dimanche 8 février 2026

1438-"NICE TELLE QU'ELLE ÉTAIT EN 1843" (SOUVENIRS D'UN ANGLAIS)

 

SOMMAIRE DES ARTICLES DU BLOG ET LIENS DIRECTS


- Plan de la ville de Nice, paru dans L'Indicateur nicois de 1847,
Archives départementales des Alpes-Maritimes.



PRÉSENTATION


Voici le témoignage d'un Anglais, recueilli en 1903, censé évoquer la ville de Nice en 1843. En réalité, si ses souvenirs concernent principalement la période d'avant l'Annexion, ils s'étalent bien au-delà, mêlent plusieurs décennies et restent sujets à caution. 

Cela n'en reste pas moins un document rare et précieux [à côté du témoignage d'Édouard Corinaldi, "Souvenirs de Nice (1830-1850)", Annales de la Société des Lettres, Sciences & Arts des Alpes-Maritimes, 1901].



NICE TELLE QU'ELLE ÉTAIT EN 1843.

Souvenirs d'un ancien résident. La colonie étrangère à cette époque - Anecdotes.


Nice a toujours été une station balnéaire très prisée, et tout ce qui touche à Nice d'autrefois ne manque pas d'intéresser les nombreux visiteurs et résidents qui connaissent Nice aujourd'hui. L'éditeur de ce journal a eu la chance de rencontrer un résident anglais de la bonne vieille époque, et ce monsieur nous a raconté certains de ses souvenirs de Nice il y a soixante ans.


"Lorsque j'ai découvert Nice pour la première fois", a-t-il déclaré, "c'était à la bonne vieille époque des diligences, le comté faisait alors partie du royaume de Sardaigne et la frontière française se trouvait au niveau du fleuve Var. Il n'y avait pas de quais sur le Paillon, pas de Jardin Public ni de Promenade des Anglais. 

La poste se trouvait alors à l'extrémité est de la rue du Pont Neuf et était un établissement très rudimentaire. En venant de la poste vers l'ouest, du côté nord de la rue, se trouvait un entrepôt anglais de tapis et d'ameublement tenu par un Anglais nommé Messiah, et juste à côté, Mme Hammand, une couturière anglaise. 

Au coin de la place Saint-Dominique, côté ouest, se trouvait le bureau du consul britannique, M. Lacroix. À l'extrémité ouest de la rue se trouvait Weeks, le tailleur et mercier anglais. Une autre maison de commerce anglaise était celle de M. Berlandina, épicier, située rue Saint-François-de-Paule, tout près du théâtre.

À cette époque, et pendant de nombreuses années par la suite, le marché se tenait sur la Piazza St. Reparata, et de 7 à 10 heures chaque matin, toutes les rues étroites qui y menaient étaient presque bloquées par les acheteurs et les vendeurs.

Le Corso et la Terrasse étaient les promenades à la mode. Ce qui m'a le plus frappé, ce sont les habitudes des Niçois : se lever tôt et se coucher vers huit ou neuf heures du soir. Alors qu'à sept heures du matin la ville était aussi animée qu'à midi, le soir, tout était calme à huit ou neuf heures.

Le port était alors le même qu'il y a quelques années, lorsque les travaux d'excavation du nouveau bassin ont commencé. À l'est se trouvait la prison où étaient détenus un certain nombre de prisonniers qui, pendant la journée, travaillaient en groupes de deux ou trois, enchaînés les uns aux autres. Ils étaient principalement employés à l'extraction de pierres dans la partie nord-ouest du port. 

Deux petits bateaux à vapeur venaient au port deux fois par semaine, en provenance de Gênes, et deux autres fois par semaine en provenance de Marseille. À part quelques felouques transportant du charbon de bois, peu d'autres bateaux fréquentaient le port. La douane n'est plus très importante aujourd'hui, mais à l'époque, c'était un bâtiment beaucoup moins prétentieux. Nice étant alors un port franc, elle n'avait pas besoin d'une douane très importante. À l'extrémité du port se trouvait la maison où Garibaldi était né.

En revenant par la rue Ségurane, il n'y a pas grand-chose à noter jusqu'à la place Garibaldi, alors appelée Piazza Vittoria. Tous les grands changements ont eu lieu à Nice-Ouest. 

