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mercredi 25 novembre 2015

423-LE CIMETIÈRE DU CHÂTEAU DE LA VILLE DE NICE-PROJET PÉDAGOGIQUE-6





- Plan du Cimetière du Château, daté du 8 janvier 1935 : détail du Plateau d'entrée (axe ouest-est),
avec au centre le Monument des Victimes de l'Incendie de l'Opéra,
Archives municipales de la Ville de Nice.



LE PLATEAU D'ENTRÉE : L'EXEMPLE DU MONUMENT DES VICTIMES DE L'INCENDIE DE L’OPÉRA

Lorsque le visiteur franchit le portail du Cimetière du Château, il se trouve confronté, face à l'entrée, à une grande pyramide élevée en hommage aux victimes de l'incendie de l'Opéra (Théâtre municipal) qui a eu lieu le 23 mars 1881. Ce monument perpétue le souvenir de ce drame collectif qui a marqué l'histoire de la ville et causé un grand nombre de victimes (de 60 à 200, selon les estimations ; 63, selon la séance du Conseil municipal du 9 avril 1881).


- Cimetière du Château (plateau d'entrée) : Monument des Victimes de l'Incendie de l'Opéra (axe ouest-est), 1881-1882,
pyramide quadrangulaire de 4 m de côté et 7,20 m de haut, édifiée en pierres de la Turbie, avec, au milieu de trois des faces (sud, est, nord), une table avec la liste alphabétique gravée des victimes (nom et âge).
Les inscriptions ne sont plus très faciles à lire en 2015 mais on peut constater que seulement 46 noms de victimes sont gravés (15 au sud, 15 à l'est et 16 au nord) ce qui peut s'expliquer par le fait que certaines victimes n'ont pas été identifiées et par le fait que seuls les corps inhumés sous la pyramide sont cités, certains corps ayant été en effet inhumés dans des caveaux familiaux, dès le 25 mars 1881. D'autres corps ont été retirés plus tard de la pyramide, comme ceux de la Famille D., suite à la demande d'un parent qui a obtenu, en octobre 1881, le droit à une concession gratuite de la part de la municipalité (Archives municipales, Délibération du Conseil municipal, séance du 5 octobre 1881, 1D1, Partie 14,p 180) et leurs noms ne semblent pas gravés sur la pyramide (les plaques n'ont été gravées qu'au second trimestre 1882- cf. Le Petit Niçois du 24 mars 1882 p 2).
La table de la face principale (ouest) offre pour sa part, sous une croix latine gravée, l'inscription dédicatoire suivante :
"AUX 
VICTIMES DE L'INCENDIE
DU 
THÉÂTRE MUNICIPAL
23 MARS 1881".


Il y aurait beaucoup à dire sur le choix d'un tel monument et sur la fascination ancienne de l'Europe pour les monuments de l'Egypte antique, les temples et surtout les monuments funéraires que sont les pyramides et les obélisques. Le XIX° siècle, entre autres, a érigé de nombreuses constructions égyptisantes, réactivées par la campagne d'Egypte de 1798-1801 puis par le style éclectique architectural de la seconde moitié du XIX° siècle. Au sein même du Cimetière du Château se trouvent plusieurs pyramides, de nombreux obélisques et deux temples égyptisants.

Si l'on consulte des guides touristiques actuels, des articles en ligne ou même des ouvrages historiques pour chercher la date de la construction de cette Pyramide des Morts de l'Opéra, on ne la trouve pas : seule la date de l'incendie apparaît. 

Le monument a été érigé par la municipalité au-dessus des corps non identifiés et non récupérés par les familles. On peut raisonnablement penser que le monument a été rapidement érigé dans les mois qui ont suivi le drame, la même année 1881, mais est-ce réellement le cas ? 

N'y-a-t-il pas eu un monument éphémère en bois permettant le recueillement des familles et le dépôt de couronnes ? Ce dernier était-il déjà en forme de pyramide comme cela sera le cas sur le Plateau le plus élevé du Cimetière, entre 1883 et 1908, en hommage à Léon Gambetta (décédé le 31 décembre 1882) et avant l'érection, au même emplacement, d'un monument définitif différent en 1909 ? Y-a-t-il eu pour le Monument des Morts du Théâtre municipal (Théâtre-italien ou Opéra) un petit monument de pierre intermédiaire (crypte) avant la construction de l'enveloppe de la grande pyramide actuelle qui l'a englobé ? Enfin, à quelle date le monument définitif a-t-il été inauguré ?



- Plan (sans date) du Monument des Victimes de l'Incendie de l'Opéra,
Archives municipales de la Ville de Nice.


N'ayant rien trouvé de consistant sur l'érection du monument dans les Délibérations municipales des années 1881 et 1882, Madame Véronique Thuin-Chaudron a eu la gentillesse d'attirer mon attention sur un article du journal Le Petit Niçois du 24 mars 1882 (page 3) ; en réponse au regret formulé la veille par le journal, de ne pas avoir vu achevé ce monument commémoratif pour le premier anniversaire du drame, la Mairie fait passer la note suivante : "Le monument commémoratif a été commencé il y a près de huit mois (vers juillet 1881). On y met, en ce moment, la dernière main et dans très peu de jours, il sera complètement achevé". 

