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samedi 13 janvier 2018

798-NICE - LES MAGASINS DU "GRAND HÔTEL" DANS LES ANNÉES 1870




- Photographe (anonyme) de Jean ANDRIEU (1816-apr. 1872), 1703,Vue générale de Nice, 1865,
vue de Nice depuis la Tour Saint-François,
tirage albuminé contrecollé sur carton de 7x10 cm, Collection personnelle.
Le carton porte au verso une étiquette précisant le lieu de son achat, 
"Photographie & Beaux-Arts - Visconti - Chartier Successeur - Nice - 2, rue du Cours.".
Le tirage peut avoir été vendu au milieu ou à la fin des années 1870, date à laquelle
 on relève cette mention de "Chartier successeur" (annuaire de 1877). Cette vue du Paillon montre
 cependant un état antérieur aux travaux évoqués dans cet article.


DERNIÈRE MISE À JOUR DE CET ARTICLE : 25/03/2021




INTRODUCTION

A un an d'intervalle, j'ai acquis deux photographies anciennes de Nice montrant le Square Masséna et le quai Saint-Jean-Baptiste (vers 1870 ?).

Les photographies montrant des vues semblables sont légion mais ces deux-là ont la particularité de présenter des vues panoramiques prises depuis l'est, montrant en grand détail le Square Masséna (actuelle Promenade du Paillon, Coulée verte) ainsi que le quai Saint-Jean-Baptiste (actuelle avenue Félix Faure), avec l'ensemble du Grand Hôtel et de son alignement de magasins au rez-de-chaussée (façade refaite en 1919 ; actuel immeuble d'habitation).



- Ci-dessus et ci-dessous, détails du Plan indicateur de la Ville de Nice édité par le libraire Charles Jougla, 1865, Paris, BnF, 
montrant les travaux réalisés (Pont Napoléon III) et ceux projetés en rouge, notamment le couvrement du Paillon (qui, en définitive, ne rejoindra pas le Pont-Vieux mais sera décalé un peu plus au sud) et l'alignement des quais.





LES TRAVAUX

Dans les années 1860, la municipalité met tout en oeuvre pour relier davantage les rives gauche et droite du torrent du Paillon afin de permettre une meilleure circulation entre la vieille ville et la ville nouvelle qui se développe sur les jardins et la campagne environnante.

Toute l'année 1864, le Pont des Phocéens ou Pont Napoléon III est érigé à l'embouchure du Paillon afin de relier le quai du Midi à la Promenade des Anglais. Les travaux concernent également l'aménagement des rives et des quais. 

De 1867 à 1868, c'est cette fois plus au nord qu'une communication est créée entre les deux rives (voir la photo ci-dessus avant travaux et ci-dessous après travaux) mais la municipalité couvre cette fois un large espace au-dessus du torrent et y érige un square qui reçoit en son centre un Monument en hommage au Maréchal d'Empire, André Masséna (Nice, 1758-Paris, 1817), avec figures et bas-reliefs en bronze du sculpteur Albert-Ernest Carrier-Belleuse (1824-1887). 

Il est à noter qu'à la destruction (mars-juin 1866) achevée l'été 1866 des anciens bâtiments du quai Saint-Jean-Baptiste acquis par l'entrepreneur lyonnais Poncet, a succèdé la construction de nouveaux dont le Grand Hôtel (1866-1867) en face duquel est érigé le square Masséna (1867-1868), par le même entrepreneur.

Les journaux permettre de suivre l'avancée des les travaux : "on a commencé les fondations d'un grand hôtel" (Les Echos de Nice du 6 mars 1867) ; "les constructions du quai Saint-Jean-Baptiste poussent à vue d'oeil, les pilastres du Grand hôtel ainsi que les murs intérieurs et la façade rue Gioffredo (à l'arrière). Les menuiseries ont été commandées à la maison Maylon de Marseille" (article du 18 avril 1867) ; en septembre, "les travaux du Grand Hôtel s'achèvent" (article du 15 septembre 1867). 
Le Grand Hôtel ouvre partiellement au 1er octobre 1867 et est en pleine exploitation en janvier 1868 (Les Echos de Nice du 11 janvier 1868).

