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PRÉSENTATION
A la suite de l'article intitulé, "Photographes et Outrages aux moeurs (1839-1859)" (ici), j'ai souhaité compléter la recherche par des textes des deuxième et troisième quarts du XIX° siècle qui évoquent les modèles féminins posant pour les peintres, les sculpteurs et les photographes.
Les statistiques
- 1860 : "Deux cents jeunes filles vivent aujourd'hui, à Paris, du honteux métier de poseuses pour le stéréoscope" (L'Indépendant de la Charente-Inférieure du 4 septembre 1860) ;
- 1874 : un document officiel relève "671 filles ou femmes faisant le métier de servir de modèles aux peintres, sculpteurs, photographes, etc." (La Liberté du 13 novembre 1874 - texte reproduit jusqu'en 1886 ; BnF) :
"230 Françaises, 120 Italiennes, 80 Anglaises, 60 Suisses, 50 Espagnoles, 49 Belges, 45 Allemandes, 30 Américaines, 4 Autrichiennes,2 Portugaises, 1 Irlandaise",
"130 ont dépassé la vingt-unième année, les autres sont âgées de 16 à 20 ans",
"60 artistes dramatiques, 40 modistes, 35 fleuristes, 30 couturières ; toutes les autres sont sans profession avouée",
"145 ont été condamnées correctionnellement à des peines plus ou moins fortes pour avoir collaboré chez des photographes à la composition de sujets obscènes",
"la rémunération que reçoivent les "poseuses" varie à l'infini. Elle commence à "deux francs" et s'élève graduellement jusqu'à des chiffres qu'il n'est pas possible de déterminer".
Les modèles juives
J'ai été surpris par une assertion présente dans de nombreux textes :
- "La plupart des modèles féminins sont de race juive, et s'appellent Sarah, Rebecca, Noemi, Rachel, etc." (Emmanuel Gonzalès, "Les Mendians à domicile", La Caricature du 21 juin 1840 (Retronews) ;
- "La majeure partie des jeunes filles qui se font modèles à Paris sont juives (L'Illustration du 29 juin 1850, pp. 413-414 ; BnF, Gallica) ;
- "Les modèles de jeunes filles (...) sortent pour la plupart des nombreuses tribus israélites qui habitent le territoire parisien" (Edmond Texier, "Les Peintres, les Ateliers et les Modèles", Tableau de Paris, Tome Second, Paris, 1853, Paulin et Le Chevalier, ch. XLIII, pp. 49-51) ;
- "Les juives ont eu et ont encore le monopole de la pose" (Louis Leroy, "Les Modèles", Physionomies Parisiennes - Artistes et Rapins, L. Chevalier Editeur, Paris, 1868, pp. 104-112 (Google Livres).
- "Vers 1830, la grisette parisienne [jeune ouvrière coquette] fût détronée par la juive, les grandes belles filles que la conquête d'Alger amena en France" (Jules Claretie, Peintres et sculpteurs contemporains - L'Art français en 1872, 2ème édition, Paris, Charpentier et Cie, 1874, pp. 227-228 ; BnF, Gallica).
- "La plupart des filles qui servent de modèles sont juives" (Pierre Larousse, Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, 1874, pp. 359-360 ; Google Livres).
S'il est indéniable que de jeunes juives aient servi de modèles pour les artistes (vêtues ou dénudées), je ne suis pas persuadé qu'elles aient été majoritaires, d'autant qu'aucun des noms et prénoms des condamnées de l'article précédent n'implique de femmes juives et que les textes du dernier quart du XIX° siècle ne font que reprendre des passages de rares textes anciens (retranscrits ci-dessous). Il y a certes quelques modèles juives célèbres et identifiées mais il y en a tout autant chez les catholiques.
Les jeunes modèles juives sont cependant reconnues pour leur pudeur de métier et leur sérieux dans la pose. Leur beauté orientale fait que de nombreux peintres et critiques d'art jugent qu'elles seules sont capables de représenter les femmes de l'Ancien Testament (figures de Judith et de Rebecca ; Suzanne ou Bethsabée au bain, Esther à sa toilette) et celles des scènes orientalistes.
La beauté juive a également été mythifiée par le succès de la tragédienne Rachel et par celui de la jeune modèle juive de la nouvelle de A. de Bernard (Siona - Histoire d'Atelier, 1854 ; Google Livres) et de celle des Frères Goncourt (Manette Salomon, Paris, 1867 ; Gallica).