Sur la place Masséna, au lieu d'une foule d'élégantes calèches allant et venant, il y avait des déchets et des détritus éparpillés. En guise de maisons, il n'y avait que celle située à l'angle de la place, en face de l'emplacement actuel du Casino, où se trouvait à l'époque le vieux Pont Neuf (car le lit de la rivière était alors à ciel ouvert), et une autre maison appartenant à M. Ambroise Tiranti, qui se trouvait dans un creux, à quelques mètres au nord de l'emplacement du Café Monnod. 

Sur le côté ouest de la place se trouvait la maison avec les arcades, telle qu'elle existe aujourd'hui. Après avoir dépassé l'hôtel Cosmopolitan, on ne trouvait qu'une rangée de maisons délabrées. En direction de l'actuelle gare, tout n'était que champs jusqu'à Carabacel.

Parmi les magasins de l'avenue Masséna (anciennement le quai), il y avait, au coin, celui de Gent, un épicier, puis Zani, qui louait des pianos et publiait une Liste des Étrangers, et Daniel, un pharmacien. 

Toutes les autres maisons étaient des habitations privées, à l'exception de l'Hôtel de France. L'Hôtel Victoria se trouvait à l'emplacement de l'Hôtel de la Grande Bretagne, et la Pension Anglaise à celui de l'Hôtel d'Angleterre [place du Jardin-Public]. Les meilleurs hôtels étaient les Hôtels deFrance, Victoria, des Étrangers, des Empereurs, de l'Europe, Paradis, Chauvain et York. Les seules bibliothèques et salles de lecture étaient celles de Gilletta, rue de la Préfecture, et de Visconti.


ÉTRANGERS CÉLÈBRES

Le Chemin des Anglais, comme on l'appelait alors, n'avait rien à voir avec la splendide promenade d'aujourd'hui. Un mur aveugle le longeait sur toute sa longueur, tournant à la ruelle Saint-Philippe et débouchant sur la rue de France. Je mentionnerai que juste après la ruelle Saint-Philippe se trouvait la Villa Avigdor, qui, en 1857, était habitée par l'impératrice de Russie. 

Mon ami, M. Lavit, venait de terminer sa belle maison du côté ouest et la louait au grand-duc Constantin, au comte Apraxin, à Schouvaloff et à d'autres membres de leur suite. En continuant vers l'ouest, mais en restant sur la route de France, on passait devant la Villa Ghies et la Maison Deporta, où vivait en 1846 le révérend Childers, aumônier très estimé. 

À environ un kilomètre plus loin se trouvait la Villa Gastaud, aujourd'hui Villa Howard, qui était, à l'époque et pendant de nombreuses années après, considérée comme la meilleure maison de campagne de Nice. Elle était louée par le comte Des Geneys, ainsi que par M. Higgins, paterfamilias, et Jacob Omnium du Times. Elle était également occupée par Lady Mary Fox, fille de George IV. C'est dans cette villa que M. Gastaud reçut l'empereur Napoléon et l'impératrice Eugénie. M. Gastaud connut une fin tragique, se suicidant à Turin, si je ne m'abuse.

En revenant à Nice en suivant le sommet de la colline, on trouvait une très belle villa, appelée Villa Jaume, à une courte distance à l'est du Pont Magnan. Et plus loin, du même côté, le Pavillon Brès, entouré d'une grande orangeraie, l'un des plus beaux jardins de Nice. Presque en face se trouvait la Villa Henri Avigdor, une très belle maison, aujourd'hui connue sous le nom de Villa Lions. 

Et un peu plus à l'est, la Villa Orestis, connue plus tard sous le nom de Villa Stirbey, à travers laquelle le boulevard Gambetta a été tracé. C'est dans cette maison que Louis de Bavière, qui connaissait si bien Lola Montès, vécut et mourut. 

En continuant vers l'est, on arrivait aux épiceries de Prosper Marchisio, non loin de Saint-Pierre. La femme de Prosper était anglaise, et sa carrière ne démentait en rien son nom. Il dirigea une entreprise florissante de 1837 à 1858, année de sa mort. Marchisio fut le premier à Nice à lancer un service de transport public pour les trajets courts. 

Plus près encore de la ville se trouvaient l'Hôtel de l'Europe, la célèbre Croix de Marbre et la grande Villa Saissi, aujourd'hui le Palais Marie-Christina, où la reine de Sardaigne avait coutume de résider. 

