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mardi 14 juillet 2026

1482-CHARLES BRAINNE, "LA VILLÉGIATURE D'HIVER Á NICE" (1858)


SOMMAIRE DES ARTICLES DU BLOG ET LIENS DIRECTS


- BALDUS Edouard (1813-1889) et/ou DE ROSTAING Henri Charles Emmanuel (1824-1885) 
Vue de Nice (prise du Vieux Château), vers 1854-1856, 
épreuve sur papier salé, Archives nationales hongroises.



Voici l'article de Charles Brainne (1825-1864), paru dans Le Constitutionnel du 8 avril 1858 (p. 3). Ce texte sera repris avec très peu de différences dans son ouvrage, Baigneuses et buveurs d'eau, Librairie Nouvelle, 1860 (pp. 17-34).


LA VILLÉGIATURE D'HIVER.

Nice.


"Il prit un jour fantaisie à un savant homme, à M. de Jussieu, d'allonger de plusieurs chants le Paradis perdu de Milton. Le botaniste glissa, dans les pages fleuries de ce poème éternel, ses vers aujourd'hui desséchés comme les plantes d'un herbier. Et cependant ii chantait Nice ! Il disait comment Adam et Eve, chassés du Paradis Terrestre, furent conduits par l'ange dans les campapnes de la Ligurie, dont le doux climat, la riche végétation, le site pittoresque leur rappelèrent l'Eden et devinrent pour eux une compensation à la perte de ce délicieux séjour. 

Voilà le prétexte qui fit donner au golfe de Nice le poétique surnom de Baie des Anges. S'il était permis de refaire la mythologie, je dirais plutôt que Nice est la fille du soleil. Les marins de ce littoral inventèrent jadis la marinette, fidèle amante du pôle nord. La boussole de Nice se tourne désormais vers le midi : c'est du midi que lui viennent la lumière, la chaleur et la fortune. Aussi voyez comme la ville est orientée de de manière à recevoir les premiers rayons de l'aurore et les dernières lueurs du crépuscule, les dernières caresses de l'automne et les premiers sourires du printemps ! 

Le soleil luit pour tout le monde, dit le proverbe; mais il a pour Nice et ses alentours des préférences toutes particulières ; il est la richesse de ce pays, comme le Vésuve est celle de Naples : l'industrie de Nice, c'est, comment dirais-je ? c'est l'héliomonopole ou l'exploitation du soleil. La ville devrait avoir, sur son écusson, comme armes parlantes, un thermomètre et un cadran solaire, sur champ d'azur.

Bade, Vichy, Ems, Spa sont des parcs d'été ; Nice est un jardin d'hiver: c'est là que s'épanouit, au tiède soleil de février, la fine fleur de l'aristocratie européenne. L'été, tout le monde fait de la villégiature à sa manière et selon ses moyens ; les uns vont à la campagne, les autres aux bains de mer; à Paris même, on a le bois de Boulogne : la nature vient au devant du citadin et lui prodigue l'air pur et les brises embaumées ; mais échapper au brumes de décembre, aux glaces de janvier ; braver la grippe, se chauffer au soleil, le jour, et danser, le soir, aux bougies ; savourer des primeurs en tout temps, cueillir des roses en toute saison, voilà les frais raffinemens [sic] du luxe et de l'élégance; voilà des plaisirs que peuvent seuls se donner les princes et les millionnaires, les phthisiques et les chroniqueurs, tous ceux qui font à Nice une saison d'hiver. 

On me l'avait toujours dit : la route qui mène au Paradis est semée de ronces et d'épines ! Il y a deux manières de se rendre de Marseille à Nice , mais l'une ne vaut guère mieux que l'autre. La voie de terre est desservie par des diligences qui mettent régulièrement de 25 à 30 heures pour faire 55 lieues. On est de plus obligé de prendre des vivres avec soi, sous peine de rester douze heures sans nourriture. Enfin, l'on court le risque de rencontrer des voleurs de grande route dans les gorges de l'Esterel ; c'est un avant-goût de l'Italie.

