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PRÉSENTATION
Voici le témoignage d'un Anglais, recueilli en 1903, censé évoquer la ville de Nice en 1843. En réalité, si ses souvenirs concernent principalement la période d'avant l'Annexion, ils s'étalent bien au-delà, mêlent plusieurs décennies et restent sujets à caution.
Cela n'en reste pas moins un document rare et précieux [à côté du témoignage d'Édouard Corinaldi, "Souvenirs de Nice (1830-1850)", Annales de la Société des Lettres, Sciences & Arts des Alpes-Maritimes, 1901].
NICE TELLE QU'ELLE ÉTAIT EN 1843.
Souvenirs d'un ancien résident. La colonie étrangère à cette époque - Anecdotes.
Nice a toujours été une station balnéaire très prisée, et tout ce qui touche à Nice d'autrefois ne manque pas d'intéresser les nombreux visiteurs et résidents qui connaissent Nice aujourd'hui. L'éditeur de ce journal a eu la chance de rencontrer un résident anglais de la bonne vieille époque, et ce monsieur nous a raconté certains de ses souvenirs de Nice il y a soixante ans.
"Lorsque j'ai découvert Nice pour la première fois", a-t-il déclaré, "c'était à la bonne vieille époque des diligences, le comté faisait alors partie du royaume de Sardaigne et la frontière française se trouvait au niveau du fleuve Var. Il n'y avait pas de quais sur le Paillon, pas de Jardin Public ni de Promenade des Anglais.
La poste se trouvait alors à l'extrémité est de la rue du Pont Neuf et était un établissement très rudimentaire. En venant de la poste vers l'ouest, du côté nord de la rue, se trouvait un entrepôt anglais de tapis et d'ameublement tenu par un Anglais nommé Messiah, et juste à côté, Mme Hammand, une couturière anglaise.
Au coin de la place Saint-Dominique, côté ouest, se trouvait le bureau du consul britannique, M. Lacroix. À l'extrémité ouest de la rue se trouvait Weeks, le tailleur et mercier anglais. Une autre maison de commerce anglaise était celle de M. Berlandina, épicier, située rue Saint-François-de-Paule, tout près du théâtre.
À cette époque, et pendant de nombreuses années par la suite, le marché se tenait sur la Piazza St. Reparata, et de 7 à 10 heures chaque matin, toutes les rues étroites qui y menaient étaient presque bloquées par les acheteurs et les vendeurs.
Le Corso et la Terrasse étaient les promenades à la mode. Ce qui m'a le plus frappé, ce sont les habitudes des Niçois : se lever tôt et se coucher vers huit ou neuf heures du soir. Alors qu'à sept heures du matin la ville était aussi animée qu'à midi, le soir, tout était calme à huit ou neuf heures.
Le port était alors le même qu'il y a quelques années, lorsque les travaux d'excavation du nouveau bassin ont commencé. À l'est se trouvait la prison où étaient détenus un certain nombre de prisonniers qui, pendant la journée, travaillaient en groupes de deux ou trois, enchaînés les uns aux autres. Ils étaient principalement employés à l'extraction de pierres dans la partie nord-ouest du port.
Deux petits bateaux à vapeur venaient au port deux fois par semaine, en provenance de Gênes, et deux autres fois par semaine en provenance de Marseille. À part quelques felouques transportant du charbon de bois, peu d'autres bateaux fréquentaient le port. La douane n'est plus très importante aujourd'hui, mais à l'époque, c'était un bâtiment beaucoup moins prétentieux. Nice étant alors un port franc, elle n'avait pas besoin d'une douane très importante. À l'extrémité du port se trouvait la maison où Garibaldi était né.
En revenant par la rue Ségurane, il n'y a pas grand-chose à noter jusqu'à la place Garibaldi, alors appelée Piazza Vittoria. Tous les grands changements ont eu lieu à Nice-Ouest.
