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samedi 10 mai 2014

215-L'IMAGE RELIGIEUSE MÉDIÉVALE ET SES DIFFÉRENTS NIVEAUX DE SENS (2)



GRÉGOIRE LE GRAND (c.540-604), Moralia in Job (écrit vers 579-595), manuscrit du XII° s. (c. 1111) provenant de l'abbaye de Cîteaux, 
Dijon, Bibl. mun., tome 1, volume 1, ms. 168, folio 4v°, initiale R, frontispice de l’Épître dédicatoire à l'évêque de Séville Léandre.

Les Moralia in Job de Cîteaux formaient à l'origine un ouvrage constitué de deux volumes. Le premier volume, daté par son colophon de 1111, contenait les livres 1 à 16 mais a été divisé par la suite en trois tomes (mss 168, 169, 170). Le second volume, certainement de peu postérieur au précédent (deuxième décennie du XII° siècle), contient actuellement, comme à l'origine, les livres 17 à 35 (ms 173).
 Le folio étudié (folio 4 v° du ms 168 de Dijon) mesure environ 245x155 mm ; il a été ajouté au moment de la décoration
 et correspond davantage à l'esprit du second volume.
Voir les images sur : http://www.enluminures.culture.fr/documentation/enlumine/fr/rechguidee_00.htm


VOIR LA PREMIÈRE PARTIE DE CET ARTICLE



SENS MORAL OU TROPOLOGIQUE

« Nous devons en effet assimiler ce que nous lisons, pour que l’esprit trouvant un stimulant dans ses lectures, la vie concoure à réaliser dans ses actes l’enseignement reçu » (Grégoire le Grand, Moralia in Job 1,33). 

Au sens moral, les figures superposées de Job symbolisent l’être humain souffrant confronté aux épreuves de la vie présente. « Union d’une âme invisible et d’un corps visible » (Moralia 15,52), l’homme est semblable à la double nature du Christ. Ici-bas, son âme (personnage supérieur) reste prisonnière du corps et du Péché originel, appesantie par la chair qui la tire vers le bas et l’attache au sens littéral des Écritures (personnage inférieur) ; elle tend cependant à se détacher de la terre et de la chair par son élévation vers le ciel dans l’amour de Dieu, la foi, l’espérance, la vertu, la prière, l’accès au sens spirituel des Écritures et la contemplation : « Les justes qui mettent leur joie dans l’espérance des biens célestes et qui trouvent leur société dans les cieux sont sans doute encore dans la chair, mais on peut dire qu’ils ne sont plus dans la chair (Paul, Romains 8,8-9) parce qu’ils ne se repaissent pas des plaisirs de la chair » (Moralia 15,36)Le juste aspire à la lumière de la patrie éternelle. L’esprit, dit Grégoire « comme dans une sorte de milieu, tient envers les choses passées, la foi ; et envers les choses à venir, l’espérance » (Moralia 35,48). Là-bas, à la Résurrection, âme et corps seront réunis dans la béatitude, l’âme revêtant le corps de son incorruptibilité (Moralia 14,77).

La droiture des figures humaines s’oppose à la sinuosité des dragons. Le juste, rappelle Grégoire, « vit dans la droiture […], est droit dans sa foi […], droit dans l’élévation de ses sentiments intimes » (Moralia 1,36). Son aspiration et son élan spirituels vers les hauteurs divines sont traduits dans l’initiale étudiée par les figures qui dessinent une échelle mystique permettant à l’homme de la chute de regagner le paradis : chaque élu, « encore de ce monde par son corps, l’a déjà quitté en esprit ; il déplore l’amertume de l’exil qu’il subit, et s’élève vers la patrie céleste par les élans continuels de l’amour » (Moralia 1,34). Le personnage supérieur accentue ce mouvement par son bras levé, porteur du glaive de la parole divine médiatrice qui le guide. Les élus, précise Grégoire, « tendent la pointe de leur désir vers la contemplation de l’éternelle patrie » (Moralia 1,34) car « ne jamais se retirer par le coeur, c’est s’approcher toujours comme par un immobile élan » (Moralia 2,9). 


GRÉGOIRE LE GRAND (c.540-604), Moralia in Job (écrit vers 579-595), manuscrit du XII° s. (c. 1111) provenant de l'abbaye de Cîteaux, 
Dijon, Bibl. mun., tome 1, volume 1, ms. 168, folio 4v°, initiale R, frontispice de l’Épître dédicatoire à l'évêque de Séville Léandre.