Et cependant, malgré ce programme peu attrayant, il est rare que les voyageurs qui sont allés par mer à Nice n'en reviennent pas par terre. Jugez par là des charmes de traversée. Deux compagnies de bateux à vapeur se disputent le privilège de transporter les voyageurs de Marseille à Nice, Elles rivalisent entre elles de lenteur et de malpropreté. Les colis et les bogages sont installés aux premières places, sur le pont, et servent de support aux Anglais des deux sexes qui sont sur mer comme chez eux, et font le voyage, ayant constamment sous les yeux une carte marine ou l'itinéraire de Bradshaw.

La traversée dure de douze à quatorze heures, à moins qu'un coup de mistral ou un détraquement dans la machine du steamer ne retienne le navire, pendant cinq ou six heures, en rade de Marseille. On part ordinairement le soir, ce qui, du moins, permet de jouir en mer du lever de soleil sur les cimes neigeuses des Alpes maritimes. C'est un admirable spectacle et qui manque rarement son effet. Le soleil dessine d'abord à l'horizon une marge dentelée de pourpre, puis, émergeant tout d'un coup, colore d'un rose vif les montagnes couvertes de neige et les rochers à pic du littoral. 

Ce panorama splendide console des lenteurs du voyage, el, comme on serre la côte de près, on peut saluer en passant le golfe Juan, où s'opéra le glorieux débarquement de l'lle d'Elbe, les blanches maisons de Cannes, le phare d'Antibes, les lles de Lérins, et embrasser d'un coup d'œil, à l'horizon, la baie en fer à cheval qui s'étend de l'embouchure du Var au promontoire de Monaco.

Nous devons, en passant un souvenir aux îles de Lerins. l'une d'elles s'appelle Saint-Honorat, l'autre Sainte-Marguerite. La légende provençale, plus poétique que celles de la Thébaïde, raconte que Marguerite et Honorat, la soeur et le frère, âmes éprises de solitude, avaient choisi ces deux îles pour retraite. On s'était imposé, comme règle austère, de ne se revoir chaque année qu'à l'époque de la floraison du cerisier. Mais Sainte-Marguerite, sentant le besoin de fortifier sa vertu à l'ombre de celle de son frère, pria Dieu avec tant de ferveur que, sur cette terre hénie, le cerisier fleurit tous les mois. Simple et touchante tradition !

Hélas! les îles où florissaient, au moyen-âge, les vertus mystiques des anachorètes, sont devenues une prison d'Etat. La légende du masque de fer a fait oublier celle de sainte Marguerite : les prisonniers arabes qui sont internés aujourd'hui dans cette prison, voilés de leurs burnous et les regards tournés vers la Meuque, semblent autant de fantômes et rappellent le temps ou l'île des Saints n'était habitée que par les moines de saint Benoît. 

Le pélerinage de Lérins a été longtemps célèbre dans les annales dévotes de la Provence. Toutes les grandes familles du pays avaient leur sépulture dans l'ile de Saint-Honorat. La révolution est venue : le monastère devint propriété nationale et fut adjugé à Mlle Alzéary-Roquefort, ancienne actrice de la Comédie-Française ; on profana les tombes ; on laissa se dégrader les édifices. Mais les archéologues sont venus depuis, qui ont sauvé les ruines de la destruction et les souvenirs de l'oubli.

Voici, au-delà d'Antibes, l'embouchure Var. Ce fleuve semble vouloir séparer encore la France de l'Italie en traçant un sillon jaunâtre au milieu des ondes bleues de la Méditerranée. C'est dans ce coin de mer, souriant et fleuri, que Nice est blottie, comme un nid de cygnes, image encore empruntée à la poésie des albums anglais. 

Le territoire de Nice commence à l'embouehure du Var, à la frontière de France. Tout le littoral, qui s'élève en pente douce au-dessus du golfe, est couvert de villas invariablement orientées vers le midi. Ce sont les Champs-Elysées et le bois de Boulogne de Nice, car ici, comme à Paris et à Londres, il n'est pas de bon ton d'habiter au coeur de la ville. 

