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HENRY MICHEL,
LE MONDE ILLUSTRÉ ET LA GUERRE DU PACIFIQUE (1879-1883)
- PARTIE 1 -
INTRODUCTION
La Guerre du Pacifique (1879–1883) fut un affrontement belliqueux très important dans l'histoire de l'Amérique du Sud du XIXe siècle, au cours duquel l'alliance formée par le Pérou et la Bolivie lutta contre le Chili.
Le motif principal du différent fut le contrôle des riches gisements de salpêtre situés à Atacama et Tarapacá. Après cinq ans de batailles, la victoire chilienne reconfigura la carte de la région : la Bolivie perdit sa sortie vers la mer et le Pérou céda des territoires dans le sud du pays.
Durant le conflit, Lima abritait une importante et dynamique colonie française. Dans ce contexte, l'un de ses membres, le correspondant artistique du Monde Illustré, Henry Michel, remplit un rôle important dans l'enregistrement historique et visuel du conflit, et y participa même en tant que membre de l'armée péruvienne.
HENRY MICHEL
Henry Michel (Arcier, 17 de diciembre 1854 - Besançon, 24 de junio 1930) est un personnage inconnu pour la grande majorité des Péruviens, même pour ceux qui s'intéressent à l'étude de cette époque. Michel fut un artiste, photographe, explorateur, architecte, professeur, archéologue et militaire français qui développa de multiples activités dans le court laps de temps où il vécut au Pérou.
Cité, à divers moments, dans des mémoires, des journaux, des revues et des documents d'époque, sa présence, en tant qu'acteur secondaire important dans le grand drame de la guerre, est si constante qu'elle mérite la peine d'en savoir un peu plus sur lui.
Henry Michel vécut au Pérou entre 1878 et 1885. C'est dire que sa vie et son expérience en Amérique du Sud furent marquées par la Guerre du Pacifique.
Le premier document, que nous avons découvert à Lima et qui confirme l'intégration d'Henry Michel dans l'armée péruvienne, est un écrit daté du 24 avril 1880. Dans celui-ci, le colonel Francisco de Paula Secada informe le Secrétaire d'État au Département de la Guerre que le sergent-major Henry Michel se trouve malade à l'hôpital de San Bartolomé. Cependant, commente le colonel Secada, "il a déjà été informé de se mettre à la disposition du secrétariat privé de S.E. pour l'accomplissement d'une commission spéciale du service" (1).
En septembre 1880, depuis Tarma, après avoir visité le fort de San Ramón, Michel rédige un rapport qu'il juge comme totalement inopérant, et conçoit un projet pour l'établissement d'un autre fort dans un lieu plus stratégique, près de Paucartambo. Pour cela, il propose la construction d'un fort de type blockhouse et, de plus, l'aménagement des environs par le biais de l'élévation d'un pont.
Le sergent-major Michel explique dans son message ce qui rend particulier ce type de fort, entièrement construit en bois, qu'il signale comme étant en usage aux États-Unis et en Algérie, et offre une description complète de son projet (2).
En relation avec la préparation des défenses de la ville de Lima pour les imminentes batailles de 1881, Benjamín Vicuña Mackenna mentionne Michel de la manière suivante :
"Leurs principaux directeurs avaient été un ingénieur autrichien nommé Máximo Gorbitz, qui se vantait d'avoir construit les fortifications légères de Plewna qui maintinrent à distance l'armée russe lors de la guerre de 1877–78… L'un de ses principaux adjoints, en plus de quelques ingénieurs péruviens, avait été un certain Michel, retoucheur de portraits photographiques de l'atelier de Garreaud i C de Lima. Nous avons sous les yeux des communications originales de Gorbitz, datées du 18 février 1880, dans lesquelles il demande certains instruments et adjoints pour se rendre à San Juan faire des reconnaissances" (3).
Vicuña Mackenna se trompe cependant en indiquant que Michel travailla avec le photographe français Emilio Garreaud, qu'il confond avec son compatriote Eugène Courret. Au moment où Michel arrive au Pérou, en l'année 1878, Garreaud était déjà parti depuis de nombreuses années (1865 environ) vers le Chili.
Nous confirmons la collaboration de Courret avec l'artiste Michel après avoir étudié diverses cartes de visite et de cabinet que le photographe réalise pour commémorer des événements et des personnages importants de l'étape précoce de la guerre, comme le combat d'Angamos et don Miguel Grau Seminario.
En détaillant les motifs artistiques qui accompagnent les photographies (beaux dessins de colonnes, images de la patrie, ancres, drapeaux et étendards péruviens, entre autres), nous pouvons y trouver écrit son nom : "H. Michel".
Il n'était pas un simple retoucheur de photographies ; il collaborait, et recevait un crédit, comme directeur artistique.
Ph. de Rougemont (4), ingénieur civil et architecte français, dans une brève publication très critique envers le président péruvien Nicolás de Piérola, écrite en 1883, donne une information très précise sur un compatriote à lui que nous pourrions identifier comme Henry Michel :
"D. Nicolás faisait un Colonel de n'importe quelle arme en cinq minutes ; le moins apte était sûr d'être l'objet de son choix. Pour cela, un jeune français d'une instruction très vulgaire, retoucheur de photographies à Lima et qui avait été simple sapeur dans un régiment du corps des Ingénieurs de France, fut promu par Piérola au grade de Sergent-Major !!!" (5).
Toujours sans l'identifier, de Rougemont fait une affirmation très sérieuse que nous ne pouvons pas confirmer :
"Il est certain que le Major improvisé avait fait passer comme œuvre sienne un petit traité de fortifications, copie servile d'un livre de la bibliothèque de M. de Rougemont. C'était là tout son bagage scientifique" (6).
En tout cas, sur cette dénonciation, nous pouvons ajouter qu'à la Bibliothèque Nationale du Pérou existent deux lettres, écrites les 10 et 11 août 1880, dans lesquelles De Rougemont explique à Piérola que son départ est proche et qu'il a eu "l'honneur de solliciter par écrit, plusieurs fois, depuis deux semaines, une audience de quelques minutes pour vous donner quelques explications relatives à la carte que je vous ai remise" (7). C'est possiblement dans ces documents et dans le dédain de ne pas être reçu que se trouvent les principaux motifs du pamphlet haineux publié à Paris en 1883 (8).
Marie Joseph Louis Emile Henri Michel naquit le 17 décembre 1854 à Arcier (département du Doubs). Trop jeune pour participer à la Guerre Franco-Prussienne de 1870, il est, par la suite, appelé sous les drapeaux comme "recrue conditionnelle" pendant un an (octobre 1874 à novembre 1875) dans le premier régiment du génie français.
Il s'inscrivit au consulat de France à Lima en 1878, comme "peintre". Cependant, sa véritable formation était celle d'architecte paysagiste, et il semble avoir également exercé au Pérou cette profession (9). Au XXe siècle, de nombreuses années après son retour en France, il fut décoré de la Légion d'Honneur (10).
La chercheuse française Dominique Bonnet écrit que le Pérou ne fut pas le premier voyage international que Michel réalisa : en août 1876, il accompagna son père, qui exerçait encore comme architecte paysagiste, à l'Exposition Universelle de Philadelphie. Puis, en 1878, il quitta les États-Unis à destination du Callao (11).
En révisant les publications de l'époque, nous trouvons une active participation sociale et professionnelle de Michel en Amérique du Sud. Dans l'Annuaire de Lima pour 1879–1880, on le mentionne comme un membre important du "Cercle Artistique" :
Président : D. Luis Boudat, peintre
Vice-Président : Enrique Michel, peintre
Vocal : Patricio M. del Rio, peintre
Id. : Benigno Cáceres, peintre
Id. : Domingo Quispe, sculpteur
Id. : Antonio Robles, sculpteur
Id. : Miguel Trefogli, architecte
Id. : Antonio Herrera, graveur
Trésorier : José R. Quiñones, graveur
Secrétaire : Adolfo de la Torre, peintre
Pro – Secrétaire : Jorge Stainton, peintre (12).
Patricio Greve Möller signale que, par décret du 10 janvier 1880, Nicolás de Piérola créa un régiment de génie de trois bataillons, dépendant de l'État-Major Général et intégré par des sapeurs, pontonniers et mineurs. Après la nomination, le 21 avril, du personnel du nouveau régiment de génie de l'armée, dans le bataillon de sapeurs nous trouvons le sergent-major Henry Michel (13).
À titre de détail : dans le document original que nous avons trouvé au Centre d'études historico-militaires du Pérou que nous publions dans cette recherche (14), on mentionne Henry Michel comme "Henrique Michel". Malgré les petits changements au moment d'écrire son nom et de l'identifier, que ce soit comme Henry, Henri, Henrique ou Enrique, on peut suivre son trajet comme officier de génie dans l'armée péruvienne.
De même, selon l'édition du 17 février 1880 du journal El Nacional, Henry Michel fut professeur de gravure à l'eau-forte à l'Institut des Beaux-Arts, Lettres et Monuments publics à Lima (15).
Dominique Bonnet nous en apprend un peu plus sur les activités enseignantes et artistiques de Michel : en 1880, quand fut établi à Lima, à l’initiative du président de la République Piérola, "l'Institut des Beaux-Arts, Lettres et Monuments Publics", il a été nommé professeur de gravure à l'eau-forte et, quelques mois plus tard, professeur d'archéologie. À cette dernière fonction s'ajoute celle de conservateur des collections, archives et musées dudit institut. De plus, dans un curriculum vitae, il précise exercer la fonction de directeur de l'institut, de 1881 à 1883 (16).
Dans les divers documents et curriculum de Henry Michel publiés par Dominique Bonnet, nous trouvons des détails importants à mentionner. Dans le curriculum I, Michel affirme avoir été "Directeur de la même école avec l'autorisation du Gouvernement Français (1879–1883)".
Dans le curriculum II, en revanche, il soutient qu'il n'exerça la direction qu'entre 1881 et 1883. Cependant, il convient de signaler que, durant cette période, Lima était occupée par les forces chiliennes et, comme on le verra plus loin, l'artiste et militaire français participa activement à la résistance péruvienne dans les Andes ; par conséquent, sa nomination comme directeur de l'Institut des Beaux-Arts, Lettres et Monuments Publics n'eut pas d'effet pratique (17).
NOTES
Lettre de Francisco de Paula Secada au Secrétaire d'État au Département de la Guerre, 24 avril 1880, Archives du Centre d'Études Historico-Militaires du Pérou.
Dominique Bonnet, Brice Michel (1822–1889) et Henri Michel (1854–1930) ; deux architectes-paysagistes franc-comtois, thèse de doctorat en Histoire Sociale, Dir. Marcel Giry (Besançon, 1995), vol. I, 136.
Vicuña, Historia, 852.
Identifié comme Philippe de Rougemont par Alfonso Quiroz dans Histoire de la corruption au Pérou, pages 206, 207, 231, 543 et 603.
P. De Rougemont, Una pájina de la dictadura de D. Nicolás de Piérola, édition espagnole (Paris : Imprimerie Cosmopolite, 1883), 40.
De Rougemont, Una pájina, p. 41.
Bibliothèque Nationale du Pérou, Archives Piérola, lettre du 11 août 1880 pour son Excellence M. Nicolás de Piérola, Chef Suprême.
La Bibliothèque Nationale du Pérou catalogue la lettre du 10 août 1880 de cette forme : [Lettre de] Emiliano Rougemont, 10 août 1880, Lima [pour] Nicolás de Piérola, Lima. Cependant, dans sa signature et son identification personnelle, le citoyen français utilise exclusivement son nom : De Rougemont, ingénieur civil & architecte, rue du Callao 184. Il ne signe jamais comme Emiliano.
Pascal Riviale, communication personnelle. Nous remercions Monsieur Pascal Riviale pour l'envoi de la fiche militaire de Henry Michel et Monsieur Roland Patin pour la traduction du document en espagnol.
Nous remercions Monsieur Carlos Estela Vilela pour nous avoir transmis cette information.
Bonnet, Brice et Henri, vol. I, 42.
Elmore et Holtig, Directorio, 202.
Les chercheurs Greve, Chang, Soto, Castillo et Carrera, sur le blog d'histoire militaire et culture Militaria (https://militariabloghistoricomilitar.blogspot.com/), développent une recherche approfondie sur les défenses de Lima. Il convient de souligner cette collaboration entre chercheurs péruviens et chiliens.
Archives du Centre d'Études Historico-Militaires du Pérou. Document daté du 24 avril 1880.
El Nacional (Lima), 17 février 1880.
Bonnet, Brice et Henri, vol. I, 133.
Les deux documents se trouvent publiés dans la thèse de Dominique Bonnet : Bonnet, Brice et Henri, vol. III, 140 et 142.
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