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mercredi 2 mai 2018

846-NICE-LE CIMETIÈRE DU CHÂTEAU-ÉTAT DES LIEUX 2018-4





Plan du Cimetière chrétien du Château (Nice), plan simplifié datant des années 2000-2010,
avec indication des tombes de personnages célèbres.
Le sud est à droite de l'image et les Plateaux orientaux dits Protestants sont en haut de l'image.




- Cimetière du Château, vue est-ouest de l'enfilade des Plateaux orientaux dits Protestants,
photographie numérique couleur, avril 2018.




LE CIMETIÈRE PROTESTANT ET ORTHODOXE

Après deux ans de recherches sur le Cimetière du Château, ma vision de la partie protestante et orthodoxe a profondément changé.

Dans un premier temps, j'ai cru que l'emplacement actuel de ce cimetière protestant et orthodoxe, constitué de quatre plateaux situés sur le flanc oriental de la colline, était celui d'origine. 

J'ai compris ensuite, grâce à quelques plans anciens de la Ville de Nice (1852/1856, 1865, 1870, 1876), qu'il y avait eu un premier cimetière protestant au nord-ouest du Cimetière du Château (dès 1845), à l'emplacement du Plateau d'Entrée et j'en ai déduit que les tombes avaient été déplacées en 1877 à l'emplacement actuel, le "Plan pittoresque de la Ville de Nice dressé à la date du 1er janvier 1878", signalant pour la première fois ce cimetière protestant sur les plateaux orientaux (Nice, Bibliothèque du Chevalier de Cessole).



Plan indicateur de la ville de Nice, détails des cimetières au nord de la Colline du Château, 1865,
ce plan, daté de 1865, montre le Cimetière protestant au nord-ouest, sur le Plateau d'Entrée,
le sud est au bas de l'image,
plan édité par Ch. Jougla, Paris, BnF, cf. le plan sur Gallica.

Plan de la ville de Nice, détail des cimetières au nord de la Colline du Château, 1878,
ce plan, dressé le 1er janvier 1878, montre le Cimetière protestant déplacé à l'est, en contrebas du cimetière catholique,
le sud est au bas de l'image,
Nice, Bibliothèque du Chevalier de Cessole.




J'ai réalisé par la suite que ce premier emplacement occupait non seulement la plus grande partie du Plateau d'Entrée mais également une partie du Petit Cimetière, sans vraiment comprendre d'ailleurs comment la séparation d'avec les tombes catholiques antérieures à 1845 s'était organisée dans cette partie dominée ostensiblement par la grande Croix de bénédiction catholique que les lois laïques n'ont pas réussi à faire ôter avant le début du XX° siècle.

J'ai ensuite considéré que l'aménagement du flanc oriental de la colline, en vue des inhumations protestantes et orthodoxes, n'avait pas attendu l'année 1877 pour se faire mais qu'il avait peut-être été engagé dès 1861, à la suite de l'annexion française, voire dès 1850, sous le régime sarde. 

En effet, la consultation de documents anciens permet d'apprendre que des concessions "non catholiques" des années 1850-1870 existaient encore sur les Plateaux orientaux au début des années 1970 et qu'elles n'ont été supprimées qu'à cette époque.

En définitive, il y a deux hypothèses principales à envisager :
- soit, il n'y a eu que le seul Plateau d'Entrée réservé aux "non catholiques" de 1845 à 1877 puis un déplacement des tombes anciennes sur les Plateaux orientaux à cette date, suite à l'aménagement de cette nouvelle zone,
- soit les deux zones ont été affectées aux "non catholiques" dès le milieu du XIX° siècle, les plans ne faisant mention que du seul Plateau d'Entrée jusqu'en 1877 puis que des seuls Plateaux orientaux dès 1878, les tombes anciennes disparues vers 1970 ayant été implantées là dès l'origine.

De nombreuses questions restent donc en suspens, et notamment celle de l'emplacement des tombes protestantes et orthodoxes d'avant 1845 (déjà sur le Plateau d'Entrée ?).



Cimetière du Château, vue plongeante nord-sud sur le 1er Plateau et le Plateau Inférieur Protestants,
avec le Monument à Alexandre Herzen (1er Plateau), vu de dessus et de dos,
photographie numérique couleur, avril 2018.




LA TOMBE D'ALEXANDRE HERZEN

S'il y a une tombe emblématique du Cimetière protestant et orthodoxe, c'est bien celle (orthodoxe) d'Alexandre Herzen (1er Plateau Protestant), et son étude permet, notamment, de mieux comprendre l'évolution du Cimetière du Château.


- CARJAT Etienne (1828-1906), Portrait d'Alexandre Herzen, vers 1865-1870,
"Recueil. Personnalités des Arts et des Lettres", f. 12, Paris, BnF (voir la vue 29 sur Gallica).




Un article du Petit Niçois du 3 novembre 1886 cite, "dans le cimetière protestant, le fameux démocrate russe Herzen"
Henri Sappia, dans sa série d'articles sur le Cimetière du Château publiés dans Le Petit Niçois du 1er au 4 novembre 1898, dit seulement que "la statue en bronze d'Alexandre Herzen, moulée dans les fonderies du Val d'Osne, est une composition artistique digne d'une attention particulière", et fait accompagner ses propos d'un croquis du monument (Le Petit Niçois du 2 novembre 1898 p 3) mais sans préciser la date de sa réalisation.