La figure de Job, miles dei (soldat de Dieu), devient pour le chrétien un modèle de la lutte contre les deux tentations définies par Grégoire et symbolisées par les deux dragons : les tentations soudaines et violentes des épreuves (dragon inférieur) et les suggestions insidieuses, empoisonnées et obscures des esprits impurs (dragon supérieur) (Moralia, Praefatio 10 ; 12,22). Les dragons enlacés, affrontés à la figure du juste et à l’image du salut, peuvent également représenter la figure de l’impie et l’image de la damnation : « ici-bas, il ne veut pas se détacher de la chair et pourtant il est arraché à elle [par la mort] ; là-bas [à la Résurrection], il aspire à la quitter et pourtant il est maintenu en elle pour subir des supplices » (Moralia 15,36). À l’opposé de celle du juste, l’âme de l’impie (dragon supérieur) est tortueuse, déséquilibrée, tournée vers la terre et les ténèbres, et attachée à la chair (dragon inférieur) : « Les impies marchent en cercle (Psaume 11,9) ; ne désirant pas les biens qui sont en eux, ils se fatiguent à la poursuite de ceux qui sont au-dehors » (Moralia 2,7) ; « Et c’est bien à une roue que ressemble l’impie » (Moralia 16,79).



LE CADRE

Il est enfin probable que le cadre lui-même de l’initiale renvoie aux différents niveaux de lecture de Grégoire. La lettre R est en effet entourée d’un cadre rectangulaire dont les deux petits côtés horizontaux sont ornés d’un motif géométrique en zigzag ; les deux grands côtés verticaux sont pour leur part ornés de la superposition de sept motifs floraux ternaires. Ces fleurons, dressés sur une longue tige droite émergeant d’une feuille, sont dominés par un huitième motif, une palme en forme d’ailes qui déborde du cadre. 


Moralia in Job de l'abbaye de Cîteaux (1111)frontispice de l’Épître dédicatoire à l'évêque de Séville Léandre, détail du cadre.

L’Épître, rédigée par Grégoire le Grand, en juillet 595, a été placée en tête de la version définitive des Moralia à leur publication.
Le texte de l'en-tête en est le suivant :  (R)EVERENTISSIMO ET SANCTISSIMO FRATRI LEANDRO COEPISCOPO GREGORIUS SERVUS SERVORUM DEI (Grégoire, serviteur des serviteurs de Dieu, à son très révérend et très saint frère Léandre, son collègue dans l'épiscopat).
Le texte montre nettement son adaptation à la présence préalable de l'initiale figurée du R, en s'adaptant à l'espace restant et en séparant du reste SERVUS SERVORUM. Cette portion du texte prend une résonance particulière aux côtés du "serviteur" qui porte le grand personnage sur ses épaules.


Il est intéressant de s’interroger, tout comme le fait Grégoire, sur la symbolique de ces chiffres.

- Au sens littéral, explique Grégoire, Job avait sept fils et possédait sept mille brebis et il reçut le double en récompense (deux montants de sept motifs) après la restauration de sa situation par Dieu, le huitième motif hors cadre évoquant le temps du salut éternel. Job offrit également sept offrandes purificatrices pour le pardon de ses amis (Moralia, Praefatio 17).

- Au sens allégorique, le chiffre sept évoque le Christ : « Notre Rédempteur, venant en notre chair a possédé simultanément et en permanence toutes les œuvres septiformes de l’Esprit, selon les paroles d’Isaïe » (Moralia 29,74). Le chiffre sept évoque également les images de l’Église, de ses apôtres et docteurs emplis de la grâce septiforme de l’Esprit (Moralia 1,19), de même que le temps de la fin des épreuves de l’Église et des élus : « Les élus attendent la dédicace de leur édifice à la fin du temps, c’est-à-dire à la septième époque » (Moralia 16,15). Quant au « nombre des sept sacrifices qui réconcilient les hérétiques, dit Grégoire, [il] fait comprendre ce qu’ils étaient auparavant, eux qui ne reçoivent la plénitude des sept dons que par leur conversion » (Moralia, Praefatio 17)Le huitième motif hors cadre évoque le temps du Retour, de la Résurrection (évoquée en Job 19,25-27), de la vie éternelle dans la Jérusalem céleste. Le chiffre 8 est traditionnellement pour les Pères de l’Église (comme Origène ou Ambroise de Milan), le chiffre de la résurrection du Christ et des chrétiens.

- Au sens moral, Job avait, précise Grégoire, sept fils car « sept fils nous sont donnés lorsque, par la conception des bonnes pensées, naissent en nous les sept vertus du Saint-Esprit » (Moralia 1,38) : sagesse, intelligence, conseil, force, science, piété et crainte de Dieu (Isaïe 11,1-3).
Les deux montants de sept motifs floraux semblent représenter l’Arbre des Vertus (Moralia 22,7) et ses fruits que sont les biens enracinés de l’âme. Les motifs fleuronnés sont superposés et imbriqués car « l’une quelconque des vertus, isolée, est bien démunie si elle n’est soutenue par les autres […]. Les vertus se prêtent mutuelle assistance […], se soutiennent réciproquement » (Moralia 1,45). La superposition des motifs évoque, de plus,
les échelons d’une échelle mystique car Grégoire cherche à exposer « comment le soldat de Dieu grandit […], passe des plus petites aux plus grandes actions et […] parvient des échelons les plus bas jusque aux plus hauts » (Moralia 31,73).

