin, la découverte du chlorure d'iode par M. Claudet ayant permis de mettre les secondes à la place des minutes, cet art en dériva un immense perfectionnement" (Marc Antoine Gaudin, Traité pratique de Photographie, 1844 pp. 121-122).
"Aujourd'hui l'on obtient dans le court espace de vingt secondes à une minute au plus, et, quel que soit l'état du ciel, un portrait d'une remarquable exécution et d'une ressemblance qui ne saurait être plus parfaite, puisque la nature est prise sur le fait" (Le Droit du 3 juillet 1841 ; Gazette nationale du 3 août 1841).
"Il semble, pour le portrait, que ce soit un grand avantage de ne faire poser son modèle que quelques secondes, ce qui peut avoir lieu au moyen de lentilles plus fortes et d'un éclairage bien entendu. Cependant, lorsqu'on obtient la copie d'une figure d'une manière très-rapide, il est difficile d'avoir des accessoires avec quelques détails, ce qui nuit beaucoup au charme d'un portrait.
Je préfère mettre deux à trois minutes pour obtenir une épreuve de portrait au soleil, en garantissant la figure de la personne qui pose d'une lumière trop vive, au moyen d'un verre bleu qui prolonge un peu l'opération, mais qui ne nuit en rien à la perfection du résultat. De cette manière, les accessoires les plus sombres sont bien rendus, ayant eu le temps nécessaire à leur reproduction (...).
Pour mettre au point, je me sers d'un moyen très-simple. Lorsque j'ai placé à peu près bien le châssis à coulisse de la chambre noire, je fais appliquer sur le front de la personne dont j'exécute le portrait un morceau de carton blanc sur lequel est écrit un mot quelconque à l'envers. Alors, à l'aide du bouton de la crémaillère qui fait mouvoir l'oculaire, je l'avance ou le recule jusqu'à ce que je lise distinctement sur le verre dépoli le mot inscrit sur le carton. J'arrive ainsi à la certitude d'avoir le vrai point" (L. de Brébisson, De quelques modifications apportées au daguerréotype, édité en 1841 p. 100).
L'opticien Buron, dans son ouvrage de 1841 intitulé, Description de nouveaux daguerréotypes perfectionnés et portatifs, avec l'instruction de M. Daguerre, annotée, et des méthodes pour faire des portraits, expose des perfectionnement semblables et ajoute (pp. 31-36) :
"On sait généralement : 1° que plus un objet est proche, plus est forte la lumière qu'il renvoie ; 2° que les verres lenticulaires font converger derrière eux une lumière d'autant plus intense que leur foyer est plus court.
Partant de ces données, on a construit une espèce de chambre obscure dont la combinaison optique est telle que l'appareil peut être placé à une très-petite distance de l'objet. L'objectif ayant d'ailleurs un très-court foyer, il réunit sur la plaque iodée une plus grande masse de rayons lumineux. Par l'emploi de cette chambre obscure et avec le concours de certaines circonstances locales, on est enfin parvenu à obtenir des épreuves après une, deux ou trois minutes d'exposition à la lumière, et ainsi la reproduction des portraits a été rendue beaucoup plus facile (...).
"Premier procédé [basé sur les instructions de M. Daguerre] : [Un] objectif donne plus de lumière et moins d'aberration s'il est formé de deux verres, l'un et l'autre achromatiques, dont le foyer combiné est également d'environ 80 millimètres. Les images produites par un tel objectif étant nécessairement très-petites, on fait usage de plaques dont la dimension n'est que du quart ou du huitième des grandes plaques ordinaires.
Selon que l'on veut avoir un portrait en buste ou en pied, la personne est placée vis-à-vis cette chambre obscure à la distance d'un demi-mètre au moins ou de deux mètres au plus. Pour maintenir le modèle dans la plus parfaite immobilité, on le fait asseoir sur un siège assez pesant pour ne pas être facilement dérangé. L'élasticité des fauteuils modernes serait un inconvénient. Derrière le siège qu'on a choisi doit s'élever une forte règle de bois, terminée par un croissant sur lequel la tête trouve un point d'appui fixe. Si la personne devait être reproduite en pied, il faudrait la placer près d'un meuble sur lequel elle pût s'appuyer.
Il est essentiel que l'exposition à la lumière ait lieu non dans un appartement, mais à l'air libre, sur une terrasse ou dans un jardin. Derrière la personne qui pose on met un paravent ou une tenture, dont autant que possible la couleur tranchera avec celle des vêtements. En tout état de choses on peut faire usage d'un drap blanc disposé en forme de draperie.
Les portraits saisis de face sont généralement peu gracieux : ils viendront beaucoup mieux s'ils sont pris dans cette position que les peintres appellent de trois quarts. Les yeux du modèle seront constamment dirigés vers un point un peu éloigné.