"Décidément, la vogue est acquise au quai Saint-Jean-Baptiste, le fait est que de tout temps la Bourgade, comme on appelait à Nice, cette partie de la ville, a toujours été réputée comme l'endroit le plus chaud et le mieux abrité. 
En se rendant acquéreur du Grand Hôtel bâti par la Compagnie Poncet, sur cet emplacement, M. Schmitz propriétaire de l'hôtel des Etrangers, a donc fait preuve non seulement de courage, mais encore d'une grande intelligence. Oser, lorsqu'on ne possède rien est chose facile, mais oser lorsqu'on possède une fortune, est difficile et rare, M. Schmitz a osé et dès ses débuts il a pu s'applaudir de son courage, car à peine ouvert le Grand Hôtel a été envahi par la foule de nos hôtes, et depuis il n'a pas désemplit (sic). Le Grand Hôtel est donc aujourd'hui en pleine exploitation. Une fois le square fini, nous sommes convaincu (sic), qu'admirablement achalandé par le nom de M. Schmith (sic), cet immeuble aura doublé de valeur" (Les Echos de Nice du 19 janvier 1868).

Une photo, datable du premier semestre 1869, montre le Grand Hôtel et ses magasins (voir ci-dessous).

Les travaux du pont-square, qui ont débuté pour leur part avec les fondations des piles, de juillet à octobre 1867, se poursuivent avec le cintrage en avril 1868, la clé de voûte de la première arche en mai, le décintrage des cinq arches et leur couvrement d'une chape de béton puis de terre dès juin 1868. Les plantations du square marquent l'achèvement des travaux en février 1869. La pose de la statue est effectuée en juin et le Monument au Maréchal Masséna et le square sont inaugurés lors de la Saint-Napoléon, le 15 août 1869. 





- Photographe anonyme (Miguel Aleo ?), Nice, La Vallée du Paillon, détail, fin 1867,
tirage albuminé de 14x21 cm, Collection privée.
On voit bien, sur la gauche de l'image, la façade du Grand Hôtel dont la construction s'achève vers septembre 1867
 (avec des boutiques encore sans devanture et des travaux qui se poursuivent à l'intérieur), et au centre du Paillon, entre le Pont Neuf au premier plan et le Pont Vieux à l'arrière-plan, l'élévation en cours des 5 arches du futur Pont-square Masséna.


- NEURDEIN Etienne (1832-1918), Grand Hôtel, série, Nice par E. Neurdein, Paris, 1869 (?)
détail d'une photo stéréoscopique de 8,5x17 cm, Collection privée.
Cette photo peut être datée entre février 1869 (date des plantations du square, visibles ici)
et juin 1869 (date d'installation de la Statue du Maréchal Masséna, non présente ici).
Un autre indice confortant cette datation est le fait que tous les volets du Grand Hôtel sont clos,
ce qui peut indiquer que l'Hôtel n'est pas encore ouvert, alors que le rez-de-chaussée est déjà occupé par de nombreux magasins.

Les magasins du côté sud sont très identifiables, avec du sud au centre (entrée du Grand Hôtel) :
1-"Au Grand Condé" (tailleur),
2-Magasin inoccupé,
3- Magasin inoccupé
4-"Pharmaceutical Chemist", tenture de la "Pharmacie Internationale",
5-"A la Ville du Caire",
6-"A. Montini",
7-"Au Gagne-Petit",
8-"Th. Allard - Coiffeur".




Les travaux de la municipalité se continueront ensuite par le Pont Garibaldi plus en amont (1871-1873) puis par le couvrement du Paillon du square Masséna vers la mer, jusqu'au Pont Neuf et la place Masséna pour recevoir le grand Casino Municipal (vote municipal du 17 septembre 1879, travaux 1881-1885), puis du Pont Neuf au Pont Napoléon III (renommé Pont des Anges) en 1892-1893, pour recevoir de nouveaux espaces de jardins l'année suivante.



- DEGAND Eugène (1829-1911), Nice, Les quais, vue prise de la Tour St-François, vers 1870,
tirage albuminé de 19,3x25,3 cm, sur carton fort de 34,3x44 cm, Collection personnelle.
Le square Masséna est bien visible avec ses plantations et son Monument central.



