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jeudi 11 octobre 2018

943-ÉTUDE D’ŒUVRE-GABRIEL OROZCO : "LINTELS ", 2001





- OROZCO Gabriel (né en 1962), Lintels (Tissus de poussière), 2001,
résidus secs de machines à laver, dimensions variables,
vues de l’exposition de novembre-décembre 2001, New York, Marian Goodman Gallery.




INTRODUCTION

A partir des années 1980, une internationalisation accrue de l’art occidental s'opère et permet l’émergence d’artistes contemporains de tout premier plan, issus des divers continents et se réclamant notamment de l’héritage de Marcel Duchamp, Andy Warhol ou Robert Morris. Ces artistes, comme le chinois Ai Weiwei, le camerounais Pascale-Marthine Tayou ou encore le mexicain Gabriel Orozco, parcourent le monde, sans pour autant renier leurs origines, et se saisissent de tout pour faire œuvre.

Gabriel Orozco est un plasticien mexicain, né en 1962. Formé à l’art par son père puis des études supérieures à Mexico et Madrid, il a été rapidement reconnu à l’international (début des années 1990) et plus tardivement dans son propre pays. Une grande rétrospective lui a été consacrée de 2009 à 2011, à New York, Bâle, Paris et Londres. Il multiplie depuis les expositions et, notamment en France, à Chaumont-sur-Loire.





L’ŒUVRE

L’approche des coordonnées de Lintels peut d’emblée annoncer la compréhension de l’œuvre et faire émerger des mots de vocabulaire spécifique, comme « installation ou environnement » et « matériaux pauvres et de rebut ». La mention des photos (ensemble et détails) et de leur rapide description permet de mettre en évidence une œuvre entre peinture (toile, tissu) et sculpture, prenant en compte l’espace de la pièce d’exposition, le déplacement du spectateur et cette matière grise, molle et composite présentée sur un fil, comme du linge étendu pour sécher.

L’œuvre est formée de plusieurs rangées de fils tendus dans toute la largeur de la pièce et de plusieurs dizaines de tissus rectangulaires gris et épais suspendus, de dimensions variables et à la géométrie déformée ou déchiquetée. On peut également noter le contraste entre l’utilisation de fils tendus et de tissus mous ; ces derniers, suspendus sans épingle sont repliés, afin de tenir en équilibre sur le fil. 

Ces matières permettent également d’évoquer certaines œuvres de Marcel Duchamp ayant été réalisées avec du fil ou de la ficelle (Sculpture de voyage, 1918 ; A Mile of String, 1942) et des matières molles (housse de Pliant de voyage, 1916 ; Sculpture de voyage, 1918 ; sacs de Ciel de Roussettes, 1938), voire des œuvres de Pascale-Marthine Tayou (sacs de jute, sacs plastique, tissu de vêtements et de drapeaux, paille, papier déchiqueté) et de très nombreux autres artistes jouant sur ces mêmes matériaux (« peaux » des toiles d’Alberto Burri, Antoni Tapiès, Miquel Barcelo ou Pascale-Marthine Tayou ; sacs de Janis Kounellis, ficelles de Chiharu Shiota, cordes et tissus de Eva Hesse et Magdalena Abakanowicz, feutre de Joseph Beuys, Robert Morris, tissus de Piero Manzoni, Etienne-Martin, Christo, Claude Viallat, Noël Dolla, Christian Boltanski, Annette Messager, Claude Lévêque, Ernesto Neto, Joana Vasconcelos…) ou sur un contraste semblable de matières raides et molles (Post Minimalisme et Arte Povera notamment).