Parmi les villas royales et princières de cette banlieue aristocratique, on cite la villa Bermond, entourée d'un magnifique bois d'orangers. L'impératrice douairière de Russie l'a habitée l'an dernier [d'octobre 1856 à avril 1857] et y a donné de charmantes fêtes. La villa Césoles [sic] est occupée cet hiver [depuis janvier 1858] par la grande-duchesse Stéphanie de Bade, qui, à son tour, est à Nice la reine de la saison [de novembre 1857 à avril 1858]. La villa Gastaud, sur la route de France et la villa Mary-Fox, sa voisine, sont aussi de fort élégantes habitations et un but de promenade pour les citadins de Nice. 

En entrant dans la ville par la promenade des Anglais, parallèle à la route de France, nous trouvons la villa Avigdor, la villa Lyons, et une foule de magnifiques hôtels et de charmantes habitations qui font de cette promenade un délicieux panorama. C'est le rendez-vous habituel de la fashion. On a une vue magnifique sur le golfe et une exposition en plein midi. Les Anglais, frileux comme des lézards, mais qui craignent toujours pour leur teint, s'y garantissent du soleil de février au moyen d'ombrelles blanches doublées de vert. On en rencontre même qui portent à cheval le classique parasol.

La promenade des Anglais conduit au jardin public, dessiné en triangle et planté d'arbres de toutes les essences: oliviers, vernis du Japon, magnolias, bruyères arborescentes, altéas, palmiers, rosiers en fleurs, géraniums, etc., qui tous y réussissent à merveille. La musique de la garnison y joue deux fois la semaine ; les autres jours, l'orchestre est composé de virtuoses allemands. La mode anglaise domine dans les toilettes de ville, qui sont plutôt étriquées que tapageuses. Pas la moindre crinoline. La brise de la mer seule enfle par moments les blanches tuniques des filles d'Albion.

Le consulat de France fait face au jardin public. Le rez-de-chaussée de la maison est occupé par la boutique d'un fleuriste, marchand de légumes et de primeurs. Sur une plaque de marbre, servant d'enseigne, on lit : ALPHONSE KARR, JARDINIER. L'ex-romancier part tous les matins de son jardin, qu'on appelle la ferme Saint-Etienne, à un kilomètre du centre de la ville, et vient, monté sur un petit cheval blanc, donner des ordres à sa boutique. Puis il s'en retourne greffer ses rosiers et tailler ses arbres. Au fond du jardin est une ruche bourdonnante d'où s'échappe l'essaim des nouvelles Guêpes [nom de sa revue].

Il y a deux villes dans Nice : la vieille cité et la ville neuve. L'ancien Nice se reconnaît de loin à son aspect misérable et à l'odeur marseillaise qu'il exale. Il rappelle les ghetto de l'ancienne juiverie. Les rues y sont étroites, noires et froides. Le soleil s'y montre peu ; la ville neuve l'accapare. Pour bien voir le vieux Nice, il faut gravir la montée du château. 

Le pavé est en dalles ou en mosaïque de galets blancs, gris et noirs. Les maisons ont de trois à quatre étages, beaucoup sont reliées l'une à l'autre par une arcade. Elles ont en général des balcons de fer ouvragé à la mode de Gênes. Les soupiraux des caves et bon nombre de fenêtres du rez-de-chaussée sont garnis de grilles extrêmement fortes. Cette précaution date du temps, qui n'est pas encore bien éloigné, où les pirates barbaresques opéraient des descentes sur la côte de Gênes et de Nice, pillaient les habitants et enlevaient sur leurs galères le butin et les jeunes filles. 

Plusieurs matrones niçoises se souviennent d'avoir passé les plus belles années de leur jeunesse dans les harems d'Alger, de Tunis et de Tafilet. On voit encore, tout le long de la côte, les forts construits de distance en distance pour protéger les villages, mais qui, le plus souvent, servaient de phare aux pirates.