À proximité se trouvait l'église anglaise, mais elle ressemblait alors à une grange ou à une étable. La belle église qui occupe aujourd'hui le site a été construite en 1862-1863. M. Pullen, de Londres, supervisa sa construction pour le compte de l'architecte Sir Gilbert Scott. 

Au nord de l'église se trouvait la Villa de Cessole, qui possédait un grand jardin ; en fait, tout n'était que jardins dans les environs jusqu'au village de Saint-Étienne. À l'est se trouvaient les Maisons Veran et Tiranty frères. Dans cette dernière vivait mon ami, M. Jean Lavit, qui exerçait le métier de restaurateur et traiteur. Ce qui était connu dans tout Nice sous le nom de Maison Tiranti frères n'est plus aujourd'hui que le 2, 4, etc., rue Longchamp.

M. Lavit avait passé plusieurs années à Londres en tant que chef au Reform Club. Il avait bien réussi et avait pris sa retraite avec une bonne rente, mais il n'a pas vécu longtemps pour en profiter. Il est décédé en 1864 ; son frère, ses neveux et son petit-neveu ont tous fait fortune à Nice. M. J. Lavit, qui était autrefois propriétaire de l'Hôtel des Iles-Britanniques, est décédé l'automne dernier.

Deux autres personnalités bien connues sont venues à Nice vers 1855. Je fais allusion au défunt duc de Hamilton et à Son Altesse Royale le duc de Parme. Le duc de Hamilton était très affable et généreux. Je me souviens bien de la dernière fois où je l'ai rencontré (en juillet 1863), quelques jours seulement avant sa mort. J'étais dans son hôtel particulier de la rue Arlington, à Londres. Le lendemain de ma visite, il partit pour Paris, où il trouva la mort le soir même de son arrivée, en tombant dans l'escalier de la Maison Dorée. Les journaux parisiens ont fait leurs colonnes pleines de souvenirs concernant cet événement tout récent, en raison de la fermeture définitive de la célèbre Maison Dorée.

S. A. R. Charles de Bourbon, duc de Parme, roi d'Étrurie, etc., est né en 1799. En 1814, à la chute de Napoléon Ier, il fut transféré au duché de Lucques, puis en 1847, à la mort de Marie-Louise, au duché de Lucques et Gustella. Il finit par abdiquer et prit le nom de comte de Villafranca.


UN GRAND DIPLOMATE

Tom Ward, le favori du duc de Parme, était un personnage familier à Nice. Tom Ward était un palefrenier du Yorkshire qui gravit les échelons jusqu'à devenir maître d'écurie et premier ministre de Lucques en 1845-1847. Tom Ward fut envoyé en mission diplomatique importante auprès du grand-duc de Toscane, mais celui-ci refusa de le recevoir parce qu'il n'était pas noble. Mais le duc de Lucques, ne voulant pas voir ses plans contrariés, nomma immédiatement son ambassadeur baron et le renvoya en Toscane. On dit que Ward fit preuve d'une telle habileté dans les négociations qui lui étaient confiées qu'il reçut les compliments du prince Metternich et de Lord Palmerston. Le duc de Parme et Lucques mourut en 1883.


MILORD PAYSAN

Je mentionnerai deux hommes très connus qui vivaient souvent à Nice à cette époque, Sir Charles Lamb [Maréchal de la Maison Royale] et le capitaine Grindlay. 

Le premier s'habillait de la manière la plus absurde qui soit. Parfois sans chaussettes, simplement pieds nus dans des chaussures très ordinaires, le reste de sa tenue vestimentaire reflétant la même excentricité. C'était un homme très riche et très libéral, il était donc très populaire à Nice et dans le quartier où il était appelé, non pas Sir Charles Lamb, mais "milord paysan". 

Il lui arriva un jour de se voir refuser l'entrée d'une maison en Écosse, car on le prenait pour un mendiant, ou du moins pour un vagabond [un "Gaberlunzie" ou mendiant écossais]. Sir Charles était le beau-père du défunt comte d'Eglinton et participa au célèbre tournoi de 1839 en tant que chevalier du Lion [ou Chevalier de la Rose Blanche ?].

On raconte une anecdote à propos de cet homme excentrique. Il connaissait un artiste célèbre du nom de de Angelis et le harcelait sans cesse pour qu'il fasse son portrait. Finalement, l'artiste lui dit un jour : "Je ne peins que d'après nature et si je fais votre portrait, ce sera une telle démonstration de laideur que même vous-même en serez effrayé".