Le cadre de l’initiale de Cîteaux semble de même évoquer, par son élévation d’une architecture à quatre côtés, ses deux piles et ses sept motifs, l’édifice de l’âme chrétienne construit à l’image du Temple de Salomon, du Trône de la Sagesse et de la Jérusalem céleste : « L’édifice de notre âme est bien construit si, la prudence, la tempérance, la force et la justice le soutiennent. Cette maison s’appuie sur quatre angles parce que, sur ces quatre vertus [cardinales], se dresse toute la structure d’une oeuvre bonne » (Moralia 2,76). « Le don de l’Esprit […] instruit cette même âme contre chacune des tentations en la modelant par les sept vertus » (Moralia 2,77).

L’ensemble de l’image, cadre et initiale, paraît résumer plus particulièrement un passage de Grégoire concernant le sens moral : « Portant des fruits de vertus en abondance [premier montant des vertus] […], notre âme s’élève quelque peu [figures humaines], se figurant être pour quelque chose dans les biens qu’elle possède [puis] secouée par la tentation [figures démoniaques] […], s’affermit plus solidement dans l’espérance du secours divin […]. Ce que tente l’esprit malin contre le coeur pour le faire mourir, le Créateur plein de miséricorde en vient à l’utiliser pour l’instruire et le faire vivre [récompense, second montant des vertus] » (Moralia 2,68). Aspirer, précise Grégoire, « dans la perfection même de son âme à ne posséder rien dans ce monde du temps » est une vertu qui « nous rend le double pour le simple » (Moralia 15,38). L’épreuve est instructive, elle renforce notre vigilance, notre faculté de discernement, elle accroît nos vertus, notre adoration du Seigneur et nous ouvre les portes du séjour de la paix dans la Jérusalem céleste tant désirée, évoquée ici par le huitième motif hors cadre.




CONCLUSION

La victoire permet la fin de la séparation et de la dualité pour l’unité et la concorde : Job voit la réconciliation de ses amis et recouvre ses biens par sa victoire morale, le Christ délivre l’humanité de la dette du péché, le Nouveau Testament accomplit et révèle l’Ancien, l’Église voit le retour des hérétiques et elle réunit païens et juifs (le christianisme sauvant le judaïsme), le corps et l’âme du juste sont réunis et réconciliés à la résurrection (l’âme sauvant le corps), et l’homme retrouve l’unité avec Dieu qu’il avait perdue avec le Péché originel.

À la fin de sa Préface, Grégoire explicite ainsi une partie des trois sens énoncés :

– le sens littéral : « Il est équitable que Job, après la perte de ses richesses, après la mort de ses enfants, après les souffrances causées par ses ulcères, après ces joutes et ces luttes verbales, soit relevé par une récompense au double » ;

– le sens allégorique : « La sainte Église, elle aussi, pour les peines qu’elle endure, reçoit dès cette vie une double récompense quand, ayant déjà accueilli la totalité des païens, les cœurs des juifs eux-mêmes, à la fin du monde, se tournent vers elle » ;

– le sens moral : « A la fin des travaux de ce monde [à la Résurrection], ce ne sont pas seulement les âmes, mais les corps qui, eux aussi atteindront la béatitude. D’où la parole d’un prophète : « Dans leur terre, ils possèderont le double » (Isaïe 61,7). Les saints dans la terre des vivants possèdent le double parce qu’ils goûtent la béatitude dans leur âme et dans leur corps […]. Avant la résurrection, chacun, est-il dit (Apocalypse de Jean 6,11) ne recevra qu’une seule robe parce que seules encore les âmes jouissent de la béatitude : et c’est comme une deuxième robe qu’ils recevront, quand par delà cette joie parfaite des âmes, leurs corps seront revêtus d’incorruptibilité » (Moralia, Praefatio 20).


GRÉGOIRE LE GRAND (c.540-604), Moralia in Job (écrit vers 579-595), manuscrit du XII° s. (c. 1111) provenant de l'abbaye de Cîteaux, 
Dijon, Bibl. mun., tome 1, volume 1, ms. 168, folio 4v°, initiale R, frontispice de l’Épître dédicatoire à l'évêque de Séville Léandre.


Toutes ces images du double sont ainsi illustrées par les motifs doubles de l’initiale. Cette dernière n’a pu être élaborée, dans le scriptorium de l’abbaye de Cîteaux, que par un moine qui avait lu, étudié et intégré la démarche et les commentaires de Grégoire.
C’est une image qui renvoie, au-delà de l’Épître dédicatoire et de la Préface, à l’ensemble des Moralia mais également à leurs sources (saint Paul, Augustin, Origène, Ambroise, Jérôme, Cassien) et à leurs compilateurs (Rupert de Deutz), et qui réalise tout à la fois une illustration précise de certains passages et une synthèse originale de l’ensemble. 
Étienne Harding, troisième abbé de Cîteaux, a pu inspirer ce décor. L’historienne Yolanta Zaluska écrit d’ailleurs qu’il a été « le commanditaire et peut-être aussi l’un de ses scribes ou enlumineurs ».
Il ne faudrait pas cependant réduire cette image à une illustration littérale du texte. Les superpositions de figures dépendent en effet tout autant de la tradition iconographique que du texte des Moralia, même s’il est probable que ce texte a précisément joué un rôle important dans l’élaboration de cette tradition.