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jeudi 2 novembre 2017

766-MIQUEL BARCELÓ ET JOSEF NADJ, "PASO DOBLE", 2006/2016-2





BARCELÓ Miquel (né en 1957 à Majorque), plasticien &
 NADJ Josef  (né en 1957 en Yougoslavie), danseur et chorégraphe, 
PASO DOBLE, 2006 :
- performers, Miquel Barceló et Josef Nadj,
- création sonore, Alain Mahé, 
- lumières, Rémi Nicolas,
- costumes, Fabienne Varoutsikos, 
- poteries, Jean-Noël Peignon,
- film de la performance, 2013, 40 minutes : Miquel Barcelo, Josef Nadj et Bruno Delbonnel.


COLLABORATION ET CO-CRÉATION ENTRE ARTISTES : 
DUO, GROUPES, COLLECTIFS EN ARTS PLASTIQUES DU DÉBUT DES ANNÉES 1960 À NOS JOURS.


Le texte ci-dessous est la synthèse de plusieurs écrits dont les articles et interviews rédigés par Irène Filiberti (pour le PDF taper sur un moteur de recherche "Entretien avec Miquel Barceló et Josef Nadj Festival d'Avignon") et par Paul Ardenne (https://actesbranly.revues.org/423) et est basé sur les apports du film de Bruno Delbonnel sur Paso Doble (2013) et l'entretien filmé de Miquel Barceló et Josef Nadj par la Fondation Beyeler (2016).



VOIR LA VIDÉO (39 MN 41, 2013) DE BRUNO DELBONNEL SUR PASO DOBLE.





VOIR LA VIDÉO D'ENTRETIEN (17 MN 27, 2016) DE LA FONDATION BEYELER 
AVEC MIQUEL BARCELÓ ET JOSEF NADJ.




LE PROJET

Les deux artistes sont amis et apprécient réciproquement le travail de l'autre. Josef Nadj saisit l'opportunité d'intervenir au Festival d'Avignon pour proposer à Miquel Barceló de "faire quelque chose ensemble".

La terre est leur élément commun, omniprésente à Kanisza, la ville serbe de Josef Nadj, et au Mali (pays des Dogons) où vit Miquel Barcelo. Josef Nadj est particulièrement intéressé par le travail de la terre de Miquel Barceló et en particulier le travail qu'il mène alors pour la Cathédrale Palma de Majorque (surfaces monumentales travaillées en terre puis fragmentées en d'énormes morceaux cuits puis réajustés pour reconstituer l'oeuvre) et son travail avec les vases. Le projet à développer part de l'idée "d'entrer dans le tableau", de créer un tableau vivant, "d'exposer l'acte de faire" (propos de Josef Nadj).

Si Miquel Barceló a réalisé à 17 ans des œuvres collectives avec un groupe d'action artistique, il n'a plus l'habitude du travail collaboratif contrairement à Josef Nadj (avec le compositeur russe Vladimir Tarasov : Last Landscape, 2006 et Asobu, 2006), et contrairement à lui, n'a pas l'habitude du travail sur scène et du rapport direct au public.


Miquel Barceló ne compte d'ailleurs pas intervenir directement sur scène mais travailler avec des danseurs mais les deux artistes qui se retrouvent pour travailler, comprennent vite qu'il leur faudra intervenir seulement en duo.


A Naples, puis Kanisza et enfin Avignon, Josef Nadj et Miquel Barceló se rencontrent, pour expérimenter ensemble le travail de la terre, définir le projet et trouver un rythme d'action commun, échangeant plus par le geste que la parole. Ils élaborent petit à petit une trame avec la terre, une suite de "variations-improvisations", afin de faire surgir "des tableaux éphémères qui évoluent et s'effacent avant de recommencer le lendemain"

 Si Josef Nadj est réglé "comme un métronome", l'élément variable viendra de Miquel Barceló. "Miquel est dans son tableau. Je m'appuie sur ses gestes dans la performance. Je ne cherche pas à danser. J'agis sur l'objet et deviens le support du matériau même, recevant plusieurs kilos d'argile (...). Dans une performance, contrairement à un spectacle, on n'est pas dans la représentation mais dans la présentation. Il s'agit de sculpter la forme. Donner à voir ce processus est déjà une chose unique en soi" (propos de Josef Nadj).


LA PERFORMANCE


La performance dure entre 40 et 60 minutes. Conçue pour n'être jouée que quelques fois lors du Festival d'Avignon de 2006, elle a été reprise pendant plus d'une dizaine d'années, sans être identique (non chorégraphiée) par les deux artistes et jouée plus d'une centaine de fois, dans le monde entier. Le titre "Paso Doble" inscrit la performance dans le contexte d'une danse espagnole à deux, à pas redoublé.