Contrairement à Sir Charles, le capitaine Grindlay n'était pas porté sur la chevalerie, mais il n'en était pas moins un homme remarquable. Il avait beaucoup voyagé et était un très bon artiste. Ses croquis sur des sujets indiens étaient bien connus, Sir Walter Scott en parlait et Christopher North, de Blackwood's, en faisait mention dans ses célèbres Notes. Le capitaine s'habillait à sa manière, son parapluie blanc en bandoulière. On pouvait le voir pendant sept mois de l'année, se promenant tous les matins, à cinq ou six heures. Il mourut en 1875 à l'âge de 90 ans.


NOS MÉDECINS 

Les médecins anglais exerçant à Nice à cette époque étaient les docteurs Travis, Fitzpatrick et Henry Gurney. Le seul point saillant concernant les médecins concerne ce dernier. Un certain M. Josiah Howard vint à Nice avec sa famille et un pupille. Au cours de l'été, un groupe d'Anglais, dont M. Childers et sa famille, ainsi que le docteur Gurney, se rendirent à San Dalmazzo [Saint-Dalmas, près de Tende], à l'hôtel tenu par Zegetelli [Zichitelli], qui tenait également l'hôtel Victoria à Nice. Une relation amoureuse naquit entre le docteur Gurney et la pupille de M. Howard, et ils finirent par se marier un mois plus tard à Turin.


MARIÉ MALGRÉ LUI 

Cette référence à ce mariage me rappelle une autre union qui fit beaucoup parler d'elle à l'époque. Un commerçant anglais, qui travaillait alors dans l'un des magasins, avait par hasard tapé dans l'œil d'une jeune et charmante Niçoise. Le jeune Anglais, opposé au mariage, battit en retraite. La jeune femme, loin de se laisser décourager, rendit visite au secrétaire du gouverneur et protesta que le jeune Anglais avait promis de l'épouser et avait laissé entendre qu'elle était dans un état intéressant. 

Un conseil fut convoqué, auquel assistèrent le gouverneur et l'évêque, et l'Anglais fut convaincu d'épouser la belle. Le mariage eut lieu en bonne et due forme, et l'union fut heureuse, mais, chose étrange, la femme n'eut jamais d'enfants. L'accusation qu'elle avait portée contre l'Anglais était un subterfuge suggéré par son affection ; en bref, c'était l'un des stratagèmes de l'amour.

Parmi les autres résidents anglais, je peux mentionner M. How, qui a commencé comme épicier, mais qui n'a pas réussi dans ce domaine. Il est ensuite devenu propriétaire de l'Hôtel d'York. M. Robert Morrison, tailleur anglais au Jardin Public, auquel succéda M. Russell. M. Hodgson, négociant en vins et spiritueux bien connu, prospéra au coin de la rue du Pont-Neuf. La fille de Mrs. Hammand épousa M. Francinelli, dont le nom est familier en rapport avec les Villas Francinelli. Mme Trabaud, épouse d'un banquier dont la maison était près du Pont Garibaldi, était anglaise.


Comme le montre cette rapide esquisse, Nice était une ville rurale il y a soixante ans. Même après l'ouverture de la ligne ferroviaire, le terminus est longtemps resté au bord du Var [!?].

À cette époque, juste après le carnaval, les visiteurs anglais avaient pour habitude de faire des excursions à dos d'âne, empruntant les ruelles étroites qui menaient à l'ancienne route de Villefranche, puis à Saint-Jean et Beaulieu. Ces ânes pouvaient être loués auprès d'un laitier du nom de Naturel, dont la boutique se trouvait place Masséna.




dimanche 1 février 2026

1437-MODÈLES ET ARTISTES PARISIENS AU MILIEU DU XIXe SIÈCLE

 

SOMMAIRE DES ARTICLES DU BLOG ET LIENS DIRECTS


- DURIEU Eugène (1800-1874), Nu féminin, assis, de dos, vers 1853-1854,
Album (n° 32) de photographies d'après des modèles posés pour [le peintre Eugène] Delacroix (1798-1863),
 vue 44, Paris, BnF (Gallica).



PRÉSENTATION



A la suite de l'article intitulé, "Photographes et Outrages aux moeurs (1839-1859)" (ici), j'ai souhaité compléter la recherche par des textes des deuxième et troisième quarts du XIX° siècle qui évoquent les modèles féminins posant pour les peintres, les sculpteurs et les photographes.