Un de ces petits forts, qu'on aperçoit à l'horizon du côté de Villefranche, a été depuis transformé en un pigeonnier, au toit pointu : c'est là qu'en 1843, on transporta provisoirement le corps de Paganini, qui venait de mourir à Nice d'une maladie de poitrine. Paganini avait laissé une somme importante pour ses funérailles; mais, sans doute, il n'avait pas désigné dans son testament, d'une manière précise, le lieu de sa sépulture.

 L'évêque de Nice prétendait avoir le droit de rendre au grand artiste les derniers devoirs, attendu qu'il était mort dans le diocèse. L'évêque de Gênes, de son côté, revendiquait ce privilége pour la ville où était né Paganini. On plaida de part et d'autre, et, pendant la durée du procès, le corps resta exposé dans cette morgue isolée... Enfin l'évêque de Gênes l'emporta : les restes mortels de Paganini furent embarqués en grande pompe, et l'illustre défunt put enfin reposer en terre sainte, dans sa ville natale.

Au-dessus du vieux Nice est le cimetière italien. Deux grands squelettes, peints à la détrempe, font sentinelle à la porte. A quoi bon montrer ainsi la mort dans sa laideur matérialiste ? Combien Vichy, Ems, et les villes thermales de tous les pays sont moins réalistes et mieux avisées ! Elles ne souffrent pas qu'un glas funèbre attriste les vivants : les convois mortuaires n'ont lieu que la nuit ou de très-grand matin ; mais elles se gardent bien surtout d'offrir, aux regards de malades réels ou imaginaires, des danses macabres ou des exhibitions d'ostéologie. A Bade, le cimetière est un musée de pierres tumulaires ; à Ems, c'est un jardin qui donnerait presque envie de mourir.

Il y a un second cimetière à l'autre extrémité de Nice, mais qui n'offre aucun monument remarquable. On y lit sur des plaques de marbre plusieurs noms de familles anglaises et françaises. Il est question d'exproprier ce champ des morts pour cause d'utilité publique. Triste raison à donner aux familles étrangères qui, ne pouvant pas toujours emporter avec elles les restes d'un enfant chéri ou d'une jeune fille morte dans sa fleur, avaient cru du moins leur assurer une sépulture inviolable, une concession à perpétuité.

Nice est séparé en deux parties par le Paglione, véritable Mançanarès [sic] italien [rivière qui traverse Madrid], qui promène l'été son maigre filet d'eau sur une grève de sable, et dont le lit, presque toujours à sec, sert aux blanchisseuses à sécher leur linge. Le Paillon (c'est le nom français du torrent) a néanmoins servi de prétexte à un fort beau pont et à des quais magnifiques. Deux belles rues, celle du Pont-Neuf, garnie de riches magasins, et le Corso, promenade assez élégante, complètent, avec la promenade des Anglais et le jardin public, le Nice moderne, qui, du reste, tend chaque année à s'accroître et à s'embellir.

Ce n'est pas que la ville fasse pour cela de grands frais : elle est même peu sympathique aux projets d'embellissements publics; mais la spéculation privée s'est jetée, depuis quelque temps, sur les constructions, et les maisons neuves à quatre ou cinq étages, se comptent déjà par centaines. Parmi les propriétaires, il en est qui ont bien calculé ou qui ont été heureux et qui tirent douze ou quinze pour cent de leur argent. Il en est d'autres qui perdent, mais c'est le petit nombre.

Les maisons de Nice sont invariablement peintes à l'extérieur, comme celles de Bade, avec des ornements en style Louis XV, des fleurs, des enroulements, etc., le tout de couleurs tendres : blanc sur gris, ou blanc sur vert. Toutes ont des persiennes vertes et des terrasses à l'italienne. L'intérieur en est assez confortable ; mais, hélas! les cheminées fument ! Est-ce une vengeance du soleil ? est-ce un vice de construction ? Je l'ignore, mais il est assez étrange que ce soit précisément dans le pays des fumistes que les cheminées sont le plus défectueuses. Les fumistes piémontais de Paris ne seraient-ils que des Parisiens déguisés ?