Sur la place Masséna, au lieu d'une foule d'élégantes calèches allant et venant, il y avait des déchets et des détritus éparpillés. En guise de maisons, il n'y avait que celle située à l'angle de la place, en face de l'emplacement actuel du Casino, où se trouvait à l'époque le vieux Pont Neuf (car le lit de la rivière était alors à ciel ouvert), et une autre maison appartenant à M. Ambroise Tiranti, qui se trouvait dans un creux, à quelques mètres au nord de l'emplacement du Café Monnod.
Sur le côté ouest de la place se trouvait la maison avec les arcades, telle qu'elle existe aujourd'hui. Après avoir dépassé l'hôtel Cosmopolitan, on ne trouvait qu'une rangée de maisons délabrées. En direction de l'actuelle gare, tout n'était que champs jusqu'à Carabacel.
Parmi les magasins de l'avenue Masséna (anciennement le quai), il y avait, au coin, celui de Gent, un épicier, puis Zani, qui louait des pianos et publiait une Liste des Étrangers, et Daniel, un pharmacien.
Toutes les autres maisons étaient des habitations privées, à l'exception de l'Hôtel de France. L'Hôtel Victoria se trouvait à l'emplacement de l'Hôtel de la Grande Bretagne, et la Pension Anglaise à celui de l'Hôtel d'Angleterre [place du Jardin-Public]. Les meilleurs hôtels étaient les Hôtels deFrance, Victoria, des Étrangers, des Empereurs, de l'Europe, Paradis, Chauvain et York. Les seules bibliothèques et salles de lecture étaient celles de Gilletta, rue de la Préfecture, et de Visconti.
ÉTRANGERS CÉLÈBRES
Le Chemin des Anglais, comme on l'appelait alors, n'avait rien à voir avec la splendide promenade d'aujourd'hui. Un mur aveugle le longeait sur toute sa longueur, tournant à la ruelle Saint-Philippe et débouchant sur la rue de France. Je mentionnerai que juste après la ruelle Saint-Philippe se trouvait la Villa Avigdor, qui, en 1857, était habitée par l'impératrice de Russie.
Mon ami, M. Lavit, venait de terminer sa belle maison du côté ouest et la louait au grand-duc Constantin, au comte Apraxin, à Schouvaloff et à d'autres membres de leur suite. En continuant vers l'ouest, mais en restant sur la route de France, on passait devant la Villa Ghies et la Maison Deporta, où vivait en 1846 le révérend Childers, aumônier très estimé.
À environ un kilomètre plus loin se trouvait la Villa Gastaud, aujourd'hui Villa Howard, qui était, à l'époque et pendant de nombreuses années après, considérée comme la meilleure maison de campagne de Nice. Elle était louée par le comte Des Geneys, ainsi que par M. Higgins, paterfamilias, et Jacob Omnium du Times. Elle était également occupée par Lady Mary Fox, fille de George IV. C'est dans cette villa que M. Gastaud reçut l'empereur Napoléon et l'impératrice Eugénie. M. Gastaud connut une fin tragique, se suicidant à Turin, si je ne m'abuse.
En revenant à Nice en suivant le sommet de la colline, on trouvait une très belle villa, appelée Villa Jaume, à une courte distance à l'est du Pont Magnan. Et plus loin, du même côté, le Pavillon Brès, entouré d'une grande orangeraie, l'un des plus beaux jardins de Nice. Presque en face se trouvait la Villa Henri Avigdor, une très belle maison, aujourd'hui connue sous le nom de Villa Lions.
Et un peu plus à l'est, la Villa Orestis, connue plus tard sous le nom de Villa Stirbey, à travers laquelle le boulevard Gambetta a été tracé. C'est dans cette maison que Louis de Bavière, qui connaissait si bien Lola Montès, vécut et mourut.
En continuant vers l'est, on arrivait aux épiceries de Prosper Marchisio, non loin de Saint-Pierre. La femme de Prosper était anglaise, et sa carrière ne démentait en rien son nom. Il dirigea une entreprise florissante de 1837 à 1858, année de sa mort. Marchisio fut le premier à Nice à lancer un service de transport public pour les trajets courts.
Plus près encore de la ville se trouvaient l'Hôtel de l'Europe, la célèbre Croix de Marbre et la grande Villa Saissi, aujourd'hui le Palais Marie-Christina, où la reine de Sardaigne avait coutume de résider.