- 1er Plateau Protestant, Monument d'Alexandre Herzen,
dessin publié dans Le Petit Niçois du 2 novembre 1898 p 2,
Archives Départementales des Alpes-Maritimes en ligne (CG06). 

- 1er Plateau Protestant, Monument d'Alexandre Herzen,
inscriptions sur le soubassement biseauté de la face méridionale du piédestal, en lettres de plomb,
: "A ALEXANDRE HERZEN
MOSCOU. 1812. - 1870. PARIS. 
SA FAMILLE, DES AMIS ET  SES ADMIRATEURS", 
et au-dessus les lettres gravées, 
"CONCESSION À PERPÉTUITÉ" ;
inscriptions gravées sur la face latérale occidentale du piédestal,
"A LA MÉMOIRE 
DE LOUISE HAAG ET DE NICOLAS HERZEN 
PÉRIS EN MER LE 15/XI/1851" ;
inscriptions gravées sur la face orientale du piédestal,
"NATHALIE HERZEN NÉE ZAKHARINE 1817-1852 
LISA HERZEN 1858-1875 
LOLA BOY ET LOLA GIRL 1861-1864",
photographie numérique couleur d'avril 2018.


- 1er Plateau Protestant, Monument d'Alexandre Herzen,
inscriptions du piédestal en lettres de plomb,
photographie numérique couleur d'avril 2018.

- 1er Plateau Protestant, Monument d'Alexandre Herzen,
signature des "Fonderies du Val d'Osne" sur le socle de la statue,
photographie numérique couleur d'avril 2018.



Alexandre Herzen (1812-1870) est un philosophe russe célèbre pour son opposition au régime des Tsars et notamment au servage. Il s'exile en Europe de l'Ouest dès janvier 1847 et séjourne en Angleterre, en France, en Suisse et dans le Comté de Nice.

Sa vie personnelle est marquée par une série de drames familiaux, dont la noyade, suite à un naufrage au large de Cannes, de sa mère (Louise Haag, 1795-1851) et de l'un de ses quatre enfants, son fils Nicolas, le 15 novembre 1851, puis le décès de sa femme Nathalie (née Zakharine, 1817-1852), morte en couches à Nice, le 2 mai 1852 (L'Avenir de Nice du 7 mai 1852 pp 1-2). Les membres de sa famille sont enterrés dans le Cimetière du Château.

Dès lors, Alexandre Herzen décide qu'il reposera un jour auprès des siens. Il rédige ainsi son testament, à Fribourg, le 1er août 1852, avec les termes suivants : "Je désire qu'après mon décès mon corps soit transporté à Nice et enterré au cimetière des non-catholiques, à côté de la tombe de ma femme. Là, on élèvera un monument funèbre commun pour ma mère et mon fils péris dans un naufrage, pour ma femme et pour moi"
En 1865 (?), il écrit à son ami Nikolai Ogarev (1813-1877) : "Il n'y a pas dans ce monde un cimetière plus beau que cette montagne. Quelquefois, je regarde avec plaisir la place que j'ai choisie et je me dis, Ici dormira Ogarev, et moi, je serai là !" (Leroy Ellis, La Colonie russe dans les Alpes-Maritimes des origines à 1939, Serre, 1988 p 25). 

Après la mort d'Alexandre Herzen à Paris, le 21 janvier 1870, son corps est déposé, le 24 janvier, au Cimetière du Père-Lachaise, en l'attente de son transfert pour Nice.

J'ai tout d'abord considéré que son corps avait été transféré dès 1870 à Nice mais il semble que la Guerre franco-prussienne et la Commune aient repoussé la date du transfert, ce dernier n'ayant lieu que de nombreux mois plus tard (à la date anniversaire de sa mort ou de sa naissance).
La concession niçoise où il est inhumé porte d'ailleurs le n° 378 (sur plan), ce qui implique une date d'attribution en janvier ou février 1873 (les concessions n° 370 et n° 382 correspondant respectivement à des inhumations en décembre 1872 et en mars 1873 sur le Plateau Grosso)

Une souscription publique ouverte pour la réalisation d'un monument sur sa tombe et à laquelle participent "Sa famille, Ses Amis et Ses Admirateurs" (inscription gravée sur le soubassement du monument) permet, dès 1872 ou 1873, la commande d'une statue de bronze sur un piédestal de marbre au décor sculpté de guirlandes, sablier ailé et rouelles, à l'artiste russe Parmen Petrovitch Zabila (ou Parmenion Zabello, 1830-1917). 
Cet artiste, ancien élève (1857) puis membre (1869) de l'Académie des Arts de Saint-Pétersbourg a réalisé de nombreux portraits sculptés (il exposera notamment à Paris, à l'Exposition Universelle de 1889 et finira sa vie en Suisse).

