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samedi 20 février 2016

451-LE CIMETIÈRE DU CHÂTEAU DE LA VILLE DE NICE-PROJET PÉDAGOGIQUE-21




- AURILI Riccardo (1864-1943), Tombe Georgette F., vers 1918-1925,
 Nice, Cimetière du Château (Plateau Gambetta).


RÉSUMÉ 

Ce très bel ensemble, sculpté par Riccardo Aurili (1864-1943), dans les années 1918-1925, est situé à l'angle sud-ouest de l'allée interne du Plateau Gambetta (monument n° 15 du parcours - concession n° 8398). 
Sur la face principale, un ange debout (femme), de trois-quarts, tenant d'une main une lampe à huile allumée et, de l'autre, la porte ouverte du tombeau, apparaît en arrière de deux figures féminines assises, adossées contre un muret ; l'une (à gauche) est vêtue (âme élue) et redressée vers le Ciel (L'Espérance), et l'autre (à droite) est nue (corps mortel), prostrée et tournée vers la Terre (La Douleur).

L'Espérance se cambre, lève la tête (attente confiante) et entrecroise les doigts de ses mains jointes posées sur son genou droit (prière et foi), alors que la Douleur, repliée sur elle-même, dévoile ses épaules (poids), baisse, tourne et plonge la tête dans le mouchoir de sa main gauche (pleureuse), en laissant pendre l'autre bras jusqu'à ses pieds (impuissance). Ces deux allégories évoquent également l'opposition du Jour et de la Nuit, avec la lumière divine de la vie éternelle en opposition à l'obscurité de la vie terrestre et de la mort. L'ange, qui a guidé de sa lampe la sortie du défunt (résurrection), se tourne vers le lever du Soleil de Justice.

Après avoir étudié l'Ange féminin et ses rapports avec les figures de Psyché et Marie-Madeleine (cf. article précédent), il semble désormais nécessaire d'approfondir la recherche sur les deux autres figures féminines, en commençant par la figure exprimant la Douleur.

LA DOULEUR

Cette figure assise est située sur la droite du Tombeau (à la gauche de Dieu). La femme est nue, pliée en deux, le dos voûté et la tête appuyée sur sa main gauche alors que son bras gauche pend dans le vide. La pose est expressive et le corps réaliste (plis du ventre), puissant, sans être épais ni compact. A l'opposé du buste qui se tourne et s'affaisse vers la gauche sans se coller aux cuisses, les jambes apparaissent comme les seuls éléments frontaux et symétriques mais reposent uniquement sur la pointe des pieds. Le visage baissé est plongé dans la main qui tient un linge (mouchoir) et n'est donc pas visible. La longue chevelure, séparée par une raie médiane, laisse seulement échapper deux mèches symétriques sur le front et est retenue en chignon à l'arrière de la tête.


  
- AURILI Riccardo (1864-1943), DouleurTombe Georgette F., vers 1918-1925,
 Nice, Cimetière du Château (Plateau Gambetta).



Les figures de la Douleur existent depuis l'Antiquité et se sont multipliées dès la fin du Moyen-Âge, avec en particulier les représentations de la Vierge de Douleur pleurant le Christ mort. 
Debout, assises, agenouillées ou même prosternées, ces figures allégoriques, vêtues ou nues et parfois dénommées du terme de Pleureuses, renvoient le plus souvent à la douleur du deuil, ce qui explique leur présence nombreuse dans les cimetières ou sur les Monuments aux Morts de l'époque contemporaine.



- BARTHOLOME Albert (1848-1929), La Douleur, 1900,
pierre, femme assise voilée et dénudée, tête penchée, tenant une couronne,
Tombe d'Henri Meilhac, Paris, Cimetière Montparnasse.

- MAILLOL Aristide (1861-1944), La Douleur, 1919-1922,
 grès, femme assise, tête penchée et accoudée,
Monument aux Morts de la Première Guerre Mondiale, Céret (Pyrénées Orientales), 


La plupart des représentations offrent des figures féminines au dos courbé et à la tête baissée appuyée sur une main (l'autre bras pendant et tenant parfois une couronne) ou plongée dans les deux mains. 
Parmi les figures de la Douleur, celle de Riccardo Aurili semble particulièrement proche d’œuvres de la fin du 
XIX° siècle et du début XX° siècle, peut-être influencées par l'art de Rodin (sculptures, Le Penseur, dès 1880, Le Désespoir, 1880-85, La Danaïde, dès 1885 ; dessin, La Douleur, musée Jenish de Vevey, Suisse).


