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samedi 28 mars 2026

1448-LA CONCURRENCE PHOTOLITHOGRAPHIQUE ALLEMANDE (XIXe s.)


SOMMAIRE DES ARTICLES DU BLOG ET LIENS DIRECTS 


1- Album photolithographique de 24 vues, Alpes-Maritimes, sans date.



LES ALBUMS DE VUES FRANÇAISES

IMPRIMÉS EN ALLEMAGNE À LA FIN DU XIXe SIÈCLE



INTRODUCTION


A partir de 1887, de nombreux journaux français, au premier rang duquel La France, dénoncent l'importation croissante de produits allemands et, notamment, celle d'albums photolithographiques de sites français, imprimés dans les Länder de Saxe (Leipzig et Dresde) et de Hesse (Francfort).

Il y a une volonté forte de protéger l'économie française, notamment des contrefaçons, mais également un sentiment anti-allemand qui reste très présent à la suite de la Guerre franco-prussienne de 1870-71.



LA PRESSE DE 1887


Toute l'année 1887, une campagne de presse est menée contre les albums de fabrication allemande, avec un appel au patriotisme des commerçants (libraires et marchands de gravures, de journaux et de tabac) pour qu'ils répudient ces produits d'outre-Rhin. 

Les articles intitulés, "Les Allemands chez nous" (articles de Lucien Nicot dans La France) ou encore "L'envahissement allemand", se multiplient, amplifiés par les lettres des lecteurs qui signalent ces contrefaçons.

- "Dans la "France" du 6 janvier, nous avons publié la note suivante :

Nos départements du Sud-Ouest sont en ce moment inondés d'albums photographiques représentant des vues de Pyrénées que l'on trouve chez la plupart des papetiers et libraires et dans les gares de la région. Ces albums portent à la fin de la mention suivante : "A. Neurdein, éditeur, 28, boulevard Sébastopol, Paris. Emil Pinkau, imprimeur à Leipzig".

M. Neurdein nous écrit, à ce sujet (...) :

Toutes les épreuves et albums de photographie que j'édite sont fabriqués chez moi, à Paris, par un personnel d'employés exclusivement français et parisiens, comme moi, pour la plupart.

Les albums qu'a vus votre rédacteur dont, non seulement le Sud-Ouest, mais malheureusement la France entière, sont inondés, sont des albums lithographiques de contrefaçon allemande.

Depuis 15 ans, toutes mes productions photographiques sont contrefaites par des maisons d'Allemagne, de Suisse et d'Autriche. Notre industrie n'étant pas protégée par ce pillage, j'ai dû me décider, pour tenir tête à ces concurrences, à m'entendre avec mon plus important contrefacteur et à vendre moi-même la contrefaçon de mes produits.

Je tiens seulement à bien établir que les produits de ma fabrication sont bien français et que si je vends des articles allemands, c'est que notre législation industrielle est impuissante à nous protéger contre les contrefaçons étrangères.

A. Neurdein.

M. Neurdein est complètement libre d'agir comme il l'entend (...). Si tous les industriels français agissaient de même, nos usines n'auraient plus qu'à éteindre leurs feux et nos magasins qu'à fermer leurs portes" (La France des 6 et 8 janvier 1887).


La France et ses éditions régionales, et d'autres journaux comme Le Mot d'Ordre, L'Union libérale, Le Petit Comtois, Le Populaire de Nantes, Le Petit Rennais ou encore le Moniteur de l'Algérie, répercutent et multiplient les articles de même contenu, répertoriant les albums avec les noms de leurs imprimeurs allemands et de leurs éditeurs français.


L'imprimeur Emil Pinkau (dès 1873), à Leipzig (Saxe), réalise ainsi les albums souvenirs (souvent de grand format) :

- des Pyrénées, de Pau (Pyrénées-Atlantiques), Bétharam et Lourdes (Hautes-Pyrénées), de Bordeaux et Arcachon (Girande), avec l'éditeur Neurdein, à Paris, 

- celui d'Amiens avec l'éditeur Bouchar(d), à Paris,

- le nom de l'éditeur n'est pas cité (Neurdein ?) pour les albums des Alpes-Maritimes, de Tours (Indre-et-Loire) et des châteaux de la Loire et de Constantine (Algérie).