Pour quiconque n'a pas sa villa, Nice est une grande auberge très-dispendieuse, comme toutes les villes de bains et de villégiature élégante. L'exploitation des étrangers est la principale industrie du pays, et elle se pratique sur une large échelle, au plus grand profit des propriétaires et des hôteliers. Il est à regretter que l'admistration locale n'ait pas établi, pour régler les rapports entre les habitants et les étrangers, des tarifs sérieux, ou, si ces tarifs existent, qu'elle n'en surveille pas mieux l'exécution. 

Les millionnaires eux-mêmes n'aiment pas à être exploités, à plus forte raison les voyageurs, les touristes et ceux que leur santé oblige quelquefois à des sacrifices au delà de leurs ressources. Les faux riches seuls sont prodigues. La véritable opulence est économe, sensée et calcule ses dépenses. Elle dédaigne de marchander ou de se plaindre ; mais le moment vient où, par une sorte de convention tacite, la clientèle émigre vers un séjour plus hospitalier. Que Nice y prenne garde. La mode a ses caprices. Quelques villes voisines, Menton, Monaco, Antibes, Cannes, pourraient bien, sinon la détrôner, du moins lui enlever quelques fleurons de sa couronne.

Les Anglais, qui savent très-bien concilier l'économie avec le confortable, ont déjà provoqué une notable amélioration dans la tenue de leurs appartements garnis. Les boarding-houses de Nice, pensions bourgeoises à l'instar de celles des Champs-Elysées et du quartier Beaujon, offrent une bonne nourriture et un service convenable à des prix qui ne sont pas trop élevés. Mais les Français ne sont pas en faveur dans les hôtels. On ne trouve pas qu'ils y dépensent assez, et volontiers on laisse voir sa préférence pour les Anglais et les Russes, hôtes chéris qui sablent à flots le vin de Champagne et dédaignent, en grands seigneurs, de contrôler une addition.

Autrefois cependant, la vie n'était pas chère à Nice. Aujourd'hui, elle est aussi dispendieuse qu'à Paris. La ville donne pour raison qu'on lui a enlevé son privilége de port franc ; elle crie bien haut contre le gouvernement piémontais, en bénissant tout bas cet heureux impôt qui lui permet de doubler ses revenus. Les appartements, surtout ceux qui sont situés au midi, se louent au prix fort des Champs-Elysées. Il y a quelques années, on pouvait encore vivre à Nice avec 6,000 fr. de revenu ; aujourd'hui c'est impossible, à moins de se faire maître d'hôtel ou de sous-louer en garni. Il ne suffit donc plus d'être poitrinaire pour aller vivre à Nice, il faut encore être millionnaire.

Parlons maintenant des distractions de la ville. Il y a deux théâtres à Nice : un théâtre français et un théâtre italien ; ils sont également médiocres, malgré les efforts des directeurs, moins peut-être par l'insuffisance des artistes que par la difficulté de satisfaire un public blasé. Les Niçois, qui sont moins difficiles, font voir une préférence marquée pour le théâtre italien (Tiranty), non par dilettantisme, mais par patriotisme. Le théâtre français a un assez bon orchestre: on y joue tout le répertoire parisien, depuis les Huguenots jusqu'à la Chambre à deux lits. La pièce qui a eu le plus de succès, l'hiver dernier, est le MISANTHROPE..... et l'Auvergnat.

Desinit in piscem Molier [au lieu de mulier] formosa superné !

[vers tiré de l'Art poétique d'Horace évoquant ce qui commence bien et se termine mal].

Grassot a fait une saison à Nice. Il y est venu pour rétablir sa voix. C'est un rude métier que celui de comique au Palais-Royal. Alcide Tousez est mort à la peine. Sainville avait dû prendre à Pau ses invalides, avant l'âge. Grassot n'est heureusement malade que d'une laryngite, il n'a, dit-il, d'autre ambition que celle de la mère Michel, qui avait perdu son chat... Meyerbeer, lui aussi, passe l'hiver à Nice ! Il habite une jolie maison à la promenade des Anglais, et va chaque jour en bon bourgeois, un parapluie sous le bras, promener ses deux filles, deux charmantes personnes, en qui semble rayonner le génie de leur père. L'auteur de l'Africaine est, dit-on, à la recherche d'une voix qui puisse chanter cette partition surhumaine. La voix existe : elle habite même Nice en hiver, mais elle a renoncé pour jamais au théâtre, à ses triomphes et à ses épreuves. Mlle Sophie Cruvelli, aujourd'hui baronne Vigier, a élu domicile à la villa Avigdor; mais, en grande dame qu'elle est, elle ne chante plus que pour ses heureux invités.