Les statistiques

- 1860 : "Deux cents jeunes filles vivent aujourd'hui, à Paris, du honteux métier de poseuses pour le stéréoscope" (L'Indépendant de la Charente-Inférieure du 4 septembre 1860) ;


- 1874 : un document officiel relève "671 filles ou femmes faisant le métier de servir de modèles aux peintres, sculpteurs, photographes, etc." (La Liberté du 13 novembre 1874 - texte reproduit jusqu'en 1886 ; BnF) :

"230 Françaises, 120 Italiennes, 80 Anglaises, 60 Suisses, 50 Espagnoles, 49 Belges, 45 Allemandes, 30 Américaines, 4 Autrichiennes,2 Portugaises, 1 Irlandaise",

"130 ont dépassé la vingt-unième année, les autres sont âgées de 16 à 20 ans",

"60 artistes dramatiques, 40 modistes, 35 fleuristes, 30 couturières ; toutes les autres sont sans profession avouée",

"145 ont été condamnées correctionnellement à des peines plus ou moins fortes pour avoir collaboré chez des photographes à la composition de sujets obscènes",

"la rémunération que reçoivent les "poseuses" varie à l'infini. Elle commence à "deux francs" et s'élève graduellement jusqu'à des chiffres qu'il n'est pas possible de déterminer".


Les modèles juives

J'ai été surpris par une assertion présente dans de nombreux textes : 

- "La plupart des modèles féminins sont de race juive, et s'appellent Sarah, Rebecca, Noemi, Rachel, etc." (Emmanuel Gonzalès, "Les Mendians à domicile", La Caricature du 21 juin 1840 (Retronews)

- "La majeure partie des jeunes filles qui se font modèles à Paris sont juives (L'Illustration du 29 juin 1850, pp. 413-414 ; BnF, Gallica) ;

"Les modèles de jeunes filles (...) sortent pour la plupart des nombreuses tribus israélites qui habitent le territoire parisien" (Edmond Texier, "Les Peintres, les Ateliers et les Modèles", Tableau de Paris, Tome Second, Paris, 1853, Paulin et Le Chevalier, ch. XLIII, pp. 49-51) ;

"Les juives ont eu et ont encore le monopole de la pose" (Louis Leroy, "Les Modèles", Physionomies Parisiennes - Artistes et Rapins, L. Chevalier Editeur, Paris, 1868, pp. 104-112 (Google Livres).

- "Vers 1830, la grisette parisienne [jeune ouvrière coquette] fût détronée par la juive, les grandes belles filles que la conquête d'Alger amena en France" (Jules Claretie, Peintres et sculpteurs contemporains - L'Art français en 1872, 2ème édition, Paris, Charpentier et Cie, 1874, pp. 227-228 ; BnF, Gallica). 

- "La plupart des filles qui servent de modèles sont juives" (Pierre Larousse, Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, 1874, pp. 359-360 ; Google Livres).

S'il est indéniable que de jeunes juives aient servi de modèles pour les artistes (vêtues ou dénudées), je ne suis pas persuadé qu'elles aient été majoritaires, d'autant qu'aucun des noms et prénoms des condamnées de l'article précédent n'implique de femmes juives et que les textes du dernier quart du XIX° siècle ne font que reprendre des passages de rares textes anciens (retranscrits ci-dessous). Il y a certes quelques modèles juives célèbres et identifiées mais il y en a tout autant chez les catholiques.

Les jeunes modèles juives sont cependant reconnues pour leur pudeur de métier et leur sérieux dans la pose. Leur beauté orientale fait que de nombreux peintres et critiques d'art jugent qu'elles seules sont capables de représenter les femmes de l'Ancien Testament (figures de Judith et de Rebecca ; Suzanne ou Bethsabée au bain, Esther à sa toilette) et celles des scènes orientalistes. 

La beauté juive a également été mythifiée par le succès de la tragédienne Rachel et par celui de  la jeune modèle juive de la nouvelle de A. de Bernard (Siona - Histoire d'Atelier, 1854 ; Google Livres) et de celle des Frères Goncourt (Manette Salomon, Paris, 1867 ; Gallica).  