Les imprimeurs Jacobi et Zobel (dès 1871 sous ce nom), à Dresde (Saxe), réalisent les albums (souvent de petit format) :

- de Rouen (Seine-Maritime) et de Honfleur (Calvados), avec les éditeurs Eugène Lévy frères, à Paris,

- le nom de l'éditeur n'est pas cité pour les albums de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais), de Nancy (Maurthe-et-Moselle), de Lille (Nord) et de l'Exposition maritime du Havre (Seine-Maritime) en 1887,

- de Cherbourg (Manche) et d'Angers (Maine-et-Loire) avec l'éditeur Welter et Cie, à Paris,

L'Allemand H. Welter, libraire-éditeur parisien, fait cependant savoir que "certains albums de vues, de fabrication allemande, que l'on met en circulation sous son nom, ne sortent pas de sa maison" (La France du 26 septembre 1887).


L'imprimeur Frey et Cie (signalé au plus tard dans les années 1850), à Francfort, réalise l'album :

- de Caen (Calvados), avec l'éditeur F. de Mauny, à Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais).


L'imprimeur L. Durlacher (signalé au plus tard vers 1850), de Dresde, avec l'album :

- de Versailles et les Trianon (Yvelines), avec pour libraire-éditeur E. Durlacher (succursale parisienne).

Cet album d'un bien national est même vendu au Château de Versailles.

"Si on tolère l'invasion, sur nos voies publiques de ces produits allemands, qui ont dû nécessairement être copiés sur un tirage français, notre gouvernement devrait intervenir pour empêcher dans nos monuments nationaux la vente de ces articles prussiens" (La France de Bordeaux et du Sud-Ouest du 15 septembre 1887).

Pire, la troisième vue de l'album du Château de Versailles montre le pavillon Louis XIII au sommet duquel "se trouve... le drapeau allemand" ! (La France de Bordeaux et du Sud-Ouest du 1er octobre 1887).


Les albums allemands de Nantes (Loire-Atlantique) et de Rennes (Ille-et-Vilaine) sont cités dans les journaux mais sans les noms de l'imprimeur et de l'éditeur.


2- Album photolithographique de 12 vues, "Cannes", sans date.



Au-delà des journaux français, les ouvrages allemands révèlent d'autres imprimeurs impliqués dans la réalisation d'albums photolithographiés. C'est notamment le cas de Louis Glafey (1869), à Leipzig qui affiche en 1884, après 15 années d'existence :

- "des Ateliers artistiques pour lithographie, photolithographie et photo-imitation. -  Spécialité : Exécution d'albums Souvenir façon Leporello (...) avec vues de villes, paysages, etc., en commission et pour le fonds propre de la maison.

- des albums de 300 endroits différents pour 128 éditeurs de l'Europe, l'Amérique, l'Australie et l'Afrique" (Adress-Buch Deutscher Export-Firmen 1884 p. 279).



ANALYSE


La contrefaçon

La contrefaçon de vues françaises photolithographiées semble, selon Antonin Neurdein, dater du début des années 1870, ce qui a contraint ce dernier à passer un accord (à une date inconnue) avec l'imprimeur allemand de ses propres vues. 

Le nombre d'éditeurs français concernés interroge et, là encore, de nombreuses questions restent sans réponse :

- Tous les éditeurs français ont-ils été contraints de passer un accord avec un imprimeur allemand ? 

- Toutes les photographies originales leur appartenaient-elles (prises par eux ou achetées à d'autres photographes) ? 

- Leur nom a-t-il été usurpé, comme potentiellement celui de H. Welter (pratique allemande contemporaine également connue pour l'utilisation de noms de vins français) ? 

- Certains éditeurs présents en France, et plus particulièrement les Français et les Allemands (de nationalité ou d'origine), sous-traitent-ils l'impression de leurs albums en Allemagne ?

Ces pratiques règnent non seulement en Allemagne mais encore en Suisse, en Autriche, etc., la violation du droit d'auteur ne s'appliquant alors qu'au sein d'un même pays et les procès internationaux n'aboutissant pas.

Cela se fait au détriment de la France (imprimeurs, voire éditeurs), mais également d'autres pays comme l'Angleterre ou encore la Belgique, touchant le commerce des albums puis des cartes postales et perdurant au moins jusqu'au début du XX° siècle.

Il existe cependant des ateliers de photolithographie français, comme ceux des Frères Lumière à Lyon mais ces derniers se spécialisent dès 1888 dans la reproduction des manuscrits.

Il faut cependant noter que la question de la concurrence allemande ne semble pas traitée dans les journaux français avant 1887, qu'elle est récurrente cette année-là (pour une raison inconnue : saturation du marché ?) et qu'elle est rarement évoquée par la suite, en dehors :

- d'un article de 1889, qui affirme que les autorisations de vente de produits français de Paris sur la voie publique sont refusées, contrairement à celles concernant "les articles allemands, les chromolithographies, les albums de vues soit-disant photographiques" (La France du 27 août 1889). 

