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vendredi 18 décembre 2015

428-LE CIMETIÈRE DU CHÂTEAU DE LA VILLE DE NICE-PROJET PÉDAGOGIQUE-9




- Vue d'un coucher de soleil hivernal sur la ville de Nice et le paysage (axe est-ouest), depuis le Cimetière du Château, 
avec en surimpression l'un des Anges de marbre de la Tombe de Jean-Charles L., 1883 (?), Allée Lesage.
Ces anges gracieux aux longues ailes, au plissé impressionnant et au regard fascinant ne sont pas sans évoquer
 les anges contemporains sculptés par les artistes génois du Cimetière de Staglieno, comme
 Giuseppe Benetti (1825-1914), Tombe Rossi, 1878 ou Giulio Monteverde (1837-1917), Tombe Oneto, 1882.
TOMBE GEORGETTE F. : LE MYSTÈRE "AURILI". 



Ce très bel ensemble sculpté est situé à l'angle sud-ouest de l'allée interne du Plateau Gambetta (monument n° 15 du parcours - concession n° 8398). 


Sur la face principale, un ange debout (femme), de trois-quarts, tenant d'une main une lampe à huile allumée et ouvrant, de l'autre, la porte du tombeau, apparaît en arrière de deux figures féminines assises, adossées contre un muret ; l'une (à gauche) est vêtue (âme élue) et redressée vers le Ciel (L'Espérance), et l'autre (à droite) est nue (corps mortel), prostrée et tournée vers la Terre (La Douleur).

L'Espérance se cambre, lève la tête (attente confiante) et entrecroise les doigts de ses mains jointes posées sur son genou droit (prière et foi), alors que la Douleur, repliée sur elle-même, dévoile ses épaules (poids), baisse, tourne et plonge la tête dans le mouchoir de sa main gauche (pleureuse), en laissant pendre l'autre bras jusqu'à ses pieds (impuissance). Ces deux allégories évoquent également l'opposition du Jour et de la Nuit, avec la lumière divine de la vie éternelle en opposition à l'obscurité de la vie terrestre et de la mort. L'ange, qui a guidé de sa lampe la sortie du défunt (résurrection), se tourne vers le lever du Soleil de Justice.


- Cimetière du Château (Plateau Gambetta) : Monument des tombes des Familles F.-M-F.-D.-A.-C., vers 1918 (?), 
photographie de François Ede de 1984 (carnet de tournage du film d'Oliveira) - capture Internet du blog :  UN AN À NICE.



Deux contreforts en glacis, ornés d'une table (nue), épaulent l'entrée du tombeau et sont surmontés d'un segment de fronton interrompu timbré d'un phylactère déroulé (nu). Sur le lourd linteau de la porte est gravée l'inscription suivante (répartie sur 5 lignes) : "SOUS LA GARDE / De CELUI Qui / Toujours ! A ÉTÉ / Toujours ! EST / Toujours ! SERA" (citation biblique et zoroastrique).





Sur les marches de la face principale, trois jardinières offrent un décor sculpté de palmettes dessinées par une gerbe de trois fleurs de pavot cerclées de feuilles
Sur les faces latérales, la même frise de palmettes court au sommet du muret.






Un grand décor floral sculpté en méplat (cerne gravé) recouvre pour sa part toute la partie supérieure des faces latérales du tombeau, en s'adaptant à la hauteur et à la découpe des murs. 





Sept hautes tiges végétales droites et feuillues, accompagnées d'une huitième tige centrale courbée pour rompre le rythme et évoquer la vie brisée, sont chargées de fleurs de lis naturalistes, plus ou moins ouvertes et vues de face ou de profil. A leur base, toutes les tiges des fleurs se voient réunies par les volutes d'un large ruban de phylactère déroulé, actuellement dépourvu de toute inscription.

Si ce décor peut évoquer les motifs de l'Art Nouveau et notamment ceux des artistes de la Sécession viennoise, comme Koloman Moser (années 1890-1910), il semble également correspondre par son style naturaliste, son adaptation au cadre et son travail méplat à l'Art Déco (années 1919-1940).




L'artiste a gravé, en-dessous du socle de la Douleur, sa signature (abrégée), Prof.re R.do Aurili Nice (Professore Riccardo Aurili, Nice), sans préciser de date. La numérotation de la concession implique cependant la date de 1918, date qui est confirmée par celle du décès de l'enfant Georgette F. (1904-1918), inhumée ici. Le monument funéraire élevé au-dessus de la tombe date donc au plus tôt de l'année 1918. Seul problème, le sculpteur est, à cette date, décédé depuis plusieurs années !