La population juive (hommes et femmes) ne représente, dans les années 1850, guère plus d'1% des parisiens (soit environ 13.000 personnes) dont, semble-t-il, environ de 85% d'ashkénazes, venant essentiellement d'Alsace-Lorraine, voire d'Europe centrale, et 15% de séfarades, essentiellement des Portugais, voire d'Algérie.

Il faut rappeler que toutes les jeunes femmes modèles, souvent pauvres, n'étaient pas juives, que toutes ne posaient pas nues, que celles qui posaient nues n'acceptaient pas toutes de participer à des mises en scène pornographiques, que toutes n'avaient pas des relations intimes avec les artistes et que toutes n'étaient pas des prostituées.



LES TEXTES


Seuls, les passages concernant les modèles féminins sont retrancrits ci-dessous mais la plupart des textes choisis consacrent une large part aux modèles masculins, voire à la clientèle des artistes. 

Les extraits ne sont pas mis en italique pour en faciliter la lecture et permettre de mettre en évidence les termes en italique des textes originaux.

Les termes ou phrases entre crochets sont des précisions ajoutées aux textes originaux.


Texte 1 - E. de la Bédollierre, "Le Modèle", Le Constitutionnel (supplément) du 10 novembre 1839, pp. 7-8 :

"Parlerons-nous de la femme modèle ? Jules Janin [Jenny La Bouquetière, Paris, 1839] vous a poétiquement retracé l'histoire authentique d'une poseuse devenue grande dame, d'une poseuse chaste et pure, dont la vie pareille à un conte de fée, prouve, comme un conte de fée, que la vertu trouve tôt ou tard sa récompense. 

Faut-il opposer la règle générale à cette charmante exception ? Faut-il chercher la femme-modèle dans son galetas orné d'un lit de sangle [bandes de tissu attachées à un cadre], d'une commode de sapin, d'une cuvette félée et d'une paire de bottes ? La suivrons-nous dans ses transformations somptuaires, tantôt déguenillée, tantôt portant manchon et cachemire français, et se promenant aux Tuileries où les fashionables la prennent pour une comtesse ? 

Ce sujet serait plus abordable, si la femme modèle l'était moins. D'ailleurs, comment la reconnaître ? Elle ne convient jamais de sa profession, elle l'exerce avec bypocrisie, elle est lingère, brodeuse, demoiselle de boutique, jamais modèle. Allez frapper à sa porte, elle vous crie par le trou de la serrure : "Pour qui me prenez-vous, Monsieur ? je ne pose pas". 

Et pourtant vous la voyez accourir le lendemain, elle vient chez vous s'installer, bailler, babiller, croquer des pastilles de menthe et vous expliquer les raisons cachées de sa réponse de la veille ; elle vous étale des trésors qu'eussent enviés toutes les déesses de l'antiquité... 

O jeune artiste, regardez-les froidement ; ne voyez dans votre modèle qu'une statue gracieuse, n'essayez pas de devenir le Pygmalion de cette blanche Galathée, et méditez ce vers proverbial :

Quidquid id est, timeo Danaas et dona ferentes...

[Quoi qu'il en soit, je crains les Danéens (Achéens, Grecs) et ceux qui apportent des cadeaux].


Texte 2 - Emmanuel Gonzalès, "Les Mendians à domicile", La Caricature du 21 juin 1840 (Reronews) :

"La plupart des modèles féminins sont de race juive, et s’appellent Sarah, Rebecca, Noemi, Rachel, etc. Quelques-unes sont de vertueuses jeunes filles qui s'adonnent pendant cinq jours de la semaine à l’apprentissage de la couture ou des modes, ce qui ne leur rapporte rien qu’une excessive fatigue. Mais en revanche, comme leur religion leur défend de travailler le samedi, elles se reposent ce jour-là, et le dimanche à POSER, ce qui leur rapporte une dizaine de francs. 

C’est une assez lucrative manière d’observer les principes de leur religion. Rester pendant six ou sept heures les bras arrondis, la tête inclinée, le corps appuyé sur le bout de l’orteil, subir enfin de ces poses qui feraient honneur, comme ingénieuse invention de tortures, à des peuples moins civilisés, cela s’appelle chez ces candides Hébreux : ne pas travailler.

Les femmes qui pratiquent ce métier, sont en général les plus insouciantes créatures du monde. Elles vivent au jour le jour, sans jamais craindre l’avenir, sans jamais aimer le passé. Ces esclaves de l’artiste qui doivent, à son signe, se tordre, se courber, se dresser, tendre le bras avec une rage immobile, ou joindre les mains d’une façon suppliante, sont, hors de l’atelier, des enfants capricieux et fantasques. 