- et d'un article de 1891, qui explique que "M. Le Franc, professeur au collège de Sablé (Sarthe) (...), frappé de voir que les albums de curiosités ou de monuments étaient tous d'origine allemande, a voulu dans la mesure des ses forces faire concurrence aux produits d'Outre-Rhin. Il y a dix ans [1881] qu'il prenait cette décision (...) et depuis cette époque, a édité dix albums de départements ou de villes [imprimeur français non cité] (...) : Maine-et-Loire, Paris, Versailles, Seine-Inférieure, Orne, Loire-Inférieure, Mayenne, Eure, Calvados et Sarthe (...).

Vous n'ignorez pas qu'il existe des Albums reproduisant les vues de notre pays. Tous ces albums sont d'origine étrangère, prussienne en général ; des maisons envoient leurs émissaires acheter en France les photographies des curiosités que renferment nos villes et nos stations balnéaires, pour avoir après opéré la contrefaçon, nous les revendre" (Le Petit Courrier du 19 juin 1891).

Les campagnes de presse ont créé une prise de conscience de la part des Français qui ont rechigné à acheter des produits allemands. Cependant, la parade a été vite trouvée. Le vendeur français a simplement détaché la dernière vue où figure le nom de l'imprimeur allemand (Revue des industries du Livre, n° 8 de septembre 1895) !


3- Album photolithographique de 13 vues, Album de Monaco, sans date.



LES ALBUMS


Généralités

Les albums photolithographiés conservés, souvent dotés d'une couverture cartonnée de couleur, aux plats gaufrés et titre doré, sont généralement de type Leporello (en accordéon). Les vues sont imprimées sur papier fort, en noir, sépia ou couleur, avec parfois un ou plusieurs panoramas à double-page. 

Ils offrent un nombre de vues qui oscille le plus souvent entre 12 et 24 mais qui peut atteindre 50 et même 200 vues. Le nombre variable des vues pour un même album (12 ou 13, 15 ou 16...) s'explique parfois par l'arrachage de la dernière page qui comprend la mention de l'imprimeur allemand.

Il y a certainement nombre d'albums photolithographiques conservés dans les collections françaises et internationales, cependant ces derniers sont généralement classés dans la catégorie des albums photographiques, sans en être distingués.

Le seul site de vente en ligne Delcampe (albums en vente et vendus) présente actuellement plus de 150 petits albums de vues françaises photolithographiées aux titres différents, avec en couverture le nom d'un département, d'une ville, d'un monument ou d'une exposition, parfois précédé des mots "Souvenir de", "Album de" ou encore "Guide-Souvenir de".

Deux dizaines seulement de ces annonces précisent les noms de l'imprimeur et de l'éditeur  parce qu'ils sont parfois absents de l'album, qu'un seul des deux est inscrit ou qu'ils n'ont pas été relevés.

Ce corpus permet cependant de confirmer le fait que pour une même ville, il existe plusieurs albums (parfois 3 ou 4 comme pour la ville du Havre), aux couples d'imprimeur-éditeur différents et que les imprimeurs sont quasiment tous des Allemands.

On retrouve les noms déjà cités, mais également le nouveau nom d'un imprimeur allemand, "Metz [Frères], Tubingen" et ceux de deux éditeurs français :

- "E.Hustin, Le Havre" (cité dans les ouvrages des années 1880) qui est également l'imprimeur (album "Le Havre" tiré dans l'imprimerie du journal Le Havre

- et "[L.P.] Lefranc à Domfront (Orne)" (cité, sans nom d'imprimeur, dans les ouvrages vers 1900).

Il faut enfin noter que, dans cette catégorie de petits albums de vues, les albums totalement français sont ceux qui contiennent des tirages albuminés collés ou bien des vues phototypées. Ces albums partagent avec les albums photolithographiés le fait qu'ils ne précisent que très rarement le nom du ou des photographes.

Le coût de fabrication des albums photolithographiques était moins élevé que celui des albums de tirages photographiques d'où une forte concurrence, en plus de la contrefaçon potentielle (systématique ?) et du détournement du travail des imprimeries françaises.

Un album de Granville (Manche) affichait par exemple, en 1895, le prix de 1 franc et se vendait en moyenne à 50.000 exemplaires par an (Revue des industries du Livre, n° 8 de septembre 1895) !


Datation

Le gros problème posé par ces albums photolithographiques est leur double datation, celle de leurs vues et celle de leur édition. 