- DALOU Aimé-Jules (1838-1902), La Vérité méconnue ou Le Miroir brisé, fin XIX° s. (?), 
statuette en bronze à patine noire, fondue en 1902, 35x26,5x21,7 cm, Paris, Musée d'Orsay, photo RMN-Grand Palais.



- MACKENNAL Bertram (1863-1931), Douleur, 1898,
marbre.


Des rapprochements peuvent également être effectués avec des sculptures italiennes contemporaines, et notamment avec celles du Cimetière génois de Staglieno.



- DE ALBERTIS Edoardo (1874-1950), Douleur, 1917,
marbre, femme assise, nue, repliée sur elle-même, ses cheveux longs défaits pendant jusqu'aux pieds,
Tombe Ammirato, Gênes, Cimetière de Staglieno.

- RIGACCI Ezio (1880-1947), Douleur, 1921,
marbre, femme assise, penchée et drapée, un sein dénudé, les mains jointes aux genoux,
Tombe Varagnolo, Gênes, Cimetière de Staglieno.


Au Cimetière du Château de la ville de Nice, quelques tombes présentent des figures féminines sculptées qui expriment par leur posture une profonde douleur.


- GARIBALDI Giuseppe (?-?), Pleureuse, 1901,
marbre, jeune fille agenouillée, effondrée contre le soubassement du sarcophage,
détail de la Tombe de la Famille C., Cimetière du Château, Nice, Allée Orizet.

- RONCHESE Jean-Baptiste, marbrier (?-?), Douleur, vers 1909-1910 (?),
marbre, jeune fille agenouillée en pleurs dominant la Tombe de la Famille C.-P.
Cimetière du Château, Nice, Plateau Protestant inférieur.


- Anonyme, Douleur, vers 1910-1911 (?),
pierre, figure féminine assis et voilée, tenant une couronne de pavot enrubannée,
dominant la Tombe de Paul Albert M., Cimetière du Château, Nice, Plateau Protestant inférieur.

- MAUBERT Louis (1875-1949), Douleur, entre 1917 et 1926, 
marbre, femme voilée, assise dans un fauteuil, détail de la Tombe du Baron Robert H., 
Cimetière du Château, Nice, Plateau Gambetta.


- BRAVI (?-?), marbrier, Pleureuse, vers 1925-26 (?),
marbre, jeune fille assise, cheveux défaits, corps replié, offrant des fleurs, 
détail de la Tombe de la Famille O., Cimetière du Château, Nice, Plateau d'Entrée.

- FERRARIS A. (?-?), Douleur, vers 1923-1924 (?),
marbre, femme voilée agenouillée, poitrine dénudée, offrant une couronne de pavot et de lierre,
détail de la Tombe de la Famille Maurice J., Cimetière du Château, Nice, Plateau d'Entrée.



ÈVE, PSYCHÉ ET MARIE-MADELEINE

Dans l'art, les Douleurs peuvent cependant parfois identifier des personnages particuliers de la mythologie ou de la Bible, pour évoquer leur deuil (Vierge Marie, Saintes Femmes), leur culpabilité (Ève après le péché), leur chagrin amoureux (Psyché abandonnée) ou leur désespoir (Esclave). La figure de Riccardo Aurili s'avère extrêmement proche de certaines représentations d’Ève après le péché.



- DAGONET Ernest (1856-1926), Ève, 1895,
marbre, 90x88x75 cm, Châlons-en-Champagne, musée des Beaux-Arts et d'Archéologie.

- GARVENS Oskar (1874-1951), Remords ou Repentir, date (?).


- CLARASO Enric (1857-1941), Ève, 1904,
marbre, Barcelone, Museu Nacional d'Art de Catalunya.


La Douleur d'Aurili peut évoquer également, comme son Ange, des figures de Psyché et de Marie-Madeleine.

Pour Psyché, il s'agit du moment où, après avoir éclairé Éros de sa lampe, ce dernier se réveille et disparaît, la laissant seule, et désespérée de la perte de son amour. Elle est souvent représentée assise, le dos courbé et la tête basse, les mains jointes ou les bras ballants, dans une attitude de prostration.


- DAVID Jacques-Louis (1748-1825), Psyché abandonnée, vers 1795,
huile sur toile, 80x63 cm, Collection particulière.

- TENERANI Pietro (1789-1869), Psyché abandonnée, 1816-1817,
marbre, 118x11x72 cm, Florence, Galleria dell'Arte Moderna, Palazzo Pitti.

- CARRIER-BELLEUSE Albert-Ernest (1824-1887), Psyché abandonnée, 1872,
marbre, 165x53x70 cm, Marseille, Musée des Beaux-Arts.