À proximité se trouvait l'église anglaise, mais elle ressemblait alors à une grange ou à une étable. La belle église qui occupe aujourd'hui le site a été construite en 1862-1863. M. Pullen, de Londres, supervisa sa construction pour le compte de l'architecte Sir Gilbert Scott.
Au nord de l'église se trouvait la Villa de Cessole, qui possédait un grand jardin ; en fait, tout n'était que jardins dans les environs jusqu'au village de Saint-Étienne. À l'est se trouvaient les Maisons Veran et Tiranty frères. Dans cette dernière vivait mon ami, M. Jean Lavit, qui exerçait le métier de restaurateur et traiteur. Ce qui était connu dans tout Nice sous le nom de Maison Tiranti frères n'est plus aujourd'hui que le 2, 4, etc., rue Longchamp.
M. Lavit avait passé plusieurs années à Londres en tant que chef au Reform Club. Il avait bien réussi et avait pris sa retraite avec une bonne rente, mais il n'a pas vécu longtemps pour en profiter. Il est décédé en 1864 ; son frère, ses neveux et son petit-neveu ont tous fait fortune à Nice. M. J. Lavit, qui était autrefois propriétaire de l'Hôtel des Iles-Britanniques, est décédé l'automne dernier.
Deux autres personnalités bien connues sont venues à Nice vers 1855. Je fais allusion au défunt duc de Hamilton et à Son Altesse Royale le duc de Parme. Le duc de Hamilton était très affable et généreux. Je me souviens bien de la dernière fois où je l'ai rencontré (en juillet 1863), quelques jours seulement avant sa mort. J'étais dans son hôtel particulier de la rue Arlington, à Londres. Le lendemain de ma visite, il partit pour Paris, où il trouva la mort le soir même de son arrivée, en tombant dans l'escalier de la Maison Dorée. Les journaux parisiens ont fait leurs colonnes pleines de souvenirs concernant cet événement tout récent, en raison de la fermeture définitive de la célèbre Maison Dorée.
S. A. R. Charles de Bourbon, duc de Parme, roi d'Étrurie, etc., est né en 1799. En 1814, à la chute de Napoléon Ier, il fut transféré au duché de Lucques, puis en 1847, à la mort de Marie-Louise, au duché de Lucques et Gustella. Il finit par abdiquer et prit le nom de comte de Villafranca.
UN GRAND DIPLOMATE
Tom Ward, le favori du duc de Parme, était un personnage familier à Nice. Tom Ward était un palefrenier du Yorkshire qui gravit les échelons jusqu'à devenir maître d'écurie et premier ministre de Lucques en 1845-1847. Tom Ward fut envoyé en mission diplomatique importante auprès du grand-duc de Toscane, mais celui-ci refusa de le recevoir parce qu'il n'était pas noble. Mais le duc de Lucques, ne voulant pas voir ses plans contrariés, nomma immédiatement son ambassadeur baron et le renvoya en Toscane. On dit que Ward fit preuve d'une telle habileté dans les négociations qui lui étaient confiées qu'il reçut les compliments du prince Metternich et de Lord Palmerston. Le duc de Parme et Lucques mourut en 1883.
MILORD PAYSAN
Je mentionnerai deux hommes très connus qui vivaient souvent à Nice à cette époque, Sir Charles Lamb [Maréchal de la Maison Royale] et le capitaine Grindlay.
Le premier s'habillait de la manière la plus absurde qui soit. Parfois sans chaussettes, simplement pieds nus dans des chaussures très ordinaires, le reste de sa tenue vestimentaire reflétant la même excentricité. C'était un homme très riche et très libéral, il était donc très populaire à Nice et dans le quartier où il était appelé, non pas Sir Charles Lamb, mais "milord paysan".
Il lui arriva un jour de se voir refuser l'entrée d'une maison en Écosse, car on le prenait pour un mendiant, ou du moins pour un vagabond [un "Gaberlunzie" ou mendiant écossais]. Sir Charles était le beau-père du défunt comte d'Eglinton et participa au célèbre tournoi de 1839 en tant que chevalier du Lion [ou Chevalier de la Rose Blanche ?].
On raconte une anecdote à propos de cet homme excentrique. Il connaissait un artiste célèbre du nom de de Angelis et le harcelait sans cesse pour qu'il fasse son portrait. Finalement, l'artiste lui dit un jour : "Je ne peins que d'après nature et si je fais votre portrait, ce sera une telle démonstration de laideur que même vous-même en serez effrayé".
Contrairement à Sir Charles, le capitaine Grindlay n'était pas porté sur la chevalerie, mais il n'en était pas moins un homme remarquable. Il avait beaucoup voyagé et était un très bon artiste. Ses croquis sur des sujets indiens étaient bien connus, Sir Walter Scott en parlait et Christopher North, de Blackwood's, en faisait mention dans ses célèbres Notes. Le capitaine s'habillait à sa manière, son parapluie blanc en bandoulière. On pouvait le voir pendant sept mois de l'année, se promenant tous les matins, à cinq ou six heures. Il mourut en 1875 à l'âge de 90 ans.
NOS MÉDECINS
Les médecins anglais exerçant à Nice à cette époque étaient les docteurs Travis, Fitzpatrick et Henry Gurney. Le seul point saillant concernant les médecins concerne ce dernier. Un certain M. Josiah Howard vint à Nice avec sa famille et un pupille. Au cours de l'été, un groupe d'Anglais, dont M. Childers et sa famille, ainsi que le docteur Gurney, se rendirent à San Dalmazzo [Saint-Dalmas, près de Tende], à l'hôtel tenu par Zegetelli [Zichitelli], qui tenait également l'hôtel Victoria à Nice. Une relation amoureuse naquit entre le docteur Gurney et la pupille de M. Howard, et ils finirent par se marier un mois plus tard à Turin.
MARIÉ MALGRÉ LUI
Cette référence à ce mariage me rappelle une autre union qui fit beaucoup parler d'elle à l'époque. Un commerçant anglais, qui travaillait alors dans l'un des magasins, avait par hasard tapé dans l'œil d'une jeune et charmante Niçoise. Le jeune Anglais, opposé au mariage, battit en retraite. La jeune femme, loin de se laisser décourager, rendit visite au secrétaire du gouverneur et protesta que le jeune Anglais avait promis de l'épouser et avait laissé entendre qu'elle était dans un état intéressant.
Un conseil fut convoqué, auquel assistèrent le gouverneur et l'évêque, et l'Anglais fut convaincu d'épouser la belle. Le mariage eut lieu en bonne et due forme, et l'union fut heureuse, mais, chose étrange, la femme n'eut jamais d'enfants. L'accusation qu'elle avait portée contre l'Anglais était un subterfuge suggéré par son affection ; en bref, c'était l'un des stratagèmes de l'amour.
Parmi les autres résidents anglais, je peux mentionner M. How, qui a commencé comme épicier, mais qui n'a pas réussi dans ce domaine. Il est ensuite devenu propriétaire de l'Hôtel d'York. M. Robert Morrison, tailleur anglais au Jardin Public, auquel succéda M. Russell. M. Hodgson, négociant en vins et spiritueux bien connu, prospéra au coin de la rue du Pont-Neuf. La fille de Mrs. Hammand épousa M. Francinelli, dont le nom est familier en rapport avec les Villas Francinelli. Mme Trabaud, épouse d'un banquier dont la maison était près du Pont Garibaldi, était anglaise.
Comme le montre cette rapide esquisse, Nice était une ville rurale il y a soixante ans. Même après l'ouverture de la ligne ferroviaire, le terminus est longtemps resté au bord du Var [!?].
À cette époque, juste après le carnaval, les visiteurs anglais avaient pour habitude de faire des excursions à dos d'âne, empruntant les ruelles étroites qui menaient à l'ancienne route de Villefranche, puis à Saint-Jean et Beaulieu. Ces ânes pouvaient être loués auprès d'un laitier du nom de Naturel, dont la boutique se trouvait place Masséna.