Le travail à quatre mains se fait sur une scène où seuls un sol et un mur d'argile (légèrement peint en blanc) émergent du noir dans le silence du départ. Le mur commence à bouger au rythme d'une respiration et des bosses apparaissent poussées puis frappées à coups de poing sonores de l'arrière du mur et enfin traversées par des outils puis des mains.

Les deux artistes apparaissent ensuite, de chaque côté du mur, vêtus d'un costume et de chaussures noirs et d'une chemise blanche. Avec des outils de bois (outils traditionnels africains et outils créés pour l'occasion), ils se mettent à travailler le sol et à retourner l'argile sous forme de motte ou de stèle puis le travaillent de leurs mains, de leurs pieds et même de leurs genoux puis versent des seaux d'eau dans les trous créés. 

Ils investissent ensuite le mur dans un travail semblable, le frappant de leurs poings, le sculptant de leurs pieds, de leurs coudes ou de leur tête, y laissant l'empreinte de leurs membres dans des gestes répétitifs et parfois symétriques. Ils dessinent ensuite sur le mur, le gravant, le modelant et le perçant, avec l'outil et surtout toutes les parties de la main (poing, doigts, tranche, paume).

Le son de leur travail résonne (effets sonores) et est parfois accompagné de cours passages musicaux. Leurs corps se recouvrent petit à petit de boue et se métamorphosent, se fondant progressivement dans le tableau. Les deux artistes ressortent parfois pour aller chercher des accessoires et laisser contempler le tableau éphémère constitué.

Ils reviennent avec des outils et travaillent le mur à nouveau. Ensuite, ils reviennent avec des vases d'argile molle, s'assoient dessus puis les appliquent, les modèlent et les gravent sur leur propre tête avant de les projeter sur le mur et les y intégrer. Ils recommencent cette action à plusieurs reprises et arrosent l'ensemble d'un jet d'eau argileuse. Les vases deviennent sur leur tête des masques de monstres ou d'animaux.

Miquel Barceló projette, écrase, frappe, modèle et grave ensuite sur les avant-bras et surtout sur la tête de Josef Nadj de nombreux vases d'argile molle superposés. L'action est très physique, se déroulant dans la chaleur avec rythme, intensité et parfois même violence, avec le poids des vases et de l'argile étouffant le corps. Le corps de Josef Nadj est ensuite placé contre le mur pour l'y intégrer, jusqu'à être arrosé d'eau argileuse. 

Alors que Miquel Barceló continue à travailler le mur, Josef Nadj se relève et tous deux, simultanément et symétriquement agrandissent un trou dans le mur pour s'y engouffrer et disparaître, comme dans les orbites creuses d'un grand visage.


LE SENS


Cette performance qui joue de la présence de la terre puis de l'apparition/naissance de l'homme (au début), de l'action, de la fusion dans la terre puis de la disparition/mort en elle (à la fin) est une métaphore de la création, celle du monde, de la vie humaine et de l'art. 

La terre est le matériau originel modelé par les dieux pour créer l'homme et par les hommes pour créer les œuvres (peinture, empreinte et sculpture). "Pour moi l'argile, c'est de la peinture" dit Miquel Barceló. Le sol et le mur de boue renvoient à la grotte originelle, à la matrice, à la Terre-Mère, aux origines de l'homme (Préhistoire) et de l'art (art rupestre). Le mur est tout à la fois tableau et matériau, paroi de grotte, mur d'église (Cathédrale Palma de Majorque) et de maison (cases, art des Dogons). 

Les corps en action, en transe et en lutte, recouverts de boue, s'apparentent également à des gestes premiers qui évoquent les rituels sacrés et sacrificiels des sorciers (masques), des guerriers ou des paysans (Afrique, Océanie, Asie), appelant la protection des dieux en se reliant à l'énergie de la Terre.

Paso Doble est une oeuvre tout à la fois primitiviste par le travail de la terre et la mise en scène du corps et contemporaine par la performance, l'art en train de se faire (work in progress) et la présence-fusion des corps dans le tableau.


LES MOTS-CLÉS

Quelques mots-clés sont retenus ici pour analyser avec eux les références réunies sur l'article suivant de ce blog : Du corps à l'oeuvre : l'immersion dans la matière.

Travail à deux 

Collaboration entre un plasticien et un danseur-chorégraphe

Présence du public

Corps, performance, 

Geste, Mouvement

Acte primitif, rituel sacré, transe

Corps outil et support

Matière molle, argile (peinture, gravure, sculpture)

Empreinte, trace, art éphémère

Apparition/Disparition, Naissance/Mort

Recouvrement, métamorphose

Métaphore du tableau

Outils, accessoires

Espace sonore, relation à la musique





POUR EN SAVOIR PLUS VOIR LES VIDÉOS BRÈVES 

MIQUEL BARCELÓ 



JOSEF NADJ