Riccardo Aurili est né en 1834 en Toscane, à Cecina (Titto di Cecina) et a fait ses études d'art à l'Académie de Florence. Il est ensuite parti travailler à Bruxelles (firme Carli Frères) dans les années 1880 puis s'est installé à Paris dès 1890 et a régulièrement exposé au Salon. On perd sa trace du tout début du XX° siècle (1904) jusqu'à sa mort en 1914. 

Suite à une recherche approfondie, j'ai commencé à douter de la date de naissance reconnue de Riccardo Aurili, "1834", de plus rares experts la situant  en "1854". La date de sa mort semble de même incertaine, certains auteurs prenant la précaution de la situer, "vers 1914" (c.1914). Un ouvrage récent consacré aux sculpteurs orientalistes, s'interroge même sur ces deux dates, affichant, "Riccardo Aurili (?-?)".


A titre indicatif, Riccardo Aurili fera ses études à l'Académie des Beaux-Arts de Florence avec Raffaello Romanelli (qui deviendra l'un des plus grands sculpteurs italiens de l'époque), et ce dernier est né en 1856 et est mort en 1928.

J'ai donc recherché d'autres œuvres de Riccardo Aurili dans les Alpes-Maritimes, en France, en Italie et sur le plan international mais les œuvres, signées par lui, ne sont généralement pas datées :

- au Cimetière de Digne, sa signature de la Tombe de la Famille J. Martin, confirme bien qu'il a vécu et travaillé à Nice : Prof. Rdo Aurili - Sculpteur - Nice - AM (Alpes-Maritimes) : Alain Reymond-PDF-Page 10.

- sa présence à l'inauguration du Monument Luigi Fiaschi (cycliste italien célèbre) au Cimetière des Porte Sante de Florence en novembre 1914 prouve qu'il est toujours en vie à la fin de l'année 1914 et montre qu'il a gardé des liens avec le milieu florentin : La Stampa Sportiva-n°44, novembre 1914, page 14.

-un Buste de Femme est signé et, exceptionnellement, daté par lui, affichant la date de Février 1923 Antique Marks - Aurili.

- enfin la signature mal relevée d'un certain, B.R. Aurili (en fait Prof. Aurili) sur l'épaule gauche du buste en marbre du Monument commémoratif à Albert Ier de Belgique (1875-1934) d'Antibes (boulevard Maréchal Leclerc, Jardin Albert 1er) est accompagnée, sur l'épaule droite, de la date de "1935" : Base Mémoire : "Aurili". 
L'inauguration du monument a eu lieu le dimanche 8 septembre de la même année et en présence du sculpteur, comme nous le révèle l'article paru le lendemain dans Le Petit Niçois (du 9 septembre 1935, pages 1 et 3), ce qui prouve qu'à cette date Riccardo Aurili est non seulement toujours vivant mais encore actif.

La synthèse de ces recherches, effectuées dans l'ordre ci-dessus, ne résout pas encore le mystère des ses dates de naissance et de mort. Sa date de naissance est-elle "1854" ? A-t-il 81 ans en "1935" ? Quelle est la véritable date de son décès ?

Après l'annonce, à Véronique Thuin-Chaudron, de mes doutes sur les dates de naissance et de mort du sculpteur et sur ma certitude de sa vie à Nice, cette dernière a eu la gentillesse de guider ma recherche en direction des annuaires niçois anciens numérisés, ce qui a permis de dénicher ses nom, profession et adresse et de reconstituer son parcours complexe :


- Dès 1915, il faut probablement reconnaître sous l'appellation, "Aureli et Cie, fourn. industr., rue Torrini, 6", le nom de Riccardo Aurili mais également celui de Ernest Aurili qui apparaît seul l'année précédente ("Auréli"), à la même adresse (son frère ou parent ?). En effet, dans l'annuaire de 1918, "Richard Auréli" tient seul une boutique de "bibelots" au n°1, avenue Désambrois, alors que son ancien associé est cité à une nouvelle adresse.

-L'annuaire de 1920 précise désormais que l'immeuble de l'artiste est le Palais Cauvin, avec une adresse à deux entrées, n°1 avenue Désambrois et n°2 boulevard Dubouchage : "Riccardo Aurili, 'Aux Arts Florentins', sculpteur, statuaire". Il semble probable qu'à l'adresse indiquée, il possède tout à la fois son logement et sa boutique-atelier. A la même époque, d'autres artistes et des sculpteurs, possèdent eux aussi un atelier rue Désambrois, et notamment Louis Maubert, au n°17.


- Riccardo Aurili est donc venu s'installer à Nice en 1915, au cours de la Première Guerre Mondiale, auprès d'un parent avec qui il s'associe tout d'abord, avant d'ouvrir sa propre boutique et de lui donner un nom évocateur de ses origines.