L'habillement de la personne qui pose est loin d'être une chose indifférente : les couleurs qui réussissent le mieux sont : le bleu, le violet, le gris, le jaune, le rouge et le vert clair, et en général toutes les demi-teintes. Les vêtements blancs et noirs doivent être, autant que possible, évités : les premiers renvoient trop de lumière, les seconds pas assez.
La durée de l'exposition ne doit pas, en été, excéder une minute au soleil plein, et deux ou trois minutes lorsque le ciel est couvert de nuages blancs. L'expérience serait tentée vainement si le jour était sombre (...)".
Deuxième procédé [fondé sur les expériences de M. Becquerel] : Par le procédé que je vais indiquer, j'ai obtenu, après quelques secondes d'exposition seulement, des portraits supérieurs à ce qui a été fait de mieux par la méthode ordinaire. Ils sont surtout remarquables par un air de vie dû, sans doute, à ce que les traits du visage n'ont point eu le temps d'être altérés par la fatigue qu'amène forcément une exposition de plus longue durée.
Aucun changement n'est apporté aux préparations ordinaires : mais on doit, de toute nécessité, faire usage de la chambre noire à objectif à court foyer, et avoir égard d'ailleurs à toutes les conditions indiquées ci-dessus.
On s'est préalablement procuré un carreau de verre rouge ou à défaut un carreau de verre jaune orangé, d'une couleur bien homogène, et autant que possible sans bulles ni défauts. Ce verre a été coupé de manière à pouvoir remplacer, dans le cadre où se met la plaque iodée, la planchette noire qui sert ordinairement à la préserver de la lumière du jour.
La plaque iodée ayant été substituée au verre dépoli dont on s'est servi pour mettre au foyer, on recommande à la personne qui pose l'immobilité la plus parfaite, et l'on ouvre vivement l'opercule de l'objectif. Si l'on opère en plein soleil, on ferme l'opercule après quelques secondes d'exposition. Si le ciel est couvert de nuages blancs, on prolonge l'exposition jusqu'à 30 ou 60 secondes, jamais plus.
Puis aussitôt on ferme l'opercule, et, au lieu de la planchette noire qui couvrait la plaque avant l'exposition, on glisse le verre coloré, et l'on porte la plaque ainsi recouverte dans un endroit où le verre peut recevoir, à l'abri des rayons directs du soleil, la lumière diffuse du ciel. Après un intervalle de temps qui varie entre dix et quinze minutes, la plaque est portée dans la boîte au mercure, et l'opération est terminée".
Le procédé de M. Gaudin évolue vers un temps de pose "de 1/4 à 3/4 de seconde, suivant la clarté du jour". La plaque d'argent déjà jaunie par l'iode, se voit en plus enduite d'une couche de bromure d'iode en vapeur (toxique), extrêmement senisble à la lumière :
"Les nouveaux portraits ont perdu cette froideur qui les faisait ressembler à des rondes-bosses en donnant aux chairs quelque chose de l'inerte pesanteur du pla^tre (...°. Désormais, le portrait pris au vol de l'émotion, sans raideur et sans affectation dans la pose, sera d'une vérité absolue" (La Quotidienne du 31 octobre 1841).
En Province
Les photographes de passage proposant des portraits au daguerréotype se multiplient désormais en province car ils bénéficient de temps de pose réduits permettant la netteté et la ressemblance souhaitées par la clientèle. Ainsi :
- en mai 1841, M. Duvaldesten, opticien à Dijon, rapporte-t-il de Paris un "nouveau Daguerréotype pour faire le portrait en deux minutes" (Courrier de la Côte-d'Or du 25 mai 1841) ;
- en août 1841, MM. Dolard et Bocard de Lyon, proposent-ils, à Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire), des "portraits en deux minutes" (Courrier de Saône-et-Loire du 16 août 1841) ;
- en octobre 1841, MM. Dumoulin et Lafond annoncent-ils, à Saint-Quentin, des portraits réalisés avec "une seule minute et par temps sombre pour 12 fr." (Journal de la ville de St. Quentin et de l'arrondissement du 10 octobre 1841) :
- en octobre 1841, un artiste parisien anonyme offre-t-il, à Toulouse, "des portraits en quelques secondes et dans les appartements" (Gazette du Languedoc du 16 octobre 1841) ;
- à Lyon, en décembre 1841, à l'approche des étrennes, le graveur (installé) Durand propose-t-il des "portraits au Daguerréotype en quelques secondes" (Journal du Commerce de la ville de Lyon et du département du Rhône du 29 décembre 1841).