Pour Marie-Madeleine, il s'agit des moments où elle se repent de ses péchés mais surtout de ceux où elle est effondrée de chagrin au pied de la Crucifixion ou devant le corps du Christ au Tombeau. La multiplication des représentations de Marie-Madeleine pleurant (larmes, mouchoir) dans tous les arts ont fait d'elle une image typique de la Douleur.


- QUARTON Enguerrand (c.1412-1466), Marie-Madeleine pleurant auprès du Christ mort, vers 1455,
détail de la Pietà de Villeneuve-lès-Avignon, 163x218 cm, Paris, Musée du Louvre.

- DE ROBERTI Ercole (c.1451-1496), Marie-Madeleine pleurant, vers 1478,
fragment de fresque de la Chapelle Garganelli de la cathédrale Saint-Pierre de Bologne, 39,3x39,3 cm, conservé à Bologne, Pinacoteca Nazionale.


- SARAZIN Jacques (1592-1660), Marie-Madeleine pleurant, entre 1611 et 1660,
détail de la statue située dans la chapelle Sainte-Thérèse, croisillon sud du transept de l'Eglise Saint-Joseph des Carmes, Paris.

- Anonyme, Marie-Madeleine pleurant, vers 1672,
détail du Sépulcre de l'église Saint-Martin, Arc-en-Barrois (Haute-Marne).


Il faut cependant reconnaître que les représentations assises de Marie-Madeleine, dos courbé et tête baissée, la montrent davantage en pénitence, en méditation ou en prière (croix, crâne, Bible) qu'en pleurs, surtout en sculpture. Y-a-t-il à Nice une inspiration mêlée des modèles de Douleur, Psyché abandonnée et Marie-Madeleine pleurant ?


- LE CARAVAGE (1571-1610), Madeleine pénitente, 1593-1594,
huile sur toile, 122,5x98,5 cm, Rome, Galleria Doria Pamphilj.

- CANOVA Antonio (1757-1822), Marie-Madeleine pénitente, 1809,
marbre, H : 95 cm, réplique de l'oeuvre originale datant de 1793-96, Saint-Pétersbourg, Musée de l'Ermitage.


LA NUDITÉ

Comment expliquer la nudité de la figure de Riccardo Aurili, alors que toutes les autres figures de Douleur du Cimetière du Château sont davantage vêtues ? La question est, là encore, complexe.
Il y a tout d'abord l'influence d'une longue tradition artistique liée à l'art antique qui fait de la nudité l'attribut des dieux, des héros et des allégories, avec l'idée de beauté et de perfection. 
Il y a également la volonté de faire de la pleureuse (la mère, la sœur, l'épousel'expression des sentiments de maternité et d'attachement mais également de deuil et de douleur, la nudité révélant la vérité intérieure, la nudité de la chair par le dépouillement des apparences et l'éviction des vêtements. 
La figure de la femme nue exprime ainsi paradoxalement la jeunesse, la beauté, l'amour et la sensualité dans la douleur et la prostration. Elle devient un symbole équivalent à celui de la fleur à la tige courbée ou cassée, courant sur les tombes, c'est-à-dire un symbole de vie brisée. La nudité évoque ainsi la fragilité de la chair pécheresse (Ève, Marie-Madeleine), belle et putrescible, le corps terrestre et mortel plongé vers le sol, par opposition au corps céleste de l'âme éternelle tourné vers le ciel (qui trouve son pendant revêtu sur la tombe).

Si l'on repense aux figures de Psyché et de Marie-Madeleine, toutes deux sont très souvent représentés nues car elles sont des symboles de beauté. Psyché est une princesse dont la beauté parfaite excite la jalousie de Vénus, et Marie-Madeleine est l'image de la beauté tentatrice, de la prostituée repentie. Psyché regrette d'avoir trahi sa parole, vit dans l'amour divin et gagne l'éternité, et Marie-Madeleine se repent de ses péchés, consacre son amour au Christ et devient le témoin privilégié de sa Passion et de sa Résurrection, avant de devenir ermite (nue dans sa volonté de dénuement) et sainte. Il y a dans ces deux figures tout à la fois la beauté du corps terrestre et la quête divine de l'âme. Marie-Madeleine, plus particulièrement, est pour les chrétiens l'image de la vie humaine exposée au péché, l'image du salut par le repentir et la foi, et la promesse de résurrection.

Est-il possible d'envisager que la figure de la Douleur sur le tombeau niçois soit une figure de Marie-Madeleine, tour à tour image de la vie terrestre, du corps, du pécheur, du chrétien, du défunt et de sa famille éplorée ? Si c'est le cas, il y a dans cette figure de deuil et de désespoir une promesse de salut. Cette promesse, qui s'exprime par la présence du Tombeau vide, s'incarne-t-elle dans la dernière figure féminine de la Tombe ?