- Détail du Plan pittoresque de la Ville de Nice dressé le 1er janvier 1878,
Nice, Bibliothèque municipale du Chevalier de Cessole.
Au centre, le square Masséna et le quai Saint-Jean-Baptiste avec le Grand Hôtel
entre les nouvelles rues Gubernatis (au nord) et Alberti (au sud).
Noter que la façade du Grand Hôtel est représentée non plus symétrique et centrée mais en escalier (1877).




LA PREMIÈRE PHOTOGRAPHIE

La première photographie de l'endroit (tirage albuminé de 8,4 x 22 cm), collée au centre d'un carton au double cadre (13,1 x 28,5 cm), est soulignée des termes "Vue Panoramique". Le verso est revétu pour sa part du timbre humide bleuté portant le texte suivant en petites majuscules, "Photographie Universelle - Lucchesi - 17, quai Saint-Jean-Baptiste, 17 - Nice", et présente un titre manuscrit rédigé au crayon, "Square et Statue Masséna et Grand Hôtel".



- DE BRAY Jean Walburg (1839-1901), Square et Statue Masséna et Grand Hôtel, vers 1870 (?),
vue prise depuis le boulevard du Pont-Neuf (actuel boulevard Jean-Jaurès),
tirage albuminé de 8,4x22 cm sur un carton de 13,1x28,5 cm, Collection personnelle.
Le square Masséna montre des plantations de petite taille.
Le Grand Hôtel occupe par ses façades tout l'espace compris entre les rues Gubernatis et Alberti. Le bâtiment central (dans l'axe du square et de la statue de Masséna) est plus haut d'un niveau que les bâtiments latéraux et symétriques. L'ensemble du rez-de-chaussée est occupé par des boutiques.




Raphaël Lucchesi (né vers 1842 à Lucca, Toscane) a tenu une boutique de beaux-arts et de photographies à Nice, située au 17, quai Saint-Jean-Baptiste de 1870 au plus tard à 1874, avant de s'établir avenue de la Gare, de 1874 à 1896 (faillite).

Il a notamment édité de nombreuses photographies de Jean Walburg de Bray (1839-1901) aux formats carte de visite, cabinet et panoramique, ainsi qu'une série de vues stéréoscopiques intitulée, "Vues de Nice et de ses environs".

La photographie panoramique étudiée est manifestement une photo de Jean Walburg de Bray (actif à Nice depuis le début des années 1860) comme l'indique notamment la mention "Vue panoramique". L'adresse de ce dernier, située au n° 12, ruelle Saint-Etienne, depuis la fin des années 1860 (annuaire de 1869), se double d'ailleurs d'un emplacement quai Saint-Jean-Baptiste dès 1873 (annuaire de 1874) qui affiche le n° 55 dès l'année suivante (annuaire de 1875) puis le n° 19 en 1883 (6éme édition du "Guide de Nice en poche") avant qu'il ne déménage à Cannes cette même année.

La prise de vue montrant le Grand Hôtel (1867) peut être, dans un premier temps, datée du tout début des années 1870, les arbres et arbustes du square Masséna, plantés en février 1869, étant encore de petite taille.



LA DEUXIÈME PHOTOGRAPHIE


La photographie, également panoramique (8,4 x 20,9 cm), a été pour sa part prise de plus loin et en hauteur depuis le clocher de la cathédrale Sainte-Réparate ou depuis le flanc occidental de la colline du Château. Elle révèle ainsi, au-delà du square Masséna, du quai Saint-Jean-Baptiste et des terrasses du Grand Hôtel, une partie de la ville nouvelle (à l'ouest), le boulevard et la colline de Carabacel (plus au nord) et le paysage environnant.

Il existe d'autres tirages au cadrage et format différents.



- Photographe anonyme [DEGAND Eugène (1829-1911)], Sans titre [Vue de Nice, depuis l'un des immeubles du boulevard du Pont-Neuf], vers 1870 (?),
tirage albuminé de 8,4x20,9 cm sur carton de 8,8x21,2 cm, Collection personnelle.


- Photographe anonyme [DEGAND Eugène (1829-1911)], Sans titre [Nice, Le Quai Masséna], vers 1870 (?),
tirage albuminé de 14x22 cm, Collection privée.