La population juive (hommes et femmes) ne représente, dans les années 1850, guère plus d'1% des parisiens (soit environ 13.000 personnes) dont, semble-t-il, environ de 85% d'ashkénazes, venant essentiellement d'Alsace-Lorraine, voire d'Europe centrale, et 15% de séfarades, essentiellement des Portugais, voire d'Algérie.
Il faut rappeler que toutes les jeunes femmes modèles, souvent pauvres, n'étaient pas juives, que toutes ne posaient pas nues, que celles qui posaient nues n'acceptaient pas toutes de participer à des mises en scène pornographiques, que toutes n'avaient pas des relations intimes avec les artistes et que toutes n'étaient pas des prostituées.
LES TEXTES
Seuls, les passages concernant les modèles féminins sont retrancrits ci-dessous mais la plupart des textes choisis consacrent une large part aux modèles masculins, voire à la clientèle des artistes.
Les extraits ne sont pas mis en italique pour en faciliter la lecture et permettre de mettre en évidence les termes en italique des textes originaux.
Les termes ou phrases entre crochets sont des précisions ajoutées aux textes originaux.
Texte 1 - E. de la Bédollierre, "Le Modèle", Le Constitutionnel (supplément) du 10 novembre 1839, pp. 7-8 :
"Parlerons-nous de la femme modèle ? Jules Janin [Jenny La Bouquetière, Paris, 1839] vous a poétiquement retracé l'histoire authentique d'une poseuse devenue grande dame, d'une poseuse chaste et pure, dont la vie pareille à un conte de fée, prouve, comme un conte de fée, que la vertu trouve tôt ou tard sa récompense.
Faut-il opposer la règle générale à cette charmante exception ? Faut-il chercher la femme-modèle dans son galetas orné d'un lit de sangle [bandes de tissu attachées à un cadre], d'une commode de sapin, d'une cuvette félée et d'une paire de bottes ? La suivrons-nous dans ses transformations somptuaires, tantôt déguenillée, tantôt portant manchon et cachemire français, et se promenant aux Tuileries où les fashionables la prennent pour une comtesse ?
Ce sujet serait plus abordable, si la femme modèle l'était moins. D'ailleurs, comment la reconnaître ? Elle ne convient jamais de sa profession, elle l'exerce avec bypocrisie, elle est lingère, brodeuse, demoiselle de boutique, jamais modèle. Allez frapper à sa porte, elle vous crie par le trou de la serrure : "Pour qui me prenez-vous, Monsieur ? je ne pose pas".
Et pourtant vous la voyez accourir le lendemain, elle vient chez vous s'installer, bailler, babiller, croquer des pastilles de menthe et vous expliquer les raisons cachées de sa réponse de la veille ; elle vous étale des trésors qu'eussent enviés toutes les déesses de l'antiquité...
O jeune artiste, regardez-les froidement ; ne voyez dans votre modèle qu'une statue gracieuse, n'essayez pas de devenir le Pygmalion de cette blanche Galathée, et méditez ce vers proverbial :
Quidquid id est, timeo Danaas et dona ferentes..."
[Quoi qu'il en soit, je crains les Danéens (Achéens, Grecs) et ceux qui apportent des cadeaux].
Texte 2 - Emmanuel Gonzalès, "Les Mendians à domicile", La Caricature du 21 juin 1840 (Reronews) :
"La plupart des modèles féminins sont de race juive, et s’appellent Sarah, Rebecca, Noemi, Rachel, etc. Quelques-unes sont de vertueuses jeunes filles qui s'adonnent pendant cinq jours de la semaine à l’apprentissage de la couture ou des modes, ce qui ne leur rapporte rien qu’une excessive fatigue. Mais en revanche, comme leur religion leur défend de travailler le samedi, elles se reposent ce jour-là, et le dimanche à POSER, ce qui leur rapporte une dizaine de francs.
C’est une assez lucrative manière d’observer les principes de leur religion. Rester pendant six ou sept heures les bras arrondis, la tête inclinée, le corps appuyé sur le bout de l’orteil, subir enfin de ces poses qui feraient honneur, comme ingénieuse invention de tortures, à des peuples moins civilisés, cela s’appelle chez ces candides Hébreux : ne pas travailler.