- La présence de Riccardo Aurili et de sa boutique sont attestées dans tous les annuaires niçois suivants. Dès 1926, il y fait précéder son nom du qualificatif de "prof.". Il semble cependant qu'il quitte Nice vers 1932 car il n'apparaît plus dans les annuaires postérieurs.


Ces derniers renseignements recueillis prouvent son installation tardive à Nice mais ne permettent pas de préciser où il a vécu entre 1904 et 1915. Est-il resté à Paris ou bien est-il retourné vivre en Italie ? S'est-il installé dans le sud de la France avant d'ouvrir un atelier à Nice ? Ce qualificatif de "Professeur" qui accompagne la signature des œuvres de cette période semble indiquer qu'il enseigne ou a enseigné la sculpture mais est-ce à Nice ou ailleurs, et jusqu'à quand ?

La Tombe de la Famille J.Martin (non datée) du cimetière de Digne et le Buste de Femme (daté de février 1923 mais sans indication de lieu) évoqués ci-dessus, comme le monument étudié de la Tombe Georgette F., datent donc de cette période niçoise de 1915-1932. La Tombe Georgette F. a été réalisée entre 1918 (date de la mort de l'enfant) et 1932, dans une période qui justifie le style Art Déco de ce monument, sans qu'il soit possible de dater plus précisément l'ensemble en rapport avec la vie de l'artiste. La Tombe Georgette F. apparaît cependant sur le film de Jean Vigo, tourné au début de l'année 1930 : cf. l'extrait vidéo. 

L'existence à Antibes, d'un Monument à la mémoire du Roi-chevalier, Albert Ier, Roi des Belges (1875-1934), conçu, signé et daté (1935) par l'artiste me pousse, ce lundi 21 décembre, à me rendre aux Archives Municipales de la ville, dans l'espoir d'apprendre où Riccardo Aurili a fini sa vie. J'y consulte le Dossier rassemblé par le Comité Exécutif de ce monument (cote : 6M5), et j'apprends qu'il y a, en plus de ce monumentun relief artistique représentant le roi (sans précision de l'auteur), inséré dans la façade d'un immeuble à l'angle du boulevard Albert Ier et de la place Macé. Je découvre également le dessin préparatoire du sculpteur pour ce monument et, grâce aux courriers conservés, quelques éléments de sa vie :



- AURILI Riccardo (1854 ?-ap.1935), Monument commémoratif à Albert Ier de Belgique (1875-1934),
 Antibes (boulevard Maréchal Leclerc, Jardin Albert 1er), 1935 (photo Wikipedia).
Le Petit Niçois du lendemain de l'inauguration (09/09/1935), décrit le monument ainsi :
"En marbre de Carrare, la tête nue du roi Albert Ier, bien dégagée du col relevé de la capote d'uniforme, se détache sur l'azur, dans un magnifique cadre de verdure, et de plus sur le socle de marbre rose de Saint-Vallier, de 2m de hauteur, se détache une palme de bronze qui jaillit toute droite d'un cartouche portant simplement l'inscription ; "Au Roi-Soldat". Au pied du monument, allégorie transparente exprimant les liens qui attachent les familles royales de Belgique et d'Italie, sont couchés deux lions de marbre, reproduction du motif de Canova, figurant à Rome sur le tombeau du pape Clément VII (XIII, en fait) dans la basilique de Saint-Pierre. Sur la face orientée vers le couchant, une plque de cuivre est scellée, comportant l'inscription : "Ce monument a été offert à la Ville d'Antibes. Comité exécutif : A.Delaval, R. Aurili, L. Possot, R. Joly, F. Franchois". Oeuvre du prof. Aurili, l'ensemble apparaît comme très réussi, et des applaudissements éclatent dans la foule au moment où tombe le voile qui le recouvrait et qui fût tiré par Mesdames Delaval et Aurili".



- Riccardo Aurili y est systématiquement dénommé dans ces courriers, de "professeur de l'Académie des Beaux-Arts de Florence", ce qui résout enfin l'origine de cette appellation et laisse penser qu'après Bruxelles et Paris, l'artiste est retourné vivre à Florence et a enseigné dans l'Académie où il avait été élève, tout comme son camarade Raffaello Romanelli. Sa présence en novembre 1914 au Cimetière des Porte Sante de la ville, s'explique davantage et il est bien dénommé dans l'article de La Stampa Sportiva, de "scultore prof. Aurili". Il a dû, plus âgé, prendre sa retraite de professeur, quitter à nouveau Florence et venir s'installer à Nice pour quelques années.