Anonymes et dépourvues de titre et de toute indication, ces photographies font cependant partie d'une série de vues de la Riviera réalisée par Eugène Degand (1829-1911). Ce photographe, également actif dès les années 1860, possède son atelier au n° 18 place Saint-Etienne et sa boutique au n° 6, rue Paradis.

Ces vues sont assez semblables à la précédente et peuvent être datées, elles-aussi, peu après la réalisation du Grand Hôtel (1867) et du square Masséna (1869), les arbres et arbustes du square (plantés en février 1869) et du quai Saint-Jean-Baptiste (plantés en avril 1870) étant encore de petite taille. Le Couvent des Ursulines, bien visible à droite de la photo au sommet de la colline de Carabacel, ne montre pas encore le grand bâtiment entrepris en 1875. Il reste cependant à découvrir de quelle année exactement datent les prises de vue de ces photographies (vers 1870-1875 ?).



ÉTUDE COMPARATIVE ET DATATION

L'immeuble du Grand Hôtel a été érigé en 1866-1867 et les deux photographies montrent donc un bâtiment récent et des magasins ouverts au plus tôt fin 1867-début 1868, au n° 9 du nouveau quai Saint-Jean-Baptiste.


- Annonce parue dans Le Journal de Nice du 27 juin 1867 p 3,
Archives Départementales des Alpes-Maritimes.



Les deux clichés montrant le détail de l'ensemble des boutiques du rez-de-chaussée du Grand Hôtel, l'idée m'est venue d'étudier les noms visibles des magasins et de leurs marchands et de les croiser avec le contenu des annuaires niçois afin d'essayer d'affiner la date de leur prise de vue (1870 ?). 

La tâche s'est avérée passionnante mais complexe pour plusieurs raisons :
- les noms des magasins n'étant pas toujours lisibles (flous ou masqués) sur les photographies, 
- les boutiques affichant parfois des noms autres que ceux du marchand (devanture publicitaire, nom du propriétaire),
- les noms des magasins se retrouvant peu cités dans les annuaires de cette époque,
- les noms de certains marchands apparaissant peu, aléatoirement ou pas du tout dans les annuaires,
- les noms des marchands apparaissant soit dans la liste professionnelle, soit dans la liste alphabétique mais plus rarement dans les deux,
- les marchands ayant souvent deux adresses de magasins dont l'une des deux est plus rarement citée, 
- plusieurs marchands se succédant parfois sur un même emplacement dans la période concernée,
- le regroupement et le nom des métiers étant différents d'une année sur l'autre dans la liste professionnelle,
- les annuaires de certaines années affichant soit la liste des habitants, soit la liste des professionnels,
- les annuaires de certaines années (1876, 1878, 1880, 1881, 1882, 1883) n'étant pas conservés,
- les noms des négociants étant presque tous présents dans le recensement de la Ville de Nice de 1872 mais presque tous absents dans celui de 1876.

La technique adoptée a été de :

- relever sur les deux photographies tous les noms présents sur les magasins du sud au nord, 
- puis de rechercher tous ces noms dans les annuaires disponibles de 1867 à 1884 et dans les recensements de 1872 et 1876, 
- de compléter ces noms par le relevé systématique de tous les habitants et marchands mentionnés au quai Saint-Jean-Baptiste dans les annuaires et recensements de ces années-là, 
- de déduire les noms qui peuvent concerner les magasins du Grand Hôtel (adresses souvent dépourvues de numéro),
- et enfin de comparer les magasins des deux prises de vue pour déterminer notamment la plus ancienne des deux.

En définitive, et malgré certaines interrogations restées en suspens, la liste des magasins est la suivante pour la photographie de Jean Walburg de Bray avec, de gauche à droite et du sud au nord :

1- "Au Grand Condé", tailleur, M. Auguste Benedetti/Debenedetti, au nom cité dans les annuaires de 1872 à 1884, prénommé Salomon et âgé de 25 ans dans le recensement de 1872 ; ce magasin est déjà visible sur la photo de 1869.

2- "Au Gagne-Petit", magasin au contenu inconnu, au négociant inconnu, au nom non retrouvé dans les annuaires ; ce magasin est déjà visible sur la photo de 1869 mais à l'emplacement n°7 (déplacement postérieur à 1869). Il existait à Nice un magasin de ce nom à la fin des années 1850, qui était une épicerie tenue par J. Auzière au 13, quai Masséna, maison Magnan (Les Echos de Nice du 16 novembre 1858).

