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dimanche 11 décembre 2016

625-LE CIMETIÈRE DU CHÂTEAU (NICE) DANS LA SECONDE MOITIÉ DU XIX° s.-2




- Anonyme, Vue du Paillon et Saint-Pons (Nice), vers 1860,
vues stéréoscopiques de 7,3x7,3 cm chacune, sur carton de 17,8x8,8 cm, Collection personnelle.




"La Promenade du Château est peu fréquentée par les habitants de Nice, ce qui peut être attribué à deux choses : la pente rapide du chemin par lequel on arrive au sommet et la présence du cimetière central sur son versant occidental. Nous devons ajouter que l'autorité municipale a déjà songé à transporter cette propriété funèbre dans un autre endroit. L'entrée principale du cimetière est placée du côté de la vieille ville". 
Albin Mazon (1828-1908), Nice en 1861 : guide de l'étranger, Paris, 1861 (cf. l'ouvrage en ligne sur le site des Archives Départementales des Alpes-Maritimes).





Qu'ils résident ou non à Nice, les photographes de la seconde moitié du XIX° siècle ont aimé prendre des vues panoramiques de la ville depuis la Colline du Château qui culmine à près de 100 m de hauteur. Ils ont multiplié ainsi les vues sur le Port à l'est, les vues sur le bord de mer au sud-ouest, et les vues sur la ville, la vallée du Paillon et l'arrière-pays au nord-ouestDans ce dernier cas, ils ont souvent capturé, depuis la terrasse du Château, la partie occidentale du cimetière et de ses abords.

J'ai pu ainsi répertorier une quinzaine de photographies, non datées pour la plupart, réalisées par dix photographes différents. Parmi les photos les plus anciennes, il faut citer la vue stéréoscopique n° 5 de Charles Paul Furne (1824-1880 ?) et Henri Alexis Omer Tournier (1835-?) appartenant à la série , "De Nice à Gênes par la Corniche", intitulée, "Nice, Vue prise du Château vers le Mont-Chauve", généralement datée vers 1860 et listée dans leur ouvrage de 1861 (cf. sur Gallica page 9). 

Cette photo nous révèle l'allée du cimetière (qui prendra le nom de rue puis d'avenue) bordée à gauche des murs donnant sur la ville et à droite des murs très élevés de l'enceinte du cimetière. Cette allée s'élargit dans sa partie la plus au nord, juste avant le virage, face à la chapelle Sainte-Madeleine et à l'entrée du cimetière. La vue montre seulement la partie occidentale du cimetière, avec un petit édicule dans l'allée externe et de nombreux cyprès plantés à l'intérieur, près de l'entrée, de la chapelle Madeleine et le long du mur d'enceinte nord.

Une autre vue stéréoscopique anonyme montre une vision assez semblable et contemporaine des lieux (ensemble ci-dessus et détail ci-dessous) mais avec une vision beaucoup plus complète du cimetière. Elle peut être datée également vers 1860.



- Anonyme, Vue du Paillon et Saint-Pons (Nice), détail, vers 1860,
vues stéréoscopiques de 7,3x7,3 cm chacune, sur carton de 17,8x8,8 cm, Collection personnelle.




Du sud au nord, on aperçoit le cimetière juif, le cimetière catholique avec les différents niveaux de terrasses de la butte, la chapelle Sainte-Madeleine accostée de cyprès et de la morgue puis le cimetière protestant et le terrain oriental, plantés de cyprès également. Au-delà d'être l'une des vues les plus anciennes, c'est également l'une des vues qui montrent le plus l'ensemble du site et notamment la partie orientale qui sera, par la suite, bien souvent sacrifiée par le cadrage ou masquée en partie par la croissance des arbres du premier plan. 

Le petit édicule, absent des plans conservés et invisible de la ville (car il est plus bas que le mur ; cf. photo de l'article précédent), précède la chapelle. Sa fonction n'est pas connue, même si on peut penser au guichet du gardien, à condition qu'il existe à cette époque un guichet différent de celui du Château (situé plus au sud et pour sa part indiqué sur les plans).

Une nouvelle vue stéréoscopique montre une vision assez semblable et de peu postérieure (ensemble et détail ci-dessous), avec à nouveau le petit édicule de l'allée externe mais elle montre que de nombreux cyprès ont été coupés, notamment sur le flanc sud de la chapelle Sainte-Madeleine, et elle révèle un mur blanc sur le flanc de la butte qui correspond probablement à des travaux entrepris après l'annexion française. 