- cas plus rare, on peut suivre, entre le printemps et l'automne 1841, une partie du trajet effectué par le daguerréotypeur suisse, Auguste Garcin, formé à Paris : il est signalé en juin 1841 à Tours (Indre-et-Loire), en juillet-aôut à Nantes (Loire-inférieure/Loire-Atlantique), où il réalise des portraits au daguerréotype "en 5 ou 10 secondes" (L'Ouest du 8 juillet 1841), puis en décembre à Toulon (Var).
L'emploi du procédé Gaudin se répand et les opticiens Bianchi de Toulouse peuvent ainsi proposer, dès décembre 1841, des "portraits en peu de secondes à l'ombre" aux prix de 15 et 20 fr. et de nouveaux appareils de Daguerréotype de 60 à 100 fr. (Gazette du Languedoc du 23 décembre 1841).
ÉPILOGUE
Voici des extraits d'un texte paru dans le Journal du Cher du 1er octobre 1842.
Le premier passage offre un résumé fidèle des perfectionnements qui, lors des années 1839-1841, ont progressivement facilité la réalisation des portraits.
- PORTRAITS AU DAGUERREOTYPE.- Qui ne se rappelle encore le sentiment de surprise et d'admiration avec lequel fut accueillie, il y a trois ans à peine, la merveilleuse découverte de MM. Daguerre et Niepce père et fils ? C'était en effet chose qui paraissait tenir du prodige, qu'on eût pu rendre fixe et durable l'image des objets qui se produit, si exacte, si vraie, sur la paroi de la chambre noire, et contraindre ainsi la nature à être elle-même son peintre et son graveur.
Rien de plus simple, cependant, que ce procédé acquis par quinze années de patients travaux et de laborieuses recherches; et sitôt que l'état, en ayant acheté le secret de ses auteurs, l'eut livré au public, une foule d'individus s'en emparèrent, cherchant à s'en rendre l'application familière dans un but artistique ou de spéculation.
Ce, surtout, à quoi on dut penser tout d'abord, ce fut de l'approprier à la reproduction de la nature vivante, et, pour cela, de chercher des agents chimiques d'un effet plus actif et plus prompt. Le temps nécessaire pour que la reproduction des objets pût s'opérer, à l'époque où M. Daguerre livra sa découverte au public, était de douze ou quinze minutes pour le moins, et l'on conçoit que le besoin d'une immobilité de si longue durée rendit excessivement difficile le daguerréotypage des êtres animés.
D'un autre côté, il fallait alors que l'opération eût lieu au soleil, et il y avait pour ainsi dire, par suite de cela, impossibilité d'appliquer ce moyen à la confection des portraits. Depuis, des efforts nouveaux ont été tentés, et la découverte découverte de nouveaux agents a amené des résultats précieux.
Si bien qu'aujourd'hui, non seulement on opère à l'ombre, mais encore, pour peu que le temps soit clair, il suffit d'une pose de dix à vingt secondes pour obtenir la reproduction parfaite des objets ou des personnes dont on veut avoir l'image ou le portrait".
Le deuxième passage est une rare évocation du décalage entre la province et Paris..
- "Déjà, depuis longtemps, il existe à Paris nombre de praticiens fort habiles dans l'art de confectionner les portraits au daguerréotype, mais jusqu'ici, nous autres provinciaux, nous étions restés étrangers aux jouissances de cet art nouveau. Voici cependant que, par l'arrivée simultanée de deux daguerréotypeurs dans notre ville, nous allons être appelés à juger des effets merveilleux [de cette] découverte...".
Le texte ci-dessus explicite le véritable sujet de cet article. En effet, quel intérêt de limiter la recherche des perfectionnements apportés au portrait au daguerréotype, aux seules années 1839-1841, sinon pour essayer de fonder l'hypothèse suivante.
L'absence de traces d'ateliers de portraitistes dans de nombreuses villes françaises de ces trois années-là s'explique, à mon avis, davantage par la difficulté d'une réalisation satisfaisante et monnayable du portrait au daguerréotype que par les autres causes que j'ai pu lister dans des articles précédents :
- une carence documentaire : journaux non conservés, non numérisés ou ne rendant pas compte des photographes de passage ; rare recours à la petite annonce par les photographes ; épreuves exposées et affichettes distribuées non conservées ;
- une profession de "daguerréotypeur" non signalée dans les recensements de 1841, au profit de la profession principale : opticien, peintre, graveur, lithographe, ingénieur, horloger, quincaillier..
L'année 1841 apparaît comme une année de transition, grâce à une réalisation facilitée des portraits. Cependant, c'est surtout à partir de 1842 que l'on peut observer une multiplication de traces documentaires attestant la présence, en province, de portraitistes itinérants mais aussi de portraitistes résidents : articles, petites annonces, épreuves conservées avec leur étiquette, dépôt de brevets, annuaires, recensement de 1846.