Ce qui domine surtout chez elles, c’est un amour sauvage du clinquant et de l’oripeau, à défaut du luxe qu’elles ne peuvent atteindre. C’est qu’il est dur de remonter toujours pauvre dans sa mansarde, après avoir porté un diadème de reine, après avoir vécu sa demi-journée dans l’atmosphère de l’atelier, où les splendides robes de velours, les manteaux de satin, les colliers d’or, les panaches hautains tombent du pinceau de l’artiste, comme les millions de la plume de M. Scribe et de M. de Balzac. Aussi, voit-on quelquefois des modèles mettre une folle ténacité à satisfaire des fantaisies de luxe exorbitantes pour leur misère". 


Texte 3 - A.J. D., "Scènes de la Vie artistique. Les Modèles et les Portraits.", L'Illustration, Journal Universel du 29 juin 1850, pp. 413-414 (BnF, Gallica) :

"Sous le rapport de l’égalité civile et d’une juste répartition des biens entre les deux sexes, le modèle est une des rares professions à citer, si ce n’est l’unique. Le sexe fort n’y accapare pas les gros salaires aux dépens du faible, comme cela arrive partout ailleurs. L’avantage est même ici du côté de la femme. Ses poses lui sont payées un peu plus cher qu’à l’homme. On n'a pas de nymphe à moins d’un franc par heure ; mais on a un Jupiter-Olympien pour quinze sous. 

À la vérité le modèle mâle peut rester cinquante ans dans les ateliers, tandis que le modèle féminin en général a à peine dix ans d'exercice. C'est là le revers de la médaille. Mais ce n’est pas la faute de la société ; c’est celle de la nature. 

La majeure partie des jeunes filles qui se font modèles à Paris sont juives. Ce sont des fleurs rapidement fanées, mais sans cesse remplacées par d’autres. Il ne se passe pas de semaine sans qu’un artiste ne voie arriver à son atelier quelque jeune fille inconnue, venant s’offrir comme modèle. Qu’on n’oublie pas que l’atelier est un temple consacré à la beauté plastique et aux chastes contemplations de l’art. Celles qui y entrent ne sont pas des vestales, c’est vrai ; mais ce ne sont pas non plus des bacchantes".


Texte 4 - Edmond Texier, "Les Peintres, les Ateliers et les Modèles", Tableau de Paris, Tome Second, Paris, 1853, Paulin et Le Chevalier, ch. XLIII, pp. 49-51).

"Il y a dans les quartiers (...) qui avoisinent le rue Saint-Antoine des familles juives dont tous les membres, depuis l'aïeul jusqu'à l'enfant à peine sevré, posent dans les ateliers. Les modèles de jeunes filles (...) sortent pour la plupart des nombreuses tribus israélites qui habitent le territoire parisien (...).

Les modèles de femmes (...) ont aussi leurs ficelles. Malheur à l'artiste qui se laisse aller à trop de condescendance pour l'amour inné de la flânerie et de la fainéantise, qui possède d'ordinaire la plupart de ces dames. 

Il faut, s'il veut obtenir d'elles de profitables séances, qu'il s'arme souvent d'une sévérité inflexible, et que jamais il ne franchisse les bornes d'une excessive réserve dans ses rapports avec les Vénus ou les déesses qui posent devant lui. On rencontre toutefois d'honorables exceptions, et l'on voit, - en fort petit nombre, - des modèles de femmes qui n'abusent point de la bienveillance de ceux qui les emploient.

En général, le modèle de femme qui pose seulement pour la tête ou pour les mains, a des mœurs et une conduite plus régulière que les modèles qui posent pour l'ensemble. Cela s'explique par des motifs faciles à comprendre. Au reste, la décadence du modèle d'ensemble féminin remonte à une autre cause que celle du modèle d'homme, et date d'une époque plus récente.

La première fois qu'un entrepreneur de poses plastiques eut l'idée de faire voir aux habitués du Cirque-Olympique, il y a sept ou buit ans, une dizaine de divinités en maillot rose tendre, groupées avec plus ou moins d'habileté sur un plateau tournant, il fit un tort considérable à l'art et aux artistes (...). 