Ce qui distingue Nice des autres villes cosmopolites, c'est qu'il n'y a pas de Casino. Le Casino est un salon omnibus où tout le monde se croit dispensé de la politesse parce qu'il n'y a pas de maître de maison. A Nice, il n'y a que des cercles et des salons. Le cercle de la ville est monté et entretenu par souscription. Il faut être Niçois pour être actionnaire et avoir le droit de présenter quelqu'un. On y donne des concerts et des soirées dansantes.

L'établissement littéraire Visconti est, dans ce genre, un des plus complets. On y trouve les journaux de tous les pays du monde et même ceux de Nice. Une bibliothèque circulante de 12,000 volumes tient les abonnés au courant des nouvelles littéraires; un salon de conversation avec jeux de tric-trac, d'échecs et de whist est à la disposition des souscripteurs. Il y a bien par-ci par-là quelques réunions plus intimes où l'on joue moins bourgeoisement; mais lorsqu'on s'y hasarde, il faut bien prendre garde à certains passagers qui arrivent du Pirée en droite ligne...

Les salons de Nice sont, en général, hospitaliers. La société anglaise, elle-même, s'est départie du système d'exclusivisme qui la rend presque inaccessible dans le pays du Cant [du faux-semblant]. Elle a donné l'hiver dernier des concerts, des bals par souscription ; elle a même organisé des régates.

Il y a peu de salons italiens à Nice. On ne cite guère que celui d'un opulent banquier, M. A..., consul de plusieurs souverainetés allemandes, la villa très-recherchée d'une riche veuve renommée pour sa beauté, Mme P..., et enfin celle, fort connue, du comte de C..., qui réunit les qualités du parfait gentleman à celles d'un éminent musicolâtre. Deux belles Milanaises, la marquise D... et la comtesse C..., ont aussi ouvert cette année, à leurs nombreux compatriotes, leur maison hospitalière. Mais les deux salons quasi royaux qui ont donné le, ton l'hiver dernier à Nice, sont celui de la villa Césoles, où S. A. I. la grande-duchesse Stéphanie de Bade, tante de l'Empereur des Français, réunissait l'élite des blasons et des talents de tous les pays, et celui de la duchesse de Sagan, princesse de Courlande, ex-comtesse de Dino, un véritable salon français, où l'on jouait la comédie en société ou tout au moins des charades en action.

La famille de Rothschild avait aussi, cet hiver, sa villa à Nice, et les pauvres, plus encore que les riches, se sont aperçus de sa présence. Elle assistait au bal par souscription qui avait été organisé pour les Français malheureux, bal des plus brillants et qui a réuni l'élite de la société étrangère : la grande-duchesse et sa petite cour, le duc et la duchesse Hamilton, la duchesse de Sagan, Mme Avigdor, les autorités de la ville et l'état-major de la petite garnison d'Antibes.

J'aurais trop à faire s'il me fallait citer ici les noms de tous les étrangers de distinction qui prennent à Nice leurs quartiers d'hiver ; mais pour donner une idée de la composition de cette colonie cosmopolite, je citerai du moins quelques chiffres de statistique empruntés à la liste officielle des étrangers. Sur 945 familles présentes à Nice le 1er janvier 1858, on en comptait 353 anglaises, 251 françaises, 77 russes, 50 italiennes, 44 allemandes, 25 américaines, et ainsi de suite, toujours en proportion décroissante. 