3- "Antiquités", M. Gaspard Erba est cité dans le recensement de 1872 puis les annuaires de 1873 et 1874. Cet emplacement apparaît inoccupé sur la photo de 1869. Son adresse antérieure est encore signalée en 1868 au 5, quai Masséna (Les Echos de Nice du 28 janvier 1868).

Les emplacements de la boutique, "Au Gagne-Petit" (2) et de celle d'Antiquités (3) seront tous deux occupés, vers 1880, par le "Magasin Suisse", probablement de M. Chr. Goerg, cité dès 1884, avec des articles de fantaisie.

4- "Pharmacie Internationale - Pharmaceutical Chemist", M. Louis Donati/Donato, cité dans les annuaires de 1870 à 1884, avec (?) les pharmaciens, Jean-Baptiste Peyron en 1877, Plumet/Plumey de 1879 à 1884, Plumey et Quéry A. en 1884 ; la pharmacie est déjà présente sur la photo de 1869.

5- "Magasin Arabe", M. Ibrahim est cité uniquement dans l'annuaire de 1872. Dans le recensement de la même année, ses nom et prénom sont cités, M. ben-Sadoun Ibrahim, français d'Algérie, âgé de 37 ans. Le nom du magasin, présent à ce même emplacement sur la photo de 1869, était "A la Ville du Caire".


- Détail de la photographie de Jean Walburg de Bray, montrant le rez-de-chaussée de l'aile sud du Grand Hôtel.




6- "A. Montini", M. Antoine Montini, signalé comme vendeur de coraux dans l'annuaire de 1873 puis de Beaux-Arts, dans celui de 1874 ; ce magasin apparaît déjà à ce même emplacement sur la photo de 1869.

7- Magasin double anonyme, inoccupé à cette date, ancien emplacement du magasin "Au Gagne-Petit", visible sur la photo de 1869. 

Les emplacements du "Magasin Arabe" de M. Ibrahim (5), de la boutique de Beaux-Arts d'A. Montini (6) et du magasin double, inoccupé ci-dessus (7 - futur emplacement de la quincaillerie, "A la Ville de Paris"), céderont la place vers 1880 à deux boutiques côte à côte de M. Auger/Augé M., chemisier. L'une y proposera des articles de fantaisie (5) et l'autre, des chemises (6 et 7), sous le même nom de "Maison Auger", même si ce nom n'est cité qu'à partir de 1884 (du fait de l'absence des annuaires niçois de 1880 à 1883).

8- "Th. Allard Coiffeur - Coiffeur de Paris", M. Théophile Allard, coiffeur du Grand Hôtel, est cité dans les annuaires de 1871 à 1884 et dans le recensement de 1872, âgé de 31 ans. Ce magasin est déjà visible sur la photo de 1869. Il a dû s'installer au Grand Hôtel fin 1868 ou début 1869 car ses publicités parues dans Les Echos de Nice en janvier et février 1868 précisaient encore : "Th. Allard - Deux médailles d'or - Rue de la Chaussée d'Antin, 45, Paris - Coiffeur pour Dames - a l'honneur d'informer les dames qu'il vient d'arriver à Nice pour la saison d'hiver. - Rue Saint-Etienne, villa Tchernisheff" ;

9- "Grand Hôtel", Famille Schmitz propriétaire (Auguste, cité dans les recensements de 1872 et 1876, maître d'hôtel, français, âgé de 36 puis de 40 ans puis sa veuve), nom cité dans les annuaires de 1868 à 1884 ;

10- "Gurtler Fabricant de Cristaux de Bohême", M. Gürtler Herman/Hermann/Hermand, est cité dans les annuaires de 1870 à 1874 (il est cité dès 1875 au n° 7, rue Paradis) et dans le recensement de 1872, négociant, autrichien, âgé de 34 ans. Il a déposé cependant une demande d'autorisation pour faire une inscription au quai Saint-Jean-Baptiste dès 1868. Les Echos de Nice d'octobre 1868 le citent encore au 36, boulevard du Pont-Neuf le 5 septembre 1868 mais au Grand Hôtel le 10 octobre de la même année ;