LA MATIÈRE 

La matérialité de l’œuvre de Gabriel Orozco est fortement affirmée. L’origine et la matière de ces « peaux » doivent être analysées, l’artiste ayant recueilli pendant plus d’une année, les résidus provenant de sa propre machine à laver mais également de laveries professionnelles afin de collecter suffisamment de matière. Ces résidus sont  constitués de fibres de tissus, de fibres de coton, de poussières, de petits fragments provenant de végétaux ou d’objets mais également de de matières corporelles (cheveux, poils, cellules de peau morte…) issues de corps humain et animal. L’aspect général évoque un tissu laineux ou une peau animale.

Il est intéressant de noter que Gabriel Orozco affectionne particulièrement la répétition du geste, de traces et d’empreintes, la collecte, l’hybridation de matières naturelles et synthétiques, souvent dures et molles (Mixiotes, 1999, Eyes under Elephant Foot, 2009, ou Roiseaux, 2012), ainsi qu’une présentation suspendue de ses œuvres (Spumes, 1996 ; Toilet Ventilator, 1997 ; Color Travels through Flowers, 1998 ; Mixiotes, 1999 ; The Weight of the Sun, 2003, Mobile Matrix, 2006). Il y a, dans Lintels, la manifestation d’une expérimentation et d’une création de matière nouvelle, tout à la fois artisanale et artistique (à la suite des artistes du post-minimalisme, comme Robert Morris et tout particulièrement de Eva Hesse, avec notamment les toiles suspendues en tissu, papier, corde et résine de Aught, 1968 et Contingent, 1968-1969 ; à noter également,  les œuvres récentes en tissu de papier de Wang Lei).

Gabriel Orozco a prélevé des éléments du réel et les a présentés. Il a probablement mouillé, compressé et moulé ces résidus pour former une pâte rappelant la fabrication artisanale de la pâte à papier ou du feutre avec la laine cardée et former des feuilles épaisses semblables à du tissu. C’est en effet cette idée de tissu qui ressort tant de l’origine du matériau (machine à laver) que de la présentation de l’œuvre (fil à linge) et qui renvoie à l’idée du quotidien. 

L’artiste a conçu cette œuvre à partir de son expérience triviale du quotidien, du filtre de la machine à laver bouché et du linge étendu pour sécher.  Cette expérience renvoie à l’intime, au vécu familial, notamment à la femme (mère, sœur ou épouse) étendant le linge (même si cet aspect social tend à disparaître du fait des sécheuses électriques et du partage des tâches homme-femme). 

Cette œuvre de Gabriel Orozco s’affirme de plus comme une vanité contemporaine. L’image mentale du tambour en mouvement de la machine à laver peut évoquer la notion de cycle, le temps cosmique et les mouvements planétaires dont celui de la Terre, et ces masses de poussière en suspension, le passage du temps et le dépôt de la poussière cosmique sur la Terre (les mouvements planétaires sont chers à l’artiste et évoqués dans des œuvres comme Extension of Reflection, 1992, Carambole with Pendulum, 1996, Toilet Ventilator, 1997, Pinched Stars, 1997, Ping-Pond Table, 1998, Half Submerged Ferris Wheel, 1997-2000, The Weight of the Sun, 2003). 

L’image du vêtement lavé renvoie pour sa part au corps humain qu’il enveloppe. Des résidus de corps humain s’entremêlent d’ailleurs aux résidus d’autres origines qui forment ces tissus, renforçant cette idée d’écoulement du temps, de vie éphémère, de perte humaine de cellules et de cheveux. Contrairement à d’autres artistes, Gabriel Orozco n’expose pas ici une matière éphémère qui se désagrège pendant le temps de l’exposition mais, au contraire, des restes pérennes et agrégés. La machine à laver a été utilisée par Gabriel Orozco comme une clepsydre ou une horloge hydraulique dont l’écoulement de l’eau aurait charrié des dépôts (hétéroclites, délavés et grisés) réunis par lui pour mettre en évidence cet écoulement passé, ces traces de l’expérience vécue, ce dépôt et condensé du temps de vie (d’individus, et de familles dont celle de l’artiste). On peut penser aux « peaux » d’autres artistes, notamment Joseph Beuys, Giuseppe Penone, Wim Delvoye… Ces linceuls ainsi tissés peuvent évoquer le fil de la vie tissé et coupé (comme dans les légendes mythologiques des Moires ou des Parques) et dans cette même optique, le fil d’étendage du linge peut apparaître en cohérence.
L’œuvre ne dégage pas cependant une ambiance macabre ou morbide car cet écoulement du temps et de la vie est mélangé à cette évocation du quotidien (geste et rythme des lavages répétitifs en machine et de l’étendage du linge) élevée ici au rang de parabole. L’artiste a déjà traduit un message semblable dans son œuvre Black Kites, 1997 (motifs géométriques dessinés sur un crâne humain), Half Submerged Ferris Wheel, 1997-2000 (Grande Roue, manège et roue de la Fortune), et le reprendra dans Obits, 2008 (rubriques nécrologiques publiées dans le New York Times résumant le cycle de vie d’un individu) mais également dans ses squelettes de baleines (Mobile Matrix et Dark Wave, 2006).

On peut évoquer d’autres artistes ayant élevé le quotidien et les matériaux pauvres au rang d’œuvre d’art (avec les pionniers que sont Pablo Picasso, Kurt Schwitters et Marcel Duchamp) et surtout dégager les notions essentielles de temps, de hasard et de matériau composite.
Le hasard est ici à l’œuvre dans la sélection d’éléments effectuée par les machines à laver mais également dans la technique qui a présidé à leur assemblage. Semblables et quasi uniformes de loin, ces tissus de poussière se révèlent très variés dans le détail, affichant des nuances de formes, de textures et de valeurs.

On pense à d’autres œuvres de Gabriel Orozco constituées grâce à la collecte de matériaux de rebut (présente chez de nombreux artistes comme Kurt Schwitters, Claes Oldenburg, Arman, Tony Cragg, Thomas Hirschhorn ou Pascale-Marthine Tayou) : déchets industriels (Penske Work Project, 1998), débris de cloison de plâtre (Inner Circles of the Wall, 1999), collecte de pneus éclatés (Chicotes, 2010), objets rejetés par la mer et abandonnés sur les plages mexicaines (Asterisms, 2012). Gabriel Orozco a été notamment marqué par l’importance de la poussière à la suite du tremblement de terre de Mexico (1998) et il travaille avec cette matière dans Yielding Stone, 1992 (boule de plasticine agrégeant empreintes et poussières de son parcours dans la rue, du spectateur et du passage du temps dans le musée) et dans Polvo Impreso, 2002 (eaux-fortes réalisées par empreintes de poussières). 

Cela peut renvoyer aux œuvres de poussière d’autres artistes, comme Marcel Duchamp, Le Grand Verre, 1915-1923, Man Ray, Elevage de poussière, 1920, Ai Weiwei, Dust To Dust, 2008-2009, Andy Warhol, Diamond Dust Shoe, 1980, Erwin Wurm, Dust Piece, 1991 et Dust Memories series, 1998 ou San Keller, Give and Take, 2005-2006. On peut se référer se à quelques œuvres en lien avec le thème de la mort réalisées par Marcel Duchamp (Fresh Widow, 1920 ; Torture morte, 1959 ; Urne, 1965) ou bien d’autres artistes (comme Christian Boltanski et Annette Messager - intégrant un rapport semblable  entre le tissu, drap, vêtement, ou peluches , le passage du temps et la mort -, Jean-Pierre Raynaud, Damian Hirst…), et notamment, Vöstell Wolf avec Salat, 1970-1971, où l’artiste avait exposé, dans des boîtes, les résidus et poussières de salades ayant volontairement voyagé en train pendant un an, de Köln à Aachen et de Aachen à Köln, évoquant ainsi les transports en train de déportés de la Seconde Guerre Mondiale.





L’ESPACE

L’installation de Gabriel Orozco prend en compte l’espace de la salle en suspendant fil et tissus dans la largeur (fils accrochés aux murs latéraux), la longueur (plusieurs rangées) et la hauteur (éléments en suspension) de la pièce. La répétition d’une forme géométrique dans un espace vide intégré à l’œuvre, n’est pas sans évoquer les œuvres du Minimal Art mais les formes imparfaites et molles renvoient davantage à un art post-minimaliste et informel, ce que confirment l’épaisseur et l’hétérogénéité de la matière, renvoyant ainsi aux œuvres américaines (post-minimalisme de Robert Morris et Eva Hesse) et européennes (artistes de l’Arte Povera, comme Kounellis et Penone).


LE SPECTATEUR

Le spectateur qui découvre Lintels est confronté à cet accrochage qui divise la pièce, à cette répétition aléatoire de formes grises imparfaites et à leur suspension de déchets ou de  linge « sale ». Il est poussé à parcourir la salle, déambulant ainsi à l’intérieur de l’œuvre qui s’avère être un véritable environnement. Il s’arrête et porte, en contre-plongée, un regard détaillé sur certains de ces tissus énigmatiques, afin d’en percevoir le détail et d’identifier la matière. 

Chaque visiteur, ayant pu connaître ces mêmes petits gestes et événements du quotidien dans sa vie personnelle (lavage et étendage du linge, débouchage du filtre de la machine à laver), peut partager ce vécu avec l’artiste, comprendre l’origine du matériau (« du tissu au tissu », comme on dit « de la poussière à la poussière », Genèse 3, 19) et sa suspension. Il est difficile de savoir si une odeur se dégage de ces tissus mais si c’est le cas, il est probable que ce soit celle, discrète, de parfums artificiels de lessive et d’assouplissant, donnant une odeur paradoxale de « propre » à un amas de poussières aseptisées. 

Le spectateur, surtout s’il a connu l’époque de l’étendage du linge (aux fenêtres, dans le jardin ou le grenier), se voit confronté tout à la fois à un environnement familier, sur les plans visuel et odorant, et à une matière décolorée et un message originaux qui renvoient au passage du temps et au rappel de la mort. Le spectateur de l’exposition de novembre 2001 à New York, choqué par les attentats du 11 septembre a, de plus, pu faire un lien entre cette œuvre, les événements récents et la ville recouverte de poussière.


CONCLUSION

Lintels est une œuvre représentative des démarches contemporaines. Elle n’est plus la sculpture figurative, verticale, aux matériaux nobles et opaques qui a eu cours de l’Antiquité au XIX° siècle mais une sculpture abstraite, molle, transparente, dispersée dans l’espace, faite de matériaux de rebut produits par le temps, le hasard et le travail de machines à laver.

Gabriel Orozco continue ici son travail d’indistinction entre l’art et la vie. Il expérimente le quotidien et traduit son intérêt pour la matière (y compris humaine) en mouvement dans le temps et l’espace, fasciné peut-être en amont par la rotation circulaire du tambour de la machine à laver, comme Marcel Duchamp par sa Roue de bicyclette (1913). 

Avec Lintels, ce qu’il expose cependant, ce sont des éléments de rebut, des poussières infimes, des éléments non-artistiques et presque immatériels réunis pour prendre forme par l’accumulation et la répétition dans le vide de la pièce. 
Dans le même esprit, et à la suite de Marcel Duchamp (Air de Paris, 1919), d’Yves Klein (Le Vide, 1958) et de bien d’autres artistes (comme Andy Warhol, Piero Manzoni, Giuseppe Penone, Christian Boltanski, Olafur Eliasson, Anish Kappor, Santiago Sierra…), Gabriel Orozco a d’ailleurs expérimenté dans son œuvre l’immatériel et le vide (Breath on Piano, 1993 ; Empty Shoe Box, 1993 ; Home Run, 1993 ; Yogurt Caps, 1994).