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vendredi 22 décembre 2017

783-MIGUEL ALEO & ALPHONSE DAVANNE : "NICE ET LES ENVIRONS", 1869-1








L'ALBUM


Voici un album anonyme intitulé, Nice et les environs, qui affiche cependant le nom de son éditeur, "Librairie Etrangère". Il mesure 22 x 17,3 x 4,5 cm et bénéficie d'une reliure plein cuir rouge, ornée de motifs (croisillons) en relief, d'un titre central en lettrage doré et de deux fermoirs ornés en laiton renfermant 15 pages cartonnées aux tranches toutes dorées. La reliure est signée au dos, en pied et en très petites majuscules, "Antoine Maître".

Antoine Maître (1809-1871) est un célèbre relieur de Dijon qui a industrialisé les techniques de reliure et produit surtout des ouvrages de messe mais également des albums de photographie. L'entreprise modèle a été visitée par le Président Louis-Napoléon Bonaparte en 1850. Ses ateliers se sont fortement développés sur un siècle (1830-1930), ayant été repris à sa mort par son gendre. Les reliures conservées d'Antoine Maître sont souvent luxueuses : plein cuir ou ivoirine et fermoirs gravés en laiton ou en argent.






L'album regroupe 15 tirages albuminés de 14,2 x 9,2 cm identifiés par des titres placés sous le centre de l'image et imprimés à l'encre bleue, avec :

- 10 vues de Nice : NICE - Du Col de Villefranche ; NICE - Du Château Smith ; NICE - De la Villa Barbe ; NICE - Du Vieux Château ; NICE (Vue de la baie) ; NICE - Promenade des Anglais ; NICE - Jardin Public sur la Mer ; NICE - Le Quai des Palmiers ; NICE - Le Port ; NICE - La Réserve ;

- 1 de Cannes : CANNES - De la Villa Henriette ;

- 2 de Villefranche : VILLEFRANCHE (Vue ouest-est) ; VILLEFRANCHE (Vue est-ouest) ; 

- et 2 de Monaco : MONACO (Le Rocher) ; MONACO, Les Spélugues (Monte-Carlo).




































Cet album garde également trace du nom de son premier acheteur ainsi que de la date de son achat. Il a été acquis à Nice, à la Librairie Etrangère par l'anglaise, "Nellie L. Spencer - Nice - 11 th Jan.1869".
Cette librairie, sise 7, place du Jardin-Public, était tenue par les Frères Barbery (ou Barberis) qui y avaient succédé à Charles Giraud en 1867.

Les photographies de l'album, Nice et les environs, sont donc antérieures à 1869 et datent probablement des années 1865-1868. Cependant, certaines vues niçoises ne peuvent pas être antérieures :

- à 1866, comme la vue, Nice - Du col de Villefranche, montrant l'agrandissement achevé (1865-1866) de la Villa Laurenti-Roubaudi,

ou même à 1867, comme la vue (cf. ci-dessous)Nice - Promenade des Anglais, montrant l'extérieur du bâtiment du Cercle International (façade achevée vers janvier 1867 et bâtiment inauguré en décembre 1867) avec la clôture en cours d'achèvement,

- comme celle intitulée, Nice, Le Quai des Palmiers (cf. la deuxième partie de cet article) montrant au loin la façade du Grand Hôtel dont la construction s'achève en septembre 1867,

- comme celle intitulée, Nice - Du Château Smith, montrant le kiosque oriental (ouvert début octobre 1867) du Restaurant de La Réserve, 

- ou encore comme la vue (cf. ci-dessous), Nice - Jardin Public sur la Mer, montrant le kiosque à musique en cours de construction (le chantier du kiosque, attribué en juillet 1867, se déroule de septembre à fin décembre 1867).



- Détail de la photographie de la Promenade des Anglais (cf. ci-dessous), vers fin 1867,
avec des ouvriers travaillant à l'achèvement de la clôture à balustrade du Cercle International.

- Détail de la photographie du Jardin Public sur la Mer (cf. ci-dessous), vers fin 1867,
montrant l'achèvement en cours du kiosque à musique.


Une partie des prises de vues date donc de fin 1867. La présence d'une reliure commandée à Antoine Maître implique au plus tôt un album constitué en 1868. Il est cependant difficile de savoir si cet album est un exemplaire d'une série d'albums identiques constitués en 1868 et comportant tous les mêmes photographies placées dans le même ordre, ou si cet album a été finalisé par l'acheteuse en janvier 1869, du fait de son choix de clichés, glissés alors dans une reliure vierge par le personnel de la Librairie Etrangère.






































Deux articles (publicitaires) parus au début de l'année 1868 dans Les Echos de Nice, évoquent le large choix de photographies alors offert par la Librairie Etrangère des Frères Barberis :

"Samedi, une foule immense s'était amassée devant la librairie Giraud (Barberis successeur), place du Jardin-Public, à côté de l'hôtel de Grande Bretagne, pour admirer un merveilleux choix de ravissantes photographies représentant les principaux points de vues de Nice. 

Rien de ce qui s'est fait jusqu'à présent ne peut être comparé à ces vues qui ont, par le choix des sites, la pureté des épreuves et la douceur des tons, tout le mérite des dessins artistiques. Elles sont en outre excessivement bon marché, si bien qu'il n'est pas un étranger qui ne voudra quitter Nice sans emporter une collection de ces vues, qui sont les plus gracieux et vivants souvenirs de leur séjour à Nice" (Les Echos de Nice du 28 janvier 1868).

Si l'auteur des photographies n'est pas cité dans ce premier article, il l'est cependant dans l'article du mois suivant :

"La librairie Barbery vient de recevoir encore un choix des photographies de Nice, du célèbre paysagiste Aleo. - Ces photographies merveilleuses, obtenues sur de nouveaux clichets (sic), sont les souvenirs les plus gracieux que l'étranger puisse emporter de Nice. Grâce à un nouvel accord entre M. Aleo et M. Barberis, ce dernier vient d'en faire une commande considérable, voici les nouveaux prix exceptionnels, auxquels les épreuves (toutes de premier choix) seront désormais livrées.

Les photographies de 22 centimètres sur 14, vendues jusqu'à présent cinq francs - Prix 2 fr 50 centimes. Celles de 33 centimètres sur 25 - grandes épreuves de luxe - vendues naguère 10 francs - Prix 5 fr. Il est fait une remise en prenant douze photographies. Petites-vues-Cartes faites spécialement pour la maison Barberis, épreuves choisies. 75 centimes au lieu de 1 fr. 25 cent. - La douzaine : Prix 8 fr. 

Les étrangers qui doivent, avant leur départ, se pourvoir de ces vues, voudront bien considérer que plus ils se hâteront, plus grand sera le choix qu'ils pourront en avoir, et plus ils auront par conséquent de chances de rencontrer de bonnes épreuves. Les meilleures se vendant tout naturellement les premières, nous leur donnons donc un sage conseil en leur disant de ne pas attendre le dernier moment" (Les Echos de Nice du 20 février 1868).

Dans cette liste des formats de photographies (CDV, 22 x 14 cm, 33 x 25 cm), le format Cabinet des tirages de l'album à l'étude (14,2 x 9,2 cm) n'est pas cité et s'avère d'ailleurs assez rare (autre format, 20 x 26 cm sur support de 31,5x40,5 cm).






MIGUEL ALEO


Les clichés sont donc, selon ce dernier article des Echos de Nice, les oeuvres de Miguel Aleo. Des photographies connues et identifiées (conservées ou actuellement en vente), identiques à celles de l'album (avec cependant un cadrage légèrement différent selon le format) viennent confirmer cette hypothèse

- des CDV (sans titre ou avec titre imprimé en bleu sous le centre de l'image) au tampon humide de Miguel Aleo, comme, MONACO (Rocher), 

- de plus grands formats (titre absent, manuscrit ou imprimé en bleu sous l'image, en bas à droite) au timbre sec de Miguel Aleo, "MA", coexistant parfois même avec sa signature manuscrite à l'encre rouge (dans un angle ou en-dessous de la photographie), comme, NICE - Promenade des Anglais.



- Signature, timbre sec et titre manuscrit de Miguel Aleo.



Ce photographe, d'origine cubaine, est né le mardi 13 janvier 1824 à La Havane. Il est présent sur la Cote d'Azur, Menton (?) puis Nice, dès le milieu des années 1850 (vers 1855-1857). 

Certaines de ses photos de la région sont datées de 1858 (Oliviers, tirage de 19,1x23,2 cm, Detroit Institute of Arts) et de 1859 (Nice, Bibliothèque de Cessole). 

Dès juin 1860, son nom apparaît dans plusieurs revues à propos de sa très appréciée, Note sur la préparation du papier positif (La Lumière, 7 juillet 1860, p. 105-106. ; Le Moniteur Scientifique, 1860, t 2, p. 792 ; L'Art Industriel, septembre-octobre 1860, p. 39).

Lors la 4ème Exposition de la Société Française de Photographie de 1861, Miguel Aleo présente à Paris des, Vues prises à Nice et aux environs. Il participe également à l’Exposition des Beaux-Arts de Nice de 1861 (décembre 1861-mars 1862). 

Ses vues niçoises lui valent ensuite une médaille (Mention Honorable) à l'Exposition de Londres de 1862 pour la "délicatesse de ses paysages", et les revues françaises font à cette occasion l'éloge de ses vues "d'une grande finesse" (Bulletin de la Société Française de Photographie, vol. 4, p 197 ; Revue Photographique française, vol. 7, p. 286). 

Il expose à nouveau des vues de la Côte d'Azur à la 5ème Exposition de la Société Française de Photographie de 1863, avec de plus, "sa charmante collection de vues marines et des pays chauds" (La Lumière du 15 mai 1863 p. 33).





































En 1864-1865, il réalise une série conséquente (et célèbre) de vues de Corse pour le prince Pierre-Napoléon Bonaparte, alors Président du Conseil Général de la Corse. Il obtient une médaille de bronze à l'Exposition des Beaux-Arts d'Ajaccio en mai 1865.
Cette série se retrouve par la suite sur de grands formats signés au recto du timbre sec de ses initiales entrelacées (MA) ou bien sur des formats carte de visite, portant au dos les indications suivantes, "Souvenir de la Corse - Collection de vues pour Album - par - Miguel Aléo -- Rocca Tartarini - Libraire - Cours Napoléon Ajaccio".
Dès 1867, il en donne quelques épreuves à la Société française de Photographie (Bulletin de 1867, séance du 5 avril pp. 85-86). En 1869, à la Huitième Exposition de la Société Française de Photographie, il expose 4 vues de Corse et 4 vues de la Riviera.

Si Miguel Aléo réalise de nombreuses vues de Nice, il n'apparaît cependant jamais dans la liste professionnelle des photographes des annuaires niçois mais dans celle alphabétique des habitants : il y est uniquement cité de 1865 à 1871, comme, "Propriétaire rue Pastorelli, maison Cabasse". La Revue photographique précise cependant qu'il est "de Nice", dèjà en 1862.

Au milieu des annnées 1860, le verso de ses cartons photos (CDV surtout) est généralement le suivant : "Souvenir de Nice - Collection de Vues pour Album - par Miguel Aleo [étiquette collée ou texte imprimé] - Ch. Jougla - Libraire – Nice" (à l'encre bleue ou rouge), avec parfois l'ajout du numéro et de la rue de ce libraire, "1 Jardin Public" ou "N°1 Jardin Public".

Charles Jougla (1834-1909), journaliste et directeur de l'Agence  des Etrangers et du Journal du même nom, posséde une librairie dès la fin des années 1850. Il y vend les photographies de Pierre Ferret, de Luigi Crette et de Miguel Aleo. Les annuaires niçois affichent, "Charles Jougla, Quai Masséna" (au n° 13) de 1861 à 1863, puis "1, Place du Jardin-Public" de 1864 à 1866, et "13, rue Masséna" de 1867 à 1871. Le Feuilleton du Journal Général de L'Imprimerie et de la Librairie du 24 novembre 1866 précise même le transfert de son établissement du 1, rue du Jardin-Public, au 13, rue Masséna et place St-Etienne. A partir de 1872, son adresse deviendra rue Gioffredo, Maison Tiranty.




- Verso des cartons de Miguel Aleo portant la mention de Ch. Jougla, Libraire.



L'article des Echos de Nice daté du 20 février 1868, évoqué ci-dessus, relate cependant le choix considérable de vues de paysages de Miguel Aleo présentées cette fois à la Librairie Barbery. Il semble donc que Miguel Aleo ait changé de distributeur niçois au cours des années 1860.