11- "Broderie & Lingerie - Maison Spéciale Blanc", M. Jean Seilhan/Seihlan/Seylan est cité dans le recensement de 1872, négociant, veuf, âgé de 36 ans puis dans les annuaires de 1873 à 1879 ;

12- "Jean Guillaume", cordonnier, au nom jamais cité dans les annuaires au 9, quai Saint-Jean-Baptiste mais au n° 7, rue Paradis, de 1872 à 1884. Il a déposé cependant une demande d'autorisation pour faire une inscription au quai Saint-Jean-Baptiste dès 1868 ;


- Détail de la photographie de Jean Walburg de Bray, montrant le rez-de-chaussée du bâtiment central du Grand Hôtel.




13- "Capecchi Lampiste", Vincent Capecchi, ferblantier, au nom cité dans les annuaires de 1869 à 1879 ;

14- "Veuve Giraud", ombrelles, parapluies, Madame Cécile Giraud, est citée dans les recensements de 1872 et de 1876, âgée de 28 puis de 33 ans, puis dans les annuaires de 1872 à 1879 (sa demande d'enseigne en 1865 pour le n° 30 quai Masséna nous informe de son adresse précédente ; l'annuaire de 1884 indique qu'elle a déménagé au 28, avenue de la Gare) ;

15- "Mme De Pietro", magasin au contenu inconnu, au négociant inconnu, au nom non retrouvé dans les annuaires ;

16- Magasin anonyme (inoccupé ?) ; M. Sébastien Chiandano/Chiaudana, horloger âgé de 33 ans, italien, est cependant cité dans le recensement de 1872 ;

17- "Fleuriste", M. Toche Jean, jardinier-fleuriste, au nom cité dans les annuaires de 1870 à 1884 et cité rue de France dans le recensement de 1872, âgé de 28 ans. Il a cependant déposé une demande d'autorisation pour faire une inscription au quai Saint-Jean-Baptiste et rue de France, dès 1868 ;

18- "Tabacs", M. Gilbert ou Angel Gourret/Gouré/Goureti est cité dans les annuaires de 1870 à 1875 et dans le recensement de 1872, en tant que débitant de tabacs, âgé de 45 ans. Mme veuve L. Pollaro lui succède et est citée dans les annuaires de 1879 et de 1884 ;

19- "Grand Café", M. Guillaume Laurent, Café du Grand Hôtel, au nom cité de 1872 à 1879. M. Minard qui lui succède est cité dans l'annuaire de 1884.


- Détail de la photographie de Jean Walburg de Bray, montrant le rez-de-chaussée de l'aile nord du Grand Hôtel.




L'ordre et la liste des magasins sont très semblables pour la photographie d'Eugène Degand, à trois exceptions intéressantes près :

- Détail de la photographie d'Eugène Degand montrant l'aile sud du Grand Hôtel.




7- A la place du magasin (double) anonyme de la photographie de Jean Walburg de Bray, on trouve, "A La Ville de Paris", magasin de quincaillerie, articles d'Allemagne. S'agit-il d'une annexe du magasin de Bovis Frères, cité dans les annuaires de 1873 à 1879 au n° 11 et visible sur la photographie (intégrale) de Degand, au-delà de la rue Alberti ? Dans les annuaires des années 1870 et 1880, je n'ai trouvé trace de la dénomination, "A la Ville de Paris", que pour les magasins de nouveautés et tissus des Frères Emile et Lucien Lattès, (situés à deux adresses niçoises mais aucune sur le quai Saint-Jean-Baptiste) et pour la chemiserie de Madame Raboisson citée au 7, quai Masséna en 1874 (Les Echos de Nice du 9 novembre 1874) ;


- Détail de la photographie d'Eugène Degand montrant le bâtiment central du Grand Hôtel.




15- A la place du magasin de Madame De Pietro, on trouve, "F. Balon & Cie Maison de Paris - Opticiens", au nom absent des annuaires ;

16- A la place du magasin anonyme de la photographie précédente, on trouve un "Horloger", M. Sébastien Chiaudona/Chiandono, cité dans le recensement de 1872 et l'annuaire de 1873. C'est M. Félicien Jougla/Jouglas qui lui succède, cité dans les annuaires de 1874 à 1879, ainsi que dans le recensement de 1876, horloger, âgé de 33 ans, italien ;


- Détail de la photographie d'Eugène Degand montrant l'aile nord du Grand Hôtel.