Cette vue stéréoscopique n'est pas datée mais elle est signée "J.A.", et elle possède un titre, "Vallée du Paillon, à Nice", et un numéro de série, "534". Ces éléments permettent d'identifier son auteur, Jean Andrieu (1816-1872 ?), photographe et éditeur parisien, et même de préciser sa datation, une photographie identique étant conservée par la BnF dans un recueil daté de 1863, intitulé, "Vues stéréoscopiques. Villes et ports maritimes. Nice et la Côte d'Azur"





- ANDRIEU Jean (1816-1872), Vallée du Paillon, à Nice, ensemble et détail, 1863,
tirage albuminé stéréoscopique formé de deux photographies de 7,8x7,7 cm
 montées sur carton de 17,5x8,8 cm, Collection personnelle,
cf. la notice de la même photographie sur Gallica.




La première vision des cimetières met en évidence l'importance de la végétation qui laisse à peine émerger les sépultures qui s'y sont pourtant multipliées depuis 80 ans. Le cimetière juif semble désert, avec seulement quelques dalles de marbre blanc mais il est vrai que sa partie sud est masquée par les arbres. Quant au cimetière catholique, seules quelques croix s'y devinent. 

Tout ceci interroge sur l'occupation de ces cimetières entre 1783 et 1863 et l'emplacement précis des sépultures durant cette première période. La multiplication des sépultures ne semble pas antérieure au développement du tourisme hivernal au milieu du XIX° siècle et à l'annexion de Nice à la France en 1860, avec l'adoption de sa législation funéraire l'année suivante. 

Le cimetière juif a conservé les tombes antérieures (XVI°-XVIII° s.) transférées de l'ancien cimetière positionné hors les murs, au bas de la colline (sur le versant nord-est, le long de la rue Ségurane), et il s'est développé vers le nord avant d'occuper au XX° siècle une terrasse orientale supérieure.

Dans les cimetières chrétiens actuels, de nombreuses sépultures anciennes ont disparu et ont été remplacées par le jeu des concessions temporaires ou à perpétuité. Quelques dalles de marbre de tombes du début du XIX° siècle ont cependant été conservées et installées contre les murs anciens du Plateau d'entrée, à l'est et au sud. Quelques tombes des années 1820-1860 sont pour leur part toujours en place dans les allées, notamment dans la partie est du Plateau d'entrée mais également sur les versants de la butte. C'est en tout cas la vision que j'en ai mais il serait intéressant de faire un relevé complet des vestiges antérieurs à 1860 pour en avoir une vision objective.

Le détail ci-dessous d'une nouvelle photographie, ni authentifiée ni datée, ne fournit pas une vision élargie des cimetières mais donne une vision nette de l'allée qui les dessert. On retrouve l'édicule cité au toit de tuiles mais, plus au nord, une nouvelle baraque de bois au toit clair. Cette photographie est donc postérieure à la précédente (vers 1863-1868 ?).




- Photographe non identifié, Nice, Vue prise du Château, ensemble et détail, (vers 1863-1868 ?),
tirage, de 22,5x15,5 cm, dans les années 1930 (vers 1935), d'une prise de vue ancienne, Collection personnelle.




Une nouvelle vue générale de Nice intitulée, "Nice. Vallée du Paillon", est cette fois une photographie d'Eugène Degand (1829-1911). Elle n'est pas datée mais elle porte au verso le cachet du photographe surmonté du blason anglais, ce qui implique une datation après 1882, et plus probablement après 1883. 

Si le tirage albuminé ci-dessous, monté sur carton, date bien des années 1880, la prise de vue est pour sa part antérieure  (vers 1868 ?). Elle montre à nouveau le petit édicule au toit de tuiles et, plus au nord, la baraque en bois au toit blanc et désormais deux murs blancs qui renforcent les flancs de la butte. 






- DEGAND Eugène (1829-1911), Nice. Vallée du Paillon, (vers 1868 ?),
carte Cabinet, tirage albuminé des années 1880 (1883-1890) de 15,1x9,7 cm, monté sur carton de 16,5x10,9 cm, Collection personnelle,




Cette photographie montre surtout l'ensemble des cimetières où de nombreux cyprès ont été coupés. Le long du côté sud de la chapelle Sainte-Madeleine, deux petits édifices, au lieu d'un seul jusque là, se distinguent désormais par leur toiture ; ce sont la morgue du cimetière, et le dépositoire qui s'est ajouté (lieu d'attente des défunts avant inhumation ou transfert). Les plans de la ville de Nice auraient pu permettre de préciser la date de construction du dépositoire mais, comme pour les bâtiments de l'allée, ce dernier n'y apparaît que rarement et tardivement (années 1880).