Les femmes qui pratiquent ce métier, sont en général les plus insouciantes créatures du monde. Elles vivent au jour le jour, sans jamais craindre l’avenir, sans jamais aimer le passé. Ces esclaves de l’artiste qui doivent, à son signe, se tordre, se courber, se dresser, tendre le bras avec une rage immobile, ou joindre les mains d’une façon suppliante, sont, hors de l’atelier, des enfants capricieux et fantasques.
Ce qui domine surtout chez elles, c’est un amour sauvage du clinquant et de l’oripeau, à défaut du luxe qu’elles ne peuvent atteindre. C’est qu’il est dur de remonter toujours pauvre dans sa mansarde, après avoir porté un diadème de reine, après avoir vécu sa demi-journée dans l’atmosphère de l’atelier, où les splendides robes de velours, les manteaux de satin, les colliers d’or, les panaches hautains tombent du pinceau de l’artiste, comme les millions de la plume de M. Scribe et de M. de Balzac. Aussi, voit-on quelquefois des modèles mettre une folle ténacité à satisfaire des fantaisies de luxe exorbitantes pour leur misère".
Texte 3 - A.J. D., "Scènes de la Vie artistique. Les Modèles et les Portraits.", L'Illustration, Journal Universel du 29 juin 1850, pp. 413-414 (BnF, Gallica) :
"Sous le rapport de l’égalité civile et d’une juste répartition des biens entre les deux sexes, le modèle est une des rares professions à citer, si ce n’est l’unique. Le sexe fort n’y accapare pas les gros salaires aux dépens du faible, comme cela arrive partout ailleurs. L’avantage est même ici du côté de la femme. Ses poses lui sont payées un peu plus cher qu’à l’homme. On n'a pas de nymphe à moins d’un franc par heure ; mais on a un Jupiter-Olympien pour quinze sous.
À la vérité le modèle mâle peut rester cinquante ans dans les ateliers, tandis que le modèle féminin en général a à peine dix ans d'exercice. C'est là le revers de la médaille. Mais ce n’est pas la faute de la société ; c’est celle de la nature.
La majeure partie des jeunes filles qui se font modèles à Paris sont juives. Ce sont des fleurs rapidement fanées, mais sans cesse remplacées par d’autres. Il ne se passe pas de semaine sans qu’un artiste ne voie arriver à son atelier quelque jeune fille inconnue, venant s’offrir comme modèle. Qu’on n’oublie pas que l’atelier est un temple consacré à la beauté plastique et aux chastes contemplations de l’art. Celles qui y entrent ne sont pas des vestales, c’est vrai ; mais ce ne sont pas non plus des bacchantes".
Texte 4 - Edmond Texier, "Les Peintres, les Ateliers et les Modèles", Tableau de Paris, Tome Second, Paris, 1853, Paulin et Le Chevalier, ch. XLIII, pp. 49-51).
"Il y a dans les quartiers (...) qui avoisinent le rue Saint-Antoine des familles juives dont tous les membres, depuis l'aïeul jusqu'à l'enfant à peine sevré, posent dans les ateliers. Les modèles de jeunes filles (...) sortent pour la plupart des nombreuses tribus israélites qui habitent le territoire parisien (...).
Les modèles de femmes (...) ont aussi leurs ficelles. Malheur à l'artiste qui se laisse aller à trop de condescendance pour l'amour inné de la flânerie et de la fainéantise, qui possède d'ordinaire la plupart de ces dames.
Il faut, s'il veut obtenir d'elles de profitables séances, qu'il s'arme souvent d'une sévérité inflexible, et que jamais il ne franchisse les bornes d'une excessive réserve dans ses rapports avec les Vénus ou les déesses qui posent devant lui. On rencontre toutefois d'honorables exceptions, et l'on voit, - en fort petit nombre, - des modèles de femmes qui n'abusent point de la bienveillance de ceux qui les emploient.
En général, le modèle de femme qui pose seulement pour la tête ou pour les mains, a des mœurs et une conduite plus régulière que les modèles qui posent pour l'ensemble. Cela s'explique par des motifs faciles à comprendre. Au reste, la décadence du modèle d'ensemble féminin remonte à une autre cause que celle du modèle d'homme, et date d'une époque plus récente.
La première fois qu'un entrepreneur de poses plastiques eut l'idée de faire voir aux habitués du Cirque-Olympique, il y a sept ou buit ans, une dizaine de divinités en maillot rose tendre, groupées avec plus ou moins d'habileté sur un plateau tournant, il fit un tort considérable à l'art et aux artistes (...).