Le Monument des Victimes de l'Incendie du 23 mars 1881 n'a donc été autorisé et commencé qu'au cours de l'été 1881 et terminé, au plus tôt, qu'au second trimestre de l'année suivante. Il est d'ailleurs probable que les listes alphabétiques des noms des victimes n'aient été gravées en lettre d'or qu'à cette époque.
Cet exemple est intéressant car il est révélateur d'une datation des monuments funéraires trop souvent basée sur la date des décès et non sur la date réelle de construction des architectures et des sculptures qui peut parfois être antérieure à la date du décès ou lui être, plus souvent, bien postérieure.

Quant à l'évidence d'avoir élevé ce monument au-dessus du corps des victimes, elle est totalement à remettre en question lorsque l'on lit, Le Petit Niçois du 12 décembre 1912 (page 4), qui relate la cérémonie qui vient d'avoir lieu la veille, en rapport au drame de 1881 : "Les corps des malheureuses victimes furent déposées au dépositoire du Château puis ensevelies (le 25 mars 1881) au cimetière autour du monument que voici. Ce dernier fut élevé par la Municipalité en l'honneur et en mémoire des victimes. L'approbation ministérielle fut donnée le 5 juin 1881. Mais malheureusement, on ne songea pas à mettre dans la crypte qui y avait été aménagée les ossements des victimes. A trente ans de distance, la Municipalité a cru devoir réparer cet oubli" (voir également L’Éclaireur de Nice du 12 décembre 1912 page 4).



- M. le Général Goiran, maire de Nice, prononce son discours devant le monument, le 11 décembre 1912 au matin,
Le Petit Niçois du 12 décembre 1912 page 4,
image numérisée en ligne du site des Archives Départementales des Alpes-Maritimes.


Les restes des victimes dont les tombes entouraient la Pyramide ont donc été exhumés 31 ans plus tard et après une messe dite à leur intention dans la chapelle Sainte-Marie-Madeleine du cimetière, placés dans la crypte ré-ouverte du Monument, sauf ceux récupérés par quelques familles (6 corps) pour être enterrés dans leur caveau familial du cimetière de Caucade. 



- Cimetière du Château, Plateau Gambetta (angle nord-est de l'allée externe) :
BOUCHEZ-BÉRU Octave (1864-1939, marbrier-sculpteur d'Arras) et THORÉ (?-?, architecte à Blois), Chapelle de la Famille Paul C.,
tournant du XX° siècle (entre 1896/97, date d'achat de la concession, et 1909, date où la chapelle est visible sur l'une des photos de la translation du corps de Gambetta), détail de la partie haute de la façade ornée de croix et de pots-à-feu, .



LE PLATEAU GAMBETTA : RECHERCHES SUR LES SCULPTURES SÉLECTIONNÉES

Ces deux dernières semaines, la recherche sur les sculptures sélectionnées, a pu être affinée aux Archives municipales de la Ville de Nice. J'en profite pour remercier ici les personnels des Archives pour leur accueil, leur aide et leurs conseils. 

J'ai parcouru notamment des documents de 1871 à 1966 (dont le dossier 1W344), avec :
- la liste des 13 cimetières niçois créés entre la fin du XVIII° siècle et le milieu du XX° siècle et découvrir la surface de chacun d'entre eux, avec environ 16.500 m2 pour le Cimetière du Château,
- des plans du Cimetière du Château de 1909 (Plateau supérieur), 1935 (plateau d'entrée) et 1964 (ensemble),
- la réglementation de 1909 sur la taille des concessions,
- des documents d'agrandissement et d'aménagement du Cimetière,
- les nouvelles règles de construction des caveaux selon la réglementation de 1919...

Tout ceci peut sembler anecdotique mais l'emplacement de la tombe, la taille de la concession ou les dimensions du caveau deviennent des indices importants de datation. 

Les textes concernant le Plateau Gambetta, semblent indiquer que ce dernier, anciennement nommé Plateau supérieur, n'a commencé à être occupé par les tombes qu'à la fin du XIX° siècle et qu'il reste encore peu occupé à la date de 1909, du fait de concessions à perpétuité trop grandes et trop chères qu'il faut désormais envisager de subdiviser. 
Un plan de la même année indique pour sa part quelles sont les concessions déjà vendues, sans qu'il soit possible de savoir si une tombe, voire un monument ou une sculpture occupent déjà cette concession. 
La présence d'une photo de la Pyramide de Gambetta (1883-1909) dans les dossiers a cependant permis la recherche ciblée de cartes postales de ce monument et la découverte sur Internet de l'une d'entre elles, datable entre 1904-1908, et montrant la présence de tombes étudiées et permettant ainsi de resserrer la datation de leur monument. 


- Cimetière du Château, plan du Plateau supérieur (axe ouest-est), daté du 7 octobre 1909 :
 détail central avec, grisées et numérotées, les concessions occupées à cette date,
Archives municipales de la Ville de Nice.