L'album a parfois été constitué de photographies originales réalisées sur une ou plusieurs décennies, avec des vues légèrement modifiées, ce qui complexifie tout à la fois l'identification de leur auteur et la date de leurs prises de vue.

La date d'édition de l'album est tout aussi problématique. Si elle apparaît sur quelques albums de vues d'Allemagne et d'Autriche, elle semble totalement absente des albums de vues de France.


L'exemple des Albums des Alpes-Maritimes

En 1887, "on vend beaucoup en ce moment, sur le littoral méditerranéen, de petits albums intitulés : "Souvenir des Alpes-Maritimes, Cannes, Nice, Monaco, Menton"Ces albums, édités par un éditeur de Paris, sont imprimés par Emile (sic) Pinkau, à Leipsig (sic) (...).

Un agent de l'éditeur ou de l'imprimeur se rend à Nice et achète chez un marchand quelconque une série de photographies françaises, vues de Nice, de Menton et autres localités du littoral.

Ces photographies sont envoyées en Allemagne, à Leipsig (sic), chez l'imprimeur Pinkau. Celui-ci les reproduit en prenant à peine le soin d'y changer quelque détail insignifiant, et le tour est joué, au grand détriment du photographe français (...).

Les vues dont se compose l'album que nous avons sous les yeux sont copiées sur des photographies éditées par la maison Giletta et Gilly, de Nice. Nous n'avons qu'un conseil à donner à MM. Giletta et Gilly, c'est de faire un procès à leur audacieux contrefacteur" (La France du 4 septembre 1887).


4- Monaco, Vue générale de la PrincipautéAlbum de Monaco, sans date (vue du début des années 1870).



Trois albums photolithographiques comprenant des vues des Alpes-Maritimes et de la Principauté de Monaco sont notamment conservés :


- le premier, intitulé "Monaco", de petit format (12,5x8 cm), comprend 13 vues de 10x5,8 cm, sur planches de 11,8x7,6 cm (Images 3 et 4).

Il porte en dernière page, dans la marge verticale droite, l'inscription imprimée en italique, "Photolitographie par Ph. Frey et Cie à Francfort", recouverte (masquée ?) par le tampon rouge de "F. de MAUNY EDITEUR". 

Une étude détaillée a permis de dater ses vues, toutes contemporaines, vers 1872, et d'identifier hypothétiquement le photographe Jean Walburg de Bray comme étant l'auteur des vues originales (voir l'étude détaillée, ici). 

Le fonds de ce dernier a cependant été racheté par plusieurs photographes en 1881, et a été notamment exploité par Giletta & Gilly (cités plus haut), qui en ont édité de nouveaux tirages dans les années 1880.


5- Nice, Vue générale, prise du Château, album Alpes-Maritimes, sans date (vue vers 1882-83).



- le deuxième album, intitulé "Alpes-Maritimes", de moyen format (14,5x9,8 cm), comprend 24 vues de 11,8x7 cm sur planches de 13,5x8,5 (Images 1 et 5). 

Il porte en première page, à droite, dans la marge inférieure, l'inscription imprimée en capitales, "EDITEURS EUGENE LEVY & FRERES, PARIS", et en dernière page, à droite également, dans la marge inférieure, l'inscription imprimée en capitales, "IMP. JACOBI ET ZOBEL, DRESDE". 

Une étiquette, collée en troisième de couverture, identifie également la "PAPETERIE - ARDOUIN Fres - Libraires - Abonnement A La Lecture - 44, Avenue de la Gare - NICE". Cette papeterie est signalée, à cette adresse précise, uniquement de 1887 à 1902.

Les vues semblent toutes dater des années 1880, certaines d'entre elles évoquant les années 1880-1883 et d'autres apparaissant postérieures à 1885. L'achat, du fait de l'étiquette du papetier, ne peut qu'être postérieur à 1886. 


6- Panorama de Cannes, vue prise à l'ouest de la Tour du Mont Chevalier, album Cannes, sans date (vue postérieure à 1870).



- le troisième album, intitulé "Cannes", de moyen format (14,8x10,5 cm), comprend douze vues de 11,4x7 cm (dont une double-page panoramique de 25x7 cm), sur planches de 13,7x9,3 cm (Images 2 et 6).

Il porte en dernière page, dans la marge de droite, l'inscription imprimée en italique, "Emil Pinkau impr. à Leipzig.", sans mention d'éditeur. 

Cependant, les photographies sont celles des Frères Neurdein et semblent dater de plusieurs décennies (1870-1890). Il faut donc envisager une édition datant au plus tôt du milieu des années 1890.