Les prohibitions de l'autorité donnèrent de la vogue à ce genre de représentations lorsqu'on les reprit ensuite. Les modèles de femmes, voyant leur nom imprimé sur une affiche de spectacle, se prirent volontiers pour des actrices ; la barrière qui les séparait de certains cercles d'amateurs était rompue, et leur offrait des perspectives dorées plus ou moins trompeuses, mais d'une irrésistible séduction. Aujourd'hui il n'y a presque plus de véritables modèles de femmes (...)".
Texte 5 - Louis Leroy, "Les Modèles", Physionomies Parisiennes - Artistes et Rapins [peintres débutants], L. Chevalier Editeur, Paris, 1868, pp. 104-112 (Google Livres).
"Des hommes, on en trouve encore ; mais les femmes deviennent de plus en plus rares. Elles préfèrent figurer dans les féeries [spectacles de ballets et de tableaux vivants, avec des protagonistes en costume léger], où leurs formes finissent toujours par être appréciées des amateurs de l’orchestre.
Les juives ont eu et ont encore le monopole de la pose. Leur beauté originelle et un certain dédain du qu'en dira-t-on les prédisposent tout naturellement à l’état de modèle. Malheureusement, la bicherie [galanterie, courtisanerie] fait concurrence à la peinture, et l’artiste n’est jamais sûr de garder jusqu’à la fin de son tableau la Vénus de louage qui lui a servi à le commencer.
Les modèles femmes ont une certaine pudeur. Quand elles ne sont plus sur la table, pendant les repos, elles se hâtent de passer le vêtement indispensable pour ne pas rester nues devant l’artiste. Ce n’est guère sans doute, mais la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a.
Par exemple, elles sont impitoyables pour les visiteurs bourgeois ; à aucun prix elles ne veulent se montrer aux gens qui ne sont pas de la partie. Elles sentent chez eux une curiosité érotique qu’il leur déplaît de satisfaire.
Il y en a qui ne posent que la tête avec un bout d’épaule ; ce sont les sensitives de la pose. Le plus grand nombre pose l’ensemble.
Pour celui qui n’est pas rompu à la vie d’atelier, il y a quelque chose de pénible dans la façon dont le modèle de femme vient offrir ses services. Cette exhibition sent le marché d’esclaves à plein Orient.
On a frappé à la porte de l’atelier.
Une jeune fille, mise décemment, se présente.
— Qu’y a-t-il pour votre service, mademoiselle ?
— Monsieur, je viens vous demander si vous avez besoin d’un modèle.
— Ah ! très-bien. Entrez donc.
La politesse de l’artiste est tombée immédiatement au-dessous de zéro.
— Vous ne posez que la tête.
— Je pose tout, monsieur.
— Voyons !
Et la jeune fille, décemment mise, ôte ses gants, son chapeau... et le reste. Elle monte sur la table du modèle, donne tous les mouvements demandés par le peintre.
— Hanchez un peu... Levez les bras... Arrondissez-les... Bien.. Vous ne développez pas assez le torse... Vous vous appelez ?
— Rachel.
— Êtes-vous exacte [parfaite] ?
— Oh ! oui, monsieur.
— Voyons le dos... Il laisse à désirer... il a des maigreurs.
— Dame ! je n'ai que dix-sept ans, et à la maison on mange si mal.
— Êtes-vous seule chez vous ?
— Non, monsieur ; j'ai trois sœurs.
— Posent-elles ?
— Elles ont commencé par poser ; aujourd'hui...
— Aujourd'hui ?
— Elles ne posent plus.
— Montrez les mains... Superbes ! Vous me convenez ; mais si je commence une étude d'après vous, vous ne me lâcherez pas ?
— Oh ! monsieur, pour qui me prenez-vous ?
— C'est que je tiens beaucoup à ne pas rester en plan.
— Monsieur, ma sœur Judith n'a consenti à se laisser enlever par un comte allemand qu'après avoir fini de poser pour M. Gérôme.
— Voilà qui me décide. Rhabillez-vous. Vous viendrez demain à dix heures.
En descendant l'escalier de l'artiste, la belle Rachel reçoit le coup de chapeau d'un monsieur respectable qui rentre avec sa fille.
— La charmante personne ! Quel air décent ! Trouves-tu, Caroline ?
— Oui, papa".