Les prohibitions de l'autorité donnèrent de la vogue à ce genre de représentations lorsqu'on les reprit ensuite. Les modèles de femmes, voyant leur nom imprimé sur une affiche de spectacle, se prirent volontiers pour des actrices ; la barrière qui les séparait de certains cercles d'amateurs était rompue, et leur offrait des perspectives dorées plus ou moins trompeuses, mais d'une irrésistible séduction. Aujourd'hui il n'y a presque plus de véritables modèles de femmes (...)".


Texte 5 - Louis Leroy, "Les Modèles", Physionomies Parisiennes - Artistes et Rapins [peintres débutants], L. Chevalier Editeur, Paris, 1868, pp. 104-112 (Google Livres).

"Des hommes, on en trouve encore ; mais les femmes deviennent de plus en plus rares. Elles préfèrent figurer dans les féeries [spectacles de ballets et de tableaux vivants, avec des protagonistes en costume léger], où leurs formes finissent toujours par être appréciées des amateurs de l’orchestre. 

Les juives ont eu et ont encore le monopole de la pose. Leur beauté originelle et un certain dédain du qu'en dira-t-on les prédisposent tout naturellement à l’état de modèle. Malheureusement, la bicherie [galanterie, courtisanerie] fait concurrence à la peinture, et l’artiste n’est jamais sûr de garder jusqu’à la fin de son tableau la Vénus de louage qui lui a servi à le commencer. 

Les modèles femmes ont une certaine pudeur. Quand elles ne sont plus sur la table, pendant les repos, elles se hâtent de passer le vêtement indispensable pour ne pas rester nues devant l’artiste. Ce n’est guère sans doute, mais la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a. 

Par exemple, elles sont impitoyables pour les visiteurs bourgeois ; à aucun prix elles ne veulent se montrer aux gens qui ne sont pas de la partie. Elles sentent chez eux une curiosité érotique qu’il leur déplaît de satisfaire. 

Il y en a qui ne posent que la tête avec un bout d’épaule ; ce sont les sensitives de la pose. Le plus grand nombre pose l’ensemble

Pour celui qui n’est pas rompu à la vie d’atelier, il y a quelque chose de pénible dans la façon dont le modèle de femme vient offrir ses services. Cette exhibition sent le marché d’esclaves à plein Orient. 

On a frappé à la porte de l’atelier.

Une jeune fille, mise décemment, se présente. 

— Qu’y a-t-il pour votre service, mademoiselle ? 

— Monsieur, je viens vous demander si vous avez besoin d’un modèle. 

— Ah ! très-bien. Entrez donc. 

La politesse de l’artiste est tombée immédiatement au-dessous de zéro.

 — Vous ne posez que la tête. 

— Je pose tout, monsieur. 

— Voyons !  

Et la jeune fille, décemment mise, ôte ses gants, son chapeau... et le reste. Elle monte sur la table du modèle, donne tous les mouvements demandés par le peintre. 

— Hanchez un peu... Levez les bras... Arrondissez-les... Bien.. Vous ne développez pas assez le torse... Vous vous appelez ? 

— Rachel. 

— Êtes-vous exacte [parfaite] ? 

— Oh ! oui, monsieur. 

— Voyons le dos... Il laisse à désirer... il a des maigreurs. 

— Dame ! je n'ai que dix-sept ans, et à la maison on mange si mal. 

— Êtes-vous seule chez vous ? 

— Non, monsieur ; j'ai trois sœurs. 

— Posent-elles ? 

— Elles ont commencé par poser ; aujourd'hui... 

— Aujourd'hui ? 

— Elles ne posent plus. 

— Montrez les mains... Superbes ! Vous me convenez ; mais si je commence une étude d'après vous, vous ne me lâcherez pas ? 

— Oh ! monsieur, pour qui me prenez-vous ? 

— C'est que je tiens beaucoup à ne pas rester en plan. 

— Monsieur, ma sœur Judith n'a consenti à se laisser enlever par un comte allemand qu'après avoir fini de poser pour M. Gérôme. 

— Voilà qui me décide. Rhabillez-vous. Vous viendrez demain à dix heures.

En descendant l'escalier de l'artiste, la belle Rachel reçoit le coup de chapeau d'un monsieur respectable qui rentre avec sa fille.

— La charmante personne ! Quel air décent ! Trouves-tu, Caroline ? 

— Oui, papa".