Je n'ai pas encore réussi à attribuer les emplacements des magasins et ateliers suivants (cour intérieure de l'immeuble ou autre numéro d'immeuble du même quai ?), cités dans les annuaires de l'époque :

- de Monsieur Pierre Fassy, mosaïste, marqueteur, cité de 1872 à 1874 ;

- de Madame Victoire/Victorine Cremer, modiste, citée dans le recensement de 1872, âgée de 34 ans, belge, puis dans les annuaires de 1873 à 1875 ; 

- du Journal "Le Swiss Times", cité en 1873 (puis au n° 15, quai Masséna, dès 1874) ;

- de Monsieur Gustave Brunel, nouveautés, cité de 1875 à 1884 (côté nord) ; la Maison G. Brunel est signalée à cette adresse dès novembre 1874 (Les Echos de Nice du 26 novembre 1874) ;

- de Monsieur et Madame P. Boniface/Bonifasse/Bonifassi, corsetiers, merciers et bonnetiers, cités de 1875 à 1884 (côté sud) ; la Maison Boniface est signalée à cette adresse dès novembre 1874 (Les Echos de Nice du 26 novembre 1874) ;

- de Monsieur Fayard, armurier, cité dans les annuaires de 1874 à 1879 (12, avenue de la Gare en 1884), ainsi que dans le recensement de 1876, âgé de 45 ans ;

- de Monsieur Auguste Tesnières, cité comme graveur en 1873 et 1874 puis comme papetier et imprimeur, de 1875 à 1879 (4, rue Masséna en 1884).




CONCLUSION

La photographie de Jean Walburg de Bray regroupe des magasins dont les dates d'installation vont de 1867 à 1873 et qui apparaissent dans les annuaires niçois entre 1870 et 1874.

La présence de la boutique d'Ibrahim ("Magasin Arabe") semble impliquer une datation vers 1871-1872 puisqu'elle apparaît uniquement dans l'annuaire et le recensement de 1872 mais cet indice n'est pas fiable puisque la boutique existe déjà en 1869 (sous un autre nom) et qu'elle reste présente plusieurs années sur le quai Saint-Jean-Baptiste.

La boutique de Montini (coraux puis antiquités) semble impliquer pour sa part une datation vers 1872-1874 (puisqu'elle apparaît uniquement dans les annuaires de 1873 et 1874) mais elle est déjà présente sous ce nom sur la photo de 1869.

Le positionnement et le nom de certains magasins impliquent cependant au plus tôt la date de 1870. Cette photographie peut donc être datée entre 1870 et 1874, datation que le tampon de Raphaël Lucchesi confirme également.

La photographie d'Eugène Degand, datable entre 1870, du fait de la présence du square Masséna et des arbres du quai Saint-Jean-Baptiste, et 1875, du fait de l'absence des travaux de construction du grand bâtiment du Couvent des Ursulines sur la colline de Carabacel, semble légèrement postérieure et peut être datée entre 1872 et 1875.

En définitive, quelques mois seulement peuvent séparer les deux prises de vue. Une petite déception donc car j'aurais aimé préciser davantage. Il n'en reste pas moins vrai qu'au début de cette recherche je datais ces deux photos vers 1870 et que je les daterais désormais plutôt vers 1872-1873. 

Il me faut d'ailleurs avouer qu'au-delà de ma quête de critères de datation, ce qui m'a intéressé dans ces deux photographies relevait davantage d'un voyage dans le passé, d'une plongée permise par le biais du zoom dans des images scannées en très haute définition. Il en est ressorti l'envie de faire partager cette vision des boutiques niçoises des années 1870, comme une trouvaille archéologique, même si les contraintes techniques du blog se prêtent mal à cet exercice. Ces deux photos n'ont d'ailleurs pas encore livré tous leurs secrets. Par exemple, la photographie d'Eugène Degand montre très nettement, par-delà les terrasses du Grand Hôtel, la construction inachevée d'un immeuble qu'il serait intéressant d'identifier...