Le cimetière juif est peu visible, masqué par les arbres mais les plates tombes (dalles) émergent davantage de la végétation et semblent plus nombreuses. Tout au fond, le mur de séparation du cimetière protestant semble se deviner.

Le cimetière catholique montre désormais de très nombreuses tombes accostées de croix et, à ma grande surprise, le Plateau supérieur est non seulement visible sur la photo mais il révèle déjà une forte occupation à cette période (tombes des années 1860 ?). 

En effet, dans mon inventaire du Plateau supérieur actuel (Plateau Gambetta), je n'ai pas trouvé de tombe antérieure à 1895 ; je pensais donc que le Plateau supérieur n'avait été aménagé et occupé que tardivement. Cette photographie prouve le contraire, de nombreuses tombes, stèles et monuments y étant observables, et notamment une grande chapelle méridionale, ainsi qu'un monument central de grande hauteur occupant l'emplacement actuel du "Tombeau de Gambetta". 

Certes, il reste à dater plus précisément cette photo d'Eugène Degand. Des photographies contemporaines semblables existent mais ne sont pas datées non plus. Ce sont des photos antérieures et postérieures qui vont permettre, dans la suite de cette article, de préciser sa datation (vers 1868 ?).

Une photographie non datée du troisième quart du XIX° siècle (vers 1870 ?) nous montre à nouveau le site du cimetière du Château avec une nouvelle baraque au toit clair dans l'allée, placée face à l'extrémité sud du cimetière catholique et masquant le petit édicule. C'est la vue ci-dessous d'Alberto Pacelli. 
Ce photographe, dont les dates de naissance et de mort sont inconnues, est actif dès la fin des années 1850 ; il est signalé dès 1858 au 7, rue des Hôtels dans le Conseiller du Touriste à Nice puis de 1864 à 1873 dans les annuaires niçois au n° 5, rue Chauvain. Il est tout d'abord associé au photographe Schemboche en 1864-1865 puis il officie seul dès 1865, à la même adresse. Il semble céder son fond à Eugène Guigoni en 1872-1873.



- PACELLI Alberto (?-?), Nice, Cours du Paillon, (vers 1870 ?),
tirage albuminé, Collection privée.




La nouvelle photographie ci-dessous n'est ni datée, ni signée. Elle ne comporte aucune indication au verso et elle présente uniquement un titre anglais manuscrit au verso : "Nice, Inland" ("Arrière-pays"). Cette photographie existe également dans un recueil lacunaire de photographies hétérogènes et non datées, conservé à la Bibliothèque du Chevalier de Cessole (Nice) ; elle y a pour seul titre, "Vue Panoramique" (imprimé en bas, au centre). Ce titre permet cependant d'attribuer cette photographie à Jean Walburg de Bray (1839-1901) qui est le seul photographe niçois à utiliser cette mention (en dehors de Raphaël Lucchesi qui l'utilise mais pour les photographies de de Bray dont il est l'un des éditeurs). 
La photographie ci-dessous ne peut qu'être antérieure à 1884 (date de départ de Jean Walburg de Bray pour Cannes) mais est probablement plus ancienne encore (vers 1872 ?).



- WALBURG DE BRAY Jean (1839-1884 ?), Nice, Inland, ensemble et détail (vers 1872 ?),
photo panoramique de 21,8x8,1 cm montée sur carton de 22,2x9,1 cm, Collection personnelle.




En dehors de la végétation qui semble avoir disparu de la terrasse basse du cimetière catholique à proximité de la chapelle, révélant mieux les sépultures, la nouveauté de la photo réside surtout dans la présence cette fois de deux baraques en bois au toit clair, masquant désormais le petit édicule central. 

Les baraques (2 au sud et 1 au nord) sont également visibles sur la photo de Jean Walburg de Bray prise depuis la terrasse de l'Hôtel des Anglais et éditée en 1876 (recueil de la BnF ; cf. l'article précédent). Ceci implique que les photos qui ne montrent que la seule baraque nord sont antérieures au début des années 1870, et notamment celle d'Eugène Degand ci-dessus.