Parmi les Anglais, on remarquait lady Burgoyne, Mme et Mlle Cathcart, lady Cochrane, lady Hervey, l'amiral Holt, le général Makintosh, lady Montagu, lady Napier, le vicomte de Stopford ; beaucoup de guerriers invalides et de veuves en grand deuil. 

Parmi les Français, le marquis de Saint-Aignan, M. Amaury Duval, la baronne de Bazancourt, le comte Biron Roger de Gontaut, Mme Carmouche (née Jenny Vertpré), Mme Alexandre Dumas de la Pailleterie (sic), le marquis de Latour du Pin, M. E. Legouvé, de l'Académie française ; Mme la comtesse de Rayneval, qui a appris à Nice la mort si regrettable de son mari ; M. Rosseuw Saint-Hilaire, le baron James et le baron Nathaniel de Rothschild, Mme la duchesse de Sagan, M. le baron et Mme la baronne Vigier ; parmi les Russes, le comte Aprascin, la princesse Galitzine, la comtesse de Kissélef, le comte et la comtesse Tolstoy. 

Enfin, parmi les autres étrangers de distinction, Meyerbeer, le prince de Croy, le duc d'Arcos, le marquis Visconti, le peintre Hauser et Rustem-Bey.

Si agréable que soit le séjour de Nice, les étrangers n'en font pas moins de nombreuses excursions aux environs de la ville. On visite, le plus souvent, les ruines du couvent de Saint-Pons, la grotte de Saint-André, Villefranche et le petit port de Saint-Jean, d'où l'on s'embarque pour Monaco, à moins qu'on ne préfère suivre la vieille route, escarpée et pittoresque, celle de la Corniche. Un chemin neuf, taillé dans le marbre de la côte, va bientôt, en attendant le chemin de fer, conduire, en une heure et demie, de Nice dans la petite principauté de Monaco.

Menton, l'ancienne capitale des Florestan, est aujourd'hui une succursale de Nice. Les vrais malades préfèrent même le séjour de cet espalier de marbre où le soleil est encore plus chaud qu'à Nice et où la vie est moins agitée. Du reste, toutes les villes de ce littoral ont aujourd'hui leur colonie d'étrangers, comme tous les petits ports de la côte normande ont leurs bains de mer. 

Cannes surtout essaie de faire concurrence à Nice, et, pour cela, elle a imaginé, pour les malades fantaisistes, un traitement des plus originaux. Vous connaissez les bains froids et les bains chauds, les bains de mer et d'eau douce, les bains de petit lait et même les bains de bourgeons de sapin. Mais les bains de sable ! voilà du nouveau. L'insolation est la spécialité de Cannes et fera peut-être un jour sa fortune. On creuse une fosse dans le sable, en plein soleil, par 40 degrés de chaleur ; on y enterre le malade jusqu'au cou, et on l'en retire mort ou vif après quelques heures d'insolation. Le même procédé doit très-bien réussir pour la cuisson des homards. Eh bien ! tout empirique qu'il semble, ce régime a opéré des guérisons miraculeuses, et l'on vous dira volontiers, dans ce gai séjour de l'humour provençale [sic], que les paralytiques et rhumatisants qui se sont ensablés, n'ont plus besoin de Cannes.

Il est fort heureux, du moins, qu'on ait épargné cette torture à la pauvre Rachel, qui est morte sur ce rivage [le 3 janvier 1858, au Cannet, près de Cannes], livrée aux charlatans qui publiaient des bulletins mensongers sur la prétendue convalescence de la grande tragédienne déjà à l'agonie. Et cependant cette torture physique eût été moins douloureuse que l'autopsie morale pratiquée après sa mort, sur la mémoire de cette grande artiste.

Et maintenant veut-on savoir pourquoi le paradis de Nice a tant d'attrait pour les corps affaiblis et les âmes mélancoliques, pour les phthisiques et les victimes du spleen ; c'est que cet air tiède, ce ciel pur, cette mer calme, ces brises embaumées, sont comme une douce transition entre les douleurs terrestres et la béatitude du ciel. Les malades s'y sentent vivre, les mourants ne s'y sentent pas mourir !".