La statue est fondue dans les ateliers du Val d'Osne, ateliers créés en 1836, devenus rapidement célèbres grâce à la qualité de leurs productions et consacrés lors de l'Exposition Universelle de Londres en 1851 (puis de Paris en 1900).



- ZABILA Parmen (1830-1917), Statue en pied (bronze) d'Alexandre Herzen, 1875,
photographie numérique couleur, avril 2018.



Ce sont les recherches de Michel Mervaud et notamment la publication de lettres de proches d'Alexandre Herzen ("Ogarev et son temps", Revue des Etudes slaves, 1993, vol. 65-4, pp 777 et 783) qui révèlent la date de l'inauguration de ce monument vers 1875 (l'été ?), sans permettre cependant d'en préciser le jour ni le mois (lettre du 23 avril 1875 annonçant son inauguration prochaine, lettres du 1er et du 26 août 1876 évoquant une photo du monument ; cf. l'article en ligne).

Les inscriptions gravées sur les faces est et ouest du piédestal citent les proches d'Alexandre Herzen : sa mère Louise, son fils Nicolas, sa femme Nathalie mais également les enfants qu'il a eus avec Tuchova, la femme d'Ogarev, les jumeaux "Lola Boy et Lola Girl 1861-1864" et sa fille "Lisa Herzen 1858-1875", qui s'est suicidée en décembre 1875 (inhumée ici ?).

La mention de Lisa, entre celle de la femme d'Alexandre Herzen et celle des jumeaux, laisse penser que la gravure de l'ensemble des noms a été réalisée après décembre 1875 ou bien que c'est l'inauguration même du monument qui a été effectuée après cette date. 
La façon d'orthographier les prénoms, le choix de certaines dates (naufrage du 15 ou du 16 novembre, mort des jumeaux en 1864 ou 1865) et le fait d'accoler le nom de "Herzen" au prénom de Lisa indiquent davantage la première des deux hypothèses. L'ajout de ces inscriptions peut même être tardif, le dessin du monument publié en 1898, peu fiable par nature (voir l'image ci-dessus), ne montrant d'ailleurs que les seules inscriptions se référant à Alexandre Herzen et dans un ordre différent de l'ordre actuel.

Il semble probable que l'emplacement actuel de la tombe d'Alexandre Herzen soit l'emplacement d'origine (concession de 1873 et monument de 1875). 
Si c'est bien le cas, cela implique que les corps de sa famille l'ont rejoint à ce nouvel emplacement et que le Plateau dit Protestant Inférieur a bel et bien été occupé avant 1877.



RELEVÉS DES QUATRE PLATEAUX PROTESTANTS ET ORTHODOXES

Cette troisième étude concerne les quatre niveaux successifs, Protestant Inférieur, Protestant 1er Plateau, Protestant 2ème Plateau, Protestant 3ème Plateau (d'est en ouest et du bas vers le haut) du Cimetière protestant et orthodoxe et souhaite donner une datation claire des espaces actuels. Dans ce but, les indications se veulent à nouveau synthétiques et simplifiées et ne citent ni les tombes isolées chronologiquement ni les tombes ajoutées après 1940. 

Dans un même souci de lisibilité, les dates des concessions antérieures à 1861 sont en blanc, celles de la période 1861-1894 sont en rouge, celles de la période 1895-1919 sont en bleu et celles de la période 1920-1942 sont en vert. L'ordre des dates inversées est fonction de la position géographique des concessions dans l'allée.




Plan du Cimetière chrétien du Château (Nice), Plateaux dits Protestants,
détail du plan simplifié datant des années 2000-2010,
avec indication des tombes de personnages célèbres.
Le sud est à droite de l'image.



Dans l'ensemble des quatre plateaux, aucune concession conservée n'est antérieure à 1861, et quatre seulement sont antérieures à 1880.

Une seule concession (et tombe) des années 1860 (1865) est en effet toujours présente du côté sud de l'allée orientale du 1er Plateau (indication exceptionnellement portée sur le plan). Les rares concessions des années 1870 sont celle d'Herzen sur le 1er Plateau et trois autres (1872-1877) du 2ème Plateau (les autres concessions de ce 2ème Plateau datent de la période 1880-1884). 

Si quelques concessions du 3ème Plateau datent du tournant du XX° siècle (1893-1913), les concessions anciennes les plus nombreuses de cette zone datent des années 1909-1919 (avec un complément en 1920-1924) et sont situées sur le Plateau Inférieur.

Enfin, l'ensemble des plateaux a été fortement renouvelé par une reprise massive des anciennes concessions puis l'attribution de nouvelles dès 1966. Ce phénomène s'est amplifié au cours des années 1970 et 1980, au point d'ailleurs de faire disparaître du 1er Plateau toutes les concessions et tombes anciennes (sauf deux d'entre elles ; indications exceptionnellement portées sur le plan).

Une entrée particulière, percée probablement dans la partie sud-est du Plateau Inférieur, permettait à l'origine d'accéder directement à cette zone. Depuis la fin du XIX° siècle, cet espace n'est plus strictement réservé aux "non-catholiques". 


UN RÉCAPITULATIF DE L'ENSEMBLE
DU CIMETIÈRE DU CHÂTEAU