UNE PHOTOGRAPHIE DE LA BNF

Cet article peut être complété par l'étude d'une nouvelle photographie de Jean Walburg de Bray, conservée dans un album de la BNF intitulé, Souvenir de Voyage, Février 1876. Elle montre une vue panoramique nord-est/sud-ouest de, Nice - Quai Saint-Jean-Baptiste, prise en hauteur, depuis un bâtiment du quai opposé (boulevard du Pont-Neuf).


- DE BRAY Jean Walburg (1839-1901), Nice, Quai Saint-Jean-Baptiste, vers 1875,
album, Souvenir de Voyage, Février 1876 (vue 33), Paris, BnF (voir l'album sur Gallica).




L'ordre et la liste des magasins sont à nouveau très semblables aux deux photographies précédentes, à quelques exceptions près :


2 et 3- Les deux magasins situés entre la boutique du tailleur, Au Grand Condé, et la, Pharmacie Internationale, semblent avoir été réunis sous une même devanture, le "Magasin Suisse" de M. Chr. Goerg (articles de fantaisie) qui apparaîtra à ce même emplacement sur la photo des années 1880/1890 (voir plus bas).

- Détail de la photographie de Jean Walburg de Bray, montrant l'aile sud du Grand Hôtel.




10- La devanture de la boutique de "Gurtler Fabricant de Cristaux de Bohême" a été, à l'inverse, divisée en deux, et Hermand Gurtler va quitter le n° 9, quai Saint-Jean-Baptiste pour le n° 7, rue Paradis (il est cité à cette nouvelle adresse dès l'annuaire de 1875),

12- Le magasin du cordonnier "Jean Guillaume" a cédé la place à une boutique de "Mode".

- Détail de la photographie de Jean Walburg de Bray, montrant le bâtiment central du Grand Hôtel.




15- A la place du magasin, "F. Balon & Cie Maison de Paris - Opticiens", on trouve désormais un magasin de "Chaussures", probablement celui de Madame Anne Meissel qui semble quitter le n° 5 du quai Saint-Jean-Baptiste (où elle est citée de 1873 à 1875) pour le n° 9 du Grand Hôtel où elle est citée en 1877 seulement (annuaires de 1876 et de 1878 absents) ; il est probable qu'elle se soit installée à cette dernière adresse en 1875 ou 1876.

- Détail de la photographie de Jean Walburg de Bray, montrant l'aile nord du Grand Hôtel.





L'album, daté de février 1876, réunit des photographies prises entre 1867 et 1875. La photographie du quai Saint-Jean-Baptiste peut être datée vers 1875, date déduite du départ de la boutique d'Hermand Gurtler (1874) et de l'arrivée de celle d'Anne Meissel (1875).


L'historienne Véronique Thuin-Chaudron a eu la gentillesse de me confier le fruit de ses recherches sur le bâtiment du Grand Hôtel : ce dernier a été sans cesse agrandi sur ses quatre faces, de 1870 à 1894. La façade orientale, donnant sur le quai Saint-Jean-Baptiste et le square Masséna, a été exhaussée vers 1877, avant d'être remaniée en 1919.


- DEGAND Eugène (1829-1911), Nice, Le Paillon et les Quais, détail, vers 1877-1880,
recueil, Voyages en France et en Europe (vue 51, folio 24), daté vers 1875-1885, Paris, BnF (voir sur Gallica).
Seule l'aile nord du Grand Hôtel est alors exhaussée de deux niveaux, avant l'alignement des trois façades. Une autre photo, datée de 1876, montre encore l'état initial et le plan (en début d'article) du 1er janvier 1878 montre déjà les trois niveaux de terrasses.



- GILETTA Jean (1856-1933), 741 - Nice - Le Grand Hôtel, détail, vers 1881-1900,
tirage albuminé de 21x27 cm, Collection privée.
Vue sud-est/nord-ouest prise du boulevard du Pont-Neuf.
Les trois façades du Grand Hôtel sont désormais alignées. 
Les boutiques "Au Grand Condé", le "Magasin Suisse", la "Pharmacie Internationale" 
et la "Maison Auger" sont bien visibles au rez-de-chaussée.

Il est à noter que la partie du Paillon comprise entre le Square Masséna et la plateforme du Casino
 n'a été couverte qu'au début du XX° siècle, comme les plans de cette époque l'indiquent.