- La suite nous est révélée par une lettre adressée au sculpteur, datée du 12 mai 1935 : "A Monsieur Ricardo Aurili, "Les Arts Florentins", Route Nationale, Quartier des Groules, Cne de Villeneuve-Loubet, A.M.". Riccardo Aurili, après avoir quitté Nice, a continué à exercer son métier de statuaire et à tenir une boutique d'art du même nom. J'ai pu constater que cette dénomination "d'Arts Florentins" persiste encore en 2015 dans le nom d'une SCI, et que jusqu'aux années 1970, il existait une boutique d'Arts et d'Antiquités à cette même adresse (Nationale 7).

- En sortant des Archives d'Antibes, je me rends à pied vers le Monument à Albert Ier, en songeant que Riccardo Aurili avait été le mieux placé pour réaliser un monument symbolique de l'amitié franco-belgo-italienne, lui qui est né en Italie et a vécu en Belgique puis en France. Je découvre cependant que le Monument Albert Ier n'est plus dans l'axe du Boulevard éponyme, comme installé en 1935, mais qu'il a été remplacé par un bassin puis repoussé sur un terrain en travaux entouré de palissades qui m'empêchent de le voir et de le photographier. Quant au bas-relief du portrait du souverain, il a disparu lui aussi, avec la maison qui le portait. Je m'interroge désormais sur la date de la mort du sculpteur dans les années qui ont suivi 1935, voire le lieu de sa sépulture. Je m'interroge également sur la présence de ces lions imités de Canova dans le monument antibois mais ce sera l'objet d'un prochain article...

- Ce mardi matin, j'appelle la Mairie de Villeneuve-Loubet pour savoir si Riccardo Aurili a été inhumé dans l'un des deux cimetières de la commune, espérant découvrir ses dates de naissance et de mort sur la tombe, voire un monument digne du sculpteur. Malheureusement, aucun "Aurili" n'est inhumé à Villeneuve-Loubet. L'artiste a peut-être à nouveau déménagé avant sa mort ou s'est fait enterrer ailleurs, en France ou en Italie.

- Décidé à connaître le fin mot de l'histoire, je pars l'après-midi même aux Archives Départementales des Alpes-Maritimes afin de pouvoir consulter les registres d'Etat civil de Villeneuve-Loubet, considérés comme trop récents pour être consultés en ligne. J'apprends, sur place, que les registres n'ont été numérisés que jusqu'en 1945. Aurai-je un peu de chance ?

- Épilogue : Je remercie tout d'abord les personnels des Archives municipales d'Antibes d'avoir aidé ma recherche et ceux des Archives Départementales de Nice, d'avoir accepté de rechercher eux-mêmes dans des registres auxquels je n'avais pas accès et de m'avoir fourni le certificat de décès que je livre ci-dessous :
"Le vingt un août mil neuf cent quarante trois, une heure, est décédé, quartier Logis de Bonneau : Richard, Marc, Alexandre Aurili, sans profession, né à Bibbona (Pise, Italie) le dix-sep décembre mil huit cent soixante quatre, domicilié à Antibes, 12 avenue Muterse, fils de Laurent Aurili et de Rosa Pasciatini décédés, époux en secondes noces de Elisa Charlotte van Humbeeck.
Dressé le vingt un août mil neuf cent quarante trois, douze heures, sur la déclaration de Nicolas Berardi, agent consulaire à Antibes, trente-neuf ans, domicilié à Antibes, route de la Badine, ami du défunt, qui lecture faite a signé avec Nous Félix Fiori, officier de la Légion d'Honneur, Président de la Délégation spéciale de Villeneuve-Loubet, officier de l'Etat civil (signatures)".

- Première remarque, tout ce que nous connaissions de Riccardo Aurili était faux : sa date de naissance (ni "1834", ni "1854" mais 1864) mais également son lieu de naissance (pas "Titto" di Cecina mais Bibbona, à 8 kms environ de Cecina - Toscane, non loin de Pise et de Florence) et sa date de décès (pas "1914" mais 1943). Il faudra désormais rétablir la vérité du sculpteur italien, mort en France au milieu du XX° siècle, à près de 79 ans, et afficher : Riccardo Aurili (1864-1943).

- Deuxième remarque, la chance a été de mon côté : à la date de sa mort, l'artiste a encore déménagé depuis qu'il a laissé sa boutique, habite Antibes mais meurt à Villeneuve-Loubet où il a vécu, ce qui m'a permis de retrouver son acte de décès. 

- Dernière remarque, l'artiste a connu sa femme lors de sa période belge, les van Humbeeck étant une grande famille bruxelloise, ce qui explique encore davantage l'implication de Riccardo et Elisa dans le Monument d'Antibes au roi Albert 1er et leur proximité de la communauté belge d'Antibes et des Alpes-Maritimes.




- Vue d'un coucher de soleil hivernal sur le Cimetière du Château, 
avec au premier plan, l'allée externe ouest du Plateau Gambetta et notamment, l'Ange de la Tombe Louis G. (1901), monument